Nathalie Perrin-Gilbert : « Il faut redonner au politique, forme, sens et consistance »

Nathalie Perrin-Gilbert, maire du 1er arrondissement de Lyon.

Nathalie Perrin-Gilbert, maire du 1er arrondissement de Lyon.

Maire du 1er arrondissement de Lyon, femme engagée, Nathalie Perrin-Gilbert aime l’action autant que la « pensée productrice ». Élue pour la première fois en 2001, puis réélue en 2008 sous la bannière socialiste, elle a progressivement pris ses distances avec sa famille politique. En cause ? Les évolutions du parti et ses désaccords avec le Sénateur-Maire de Lyon, Gérard Collomb, sur différents sujets, dont celui des « sans-papiers ». En mars 2014, c’est donc sous une nouvelle étiquette politique, celle du Groupe de Réflexion et d’Actions Métropolitaines (GRAM) –  créé en 2012 et allié au Front de Gauche pour les élections municipales –  qu’elle a été réélue. Dans la foulée de la victoire de Syriza en Grèce, elle revient sur son engagement et sur l’actualité politique.

 

The Dissident : Le 25 janvier 2015, les élections législatives en Grèce ont vu la victoire de Syriza, une « coalition de la gauche radicale » menée par Alexis Tsipras. Que vous inspire cette victoire électorale qui s’apparente à une forme de reprise en main du pouvoir par le peuple grec ?

Nathalie Perrin-Gilbert : C’est une très belle nouvelle, qui m’inspire de l’optimisme. Avec, bien-sûr, la conscience que la tâche va être difficile pour le nouveau Premier ministre et son gouvernement. Je crois qu’il y a une immense responsabilité partagée. D’abord celle d’Alexis Tsipras, de son parti et du nouveau gouvernement, à ne pas décevoir cet élan des citoyens grecs qui l’ont amené au pouvoir. Mais il y a aussi une immense responsabilité des partis de gauche européens – ou de ce qu’il reste de la gauche européenne – à peser pour accompagner Alexis Tsipras et son gouvernement dans leur projet. Evidemment on ne peut que penser à ce qui est en train de se passer en Espagne avec le mouvement Podemos qui, selon les sources, serait crédité d’à peu près de 25% d’intentions de vote [aux élections générales espagnoles, ndlr].

Espérez-vous un effet domino avec Podemos, et dans le reste de l’Europe?

Bien sûr! Podemos est sur une bonne dynamique, et j’espère que le souffle va s’amplifier pour la gauche en Espagne et en Europe. Après, il y a une responsabilité des dirigeants à accompagner ce mouvement pour qu’il réussisse. En miroir du sursaut démocratique qui a eu lieu en Grèce, nous voyons le manque de courage de notre gouvernement. Un saisissant décalage entre l’élan qu’avait suscité le candidat socialiste et les actions du Président aujourd’hui. Je trouve que le candidat Hollande avait fait une bonne campagne, alors que j’étais plutôt proche de Martine Aubry pendant les primaires. Il a dit un certain nombre de choses importantes, et la déception n’en ait que plus grande.

Vous avez parlé de responsabilité, de courage. Est-ce justement celui-ci qui explique principalement votre réélection à la mairie du 1er arrondissement avec la liste GRAM-Front de Gauche, face au Parti Socialiste allié à EELV ? Que vous êtes-vous dit le soir de la victoire, dans laquelle certains ont vu un tour de force?

