Yémen : Nada, 11 ans, s’enfuit de chez elle pour échapper au mariage forcé

Nada Al-Ahdal, 11 ans, ne sera pas mariée de force. Photo Alaa Al Eryani

Nada Al-Ahdal, 11 ans, ne sera pas mariée de force. Photo Alaa Al Eryani

Vous pouvez lire la version originale (en anglais) de l’article d’Alaa sur son blog.
You can read the original version (in english) of Alaa’s article on her blog.

Juillet 2013. Cela fait cinq années maintenant que la jeune Nujood Ali s’est enfuie de chez elle pour demander le divorce au tribunal suite à un mariage forcé. Son histoire nous a tous inspirés et a donné de l’espoir aux autres fillettes vivant une situation similaire. C’est le cas aujourd’hui de Nada Al-Ahdal, 11 ans, qui a brisé le silence en racontant son histoire au monde après qu’elle ait décidé de fuir sa maison lorsqu’elle a découvert que sa famille voulait la marier à un homme qu’elle ne connaissait même pas.

L’histoire de Nada remonte à quand elle avait six ans. A cette époque, son oncle Abdulsalam, qui n’avait aucun enfant et vivait avec sa mère vieillissante et l’un de ses neveux, avait confié à ses parents son souhait de la laisser vivre avec lui, une proposition que ces derniers acceptèrent. Nada vécut donc à Sana’a, la capitale, tout en rendant régulièrement visite à ses parents pendant les vacances. Il y a un mois, sa famille demanda à l’avoir l’espace d’une visite, avant de déclarer quelques jours plus tard qu’elle la garderait. « Ils ont dit à mon oncle qu’ils voulaient que je revienne pour de bon. Il ne pouvait rien y faire, ce sont mes parents, il m’a donc laissée partir », explique Nada.

Un mariage forcé avec un Saoudien

Revenir auprès de ses parents après cinq années de séparation a été très difficile pour elle. La jeune fille s’est sentie de plus en plus mal à l’aise avec les différents membres de sa famille et un « mauvais » environnement dans lequel tout le monde, enfants compris, se contentaient de mâcher du qat et fumer la chicha. Quand Nada essaya de demander à retourner chez son oncle, elle fut choquée d’apprendre qu’elle allait en fait être mariée un homme vivant en Arabie Saoudite.
« Ils m’ont dit que j’étais fiancée, et que mon futur mari leur avait déjà donné de l’argent et amené la bague, et donc qu’il n’y avait aucun moyen de retourner en arrière. Ils ont ensuite refusé que je parte et m’ont même menacée de me tuer si je retournais voir mon oncle ».
Malgré tout, la courageuse jeune fille ne s’est pas sentie intimidée par les menaces de sa famille. Elle était déterminée à quitter la maison et fuir ainsi le mariage forcé, quelles qu’en soient les conséquences. « J’ai estimé que j’avais deux choix : partir ou mourir. J’ai choisi le premier », déclare Nada. Le 7 juillet, au lendemain de l’annonce de ses parents concernant son mariage forcé, elle prit la décision de s’enfuir dans la matinée, pendant que tout le monde dormait. Elle est retournée à la maison d’Abdulsalam, mais celui-ci n’était pas là, ni ne répondait à son téléphone. Comme Nada est aussi chanteuse dans un petit groupe de musique, elle appela son manager, Abduljabbar Ziad, qui vit dans la ville d’Hodeida, et lui raconta la situation. Ne sachant quoi faire, il envoya immédiatement quelqu’un la récupérer à Sana’a pour l’emmener à Hodeida.

« Je ne suis pas un objet à vendre »

Après que son oncle ait appris la disparition de Nada, il posta sa photo sur Facebook avec un message demandant à ses contacts de chercher sa nièce aux alentours de chez eux et de l’appeler s’ils venaient à la trouver. Nada vit le message et reprit contact avec Abdulsalam pour lui expliquer ce qu’il s’était passé. Il s’en alla aussitôt à Hodeida pour la récupérer chez le manager. Plus tard, Nada et son oncle découvrirent que ses parents avaient rapporté aux autorités le kidnapping de leur fille.
« Je veux continuer mon parcours scolaire et vivre ma vie. J’ai beaucoup de rêves et je ne veux pas être mariée maintenant. Ma mère me hait, elle veut absolument me marier pour gagner de l’argent. Mais je ne suis pas un objet à vendre. Je suis un être humain et je préfèrerais mourir plutôt que d’être mariée aussi jeune », explique Nada.
Abdulsalam Al Ahdal et Nada, sa nièce. Photo Alaa Al Eryani

Abdulsalam Al Ahdal et Nada, sa nièce. Photo Alaa Al Eryani

Après sa fuite, son oncle fut très déterminé à la protéger des menaces de mort et du mariage que ses parents voulaient lui imposer. « Je suis content qu’elle soit en lieu sûr. Je ne me bats pas contre ses parents pour en avoir la garde, tout ce que je veux, c’est sa sécurité, peu importe avec qui elle vit », déclare Abdulsalam, « Or Nada et moi avons fait face à des menaces de mort de la part de sa famille, d’où mon inquiétude concernant son avenir ».

A la question de savoir si elle était effrayée ou non par cette histoire, Nada répond : « J’ai peur, mais je sais que tant que j’aurais mon oncle à mes côtés, je serai en sécurité ».
Après une longue lutte, l’oncle de Nada l’emmena au département de la protection familiale du ministère de l’Intérieur pour réaliser une enquête sur les allégations de ses parents. Il a été admis qu’aucun kidnapping n’avait eu lieu et que l’histoire de Nada était en fait fondée : elle allait être mariée contre sa volonté.
Un peu plus tard, le 13 juillet 2013, son père passa aux aveux. Il signa les papiers pour donner à son oncle l’entière garde de Nada et mettre un terme aux dispositions prises pour le mariage. La mère de Nada refuse quant à elle de suivre l’exemple du père et continue de nier l’histoire de sa fille, les qualifiant elle et son oncle de menteurs. Elle est toujours opposée à l’annulation du mariage et essaye d’obtenir l’invalidation de l’accord que le père a pourtant conclu au ministère de l’Intérieur. « Ma mère me menace toujours de m’emmener par la force. Elle est très en colère, mais j’espère qu’elle se calmera avec le temps », déplore Nada. « Maman, j’espère qu’un jour tu m’aimeras autant que je t’aime ».

 

Alaa Al-Eryani
Alaa Al-Eryani est une écrivaine, photographe et réalisatrice yéménite de 24 ans. Elle est passionnée par le droit des femmes et se bat pour qu'un jour un changement significatif se développe au Yemen.