D’abord, le soir de ma victoire, de NOTRE victoire, ce fut une joie immense. Et un énorme soulagement, parce qu’il y avait une prise de risque dans notre démarche, qu’on qualifiait alors de « suicide politique ». Après, était-ce du courage ? Je n’en sais rien. Mais je ne pouvais pas faire autrement, eu égard au choix qui s’est posé à moi : soit j’arrêtais la politique, parce que je ne pouvais pas continuer avec le Parti Socialiste – dans lequel je ne me sentais plus en conformité avec mes engagements -, soit je décidais de poursuivre sans lui. Quand les journalistes me disaient « vous risquez de tout perdre », je leur demandais : « Perdre quoi ? ». Si j’estime que j’ai quelque chose à perdre, c’est que je pense que la Mairie du 1er m’appartient. Mais quand on est élu, il faut accepter que rien ne nous appartienne. On a un contrat électoral et il faut accepter la loi de la démocratie. Donc je n’étais pas dans une logique de « précarité », et je crois que c’est ce qui m’a donné une certaine force, aussi. C’est pour cela que je relativise cette notion de courage. Il était évident qu’à partir du moment où je décidais de continuer, c’était dans cette voie-là.

Les raisons profondes de votre prise de distance progressive avec le PS portent donc sur la non-conformité entre votre éthique et les choix politiques du parti en cette période ?

C’est l’écart entre la parole politique et les actes. Le manque de courage, aussi. Il est regrettable que la politique soit devenue une science de la communication où les hommes politiques sont entourés de communicants. On n’a plus de parole politique : on a des éléments de langage qui détruisent l’authenticité, la pensée. Dès lors, le but du politique est de se faire réélire. Et cette confusion entre la fin et les moyens pose beaucoup de questions. L’important, normalement, c’est de rester fidèle à une parole, à un engagement. Ce qui ne signifie pas qu’on ne doit pas écouter ou évoluer. Bien sûr qu’il faut savoir dialoguer, enrichir sa pensée et, parfois même, reconnaitre qu’on s’est trompée. Être fidèle à un engagement, ce n’est pas l’absence de remise en question. Mais je crois que, quand on se dit socialiste, il y a aussi des fondamentaux dans nos valeurs qui doivent nous guider !

Hormis une divergence sur la ligne politique, y avait-il un positionnement particulier de l’actuel maire de Lyon, M. Gérard Collomb, qui vous a poussé à prendre vos distances ?

Avec le Parti, la distance s’est faite brutalement, en 2013, après que Martine Aubry a quitté son poste de 1ère Secrétaire, suite à la manière dont Harlem Désir a été nommé, et puis aux premiers mois du Président Hollande. Oui, ça été une cassure ! Mais à Lyon, la prise de distance a été plus progressive. L’éloignement avec le Maire de Lyon a démarré en 2005, notamment sur la question des mouvements migratoires, des demandeurs d’asile, du soutien des enfants sans-papiers, de leur scolarisation, et des premiers baptêmes républicains… Gérard Collomb préférait que je ne fasse pas ces baptêmes, mais je les ai faits quand même, parce que ça avait un sens pour moi. Ça a été l’un des premiers accrocs importants. Pour moi la liberté de déplacement est une vraie liberté, fondamentale, individuelle !

En 2013, vous avez soutenu des sans-papiers qui occupaient un collège désaffecté de votre arrondissement, ce qui  vous a conduite en garde à vue  pour « incitation à la rébellion ». Regrettez-vous cette action ?

Non, mon rôle était d’être aux cotés des habitants et des associations mobilisées autour de ces familles et de ces enfants, scolarisés mais sans logement. C’est absolument insupportable de scolariser des enfants la journée et de les remettre dans la rue le soir. Lyon se dit Ville amie des enfants ; on est tous labellisés, on a tous des labels autour du ventre. À un moment donné, il faut que ça se concrétise dans les actes. Notre action était non violente. C’étaient des parents, des instituteurs, des directeurs d’école, des associations qui étaient présents. La violence est venue de la part des policiers. Et puis il y a eu cette garde à vue, avec 2h de cellule. Une mise en scène. On était, il ne faut pas l’oublier, à trois mois des élections municipales. Pendant ma campagne, je n’ai jamais voulu faire d’amalgame, mais il y a des choses pour le moins troublantes. Il y avait une certaine pression exercée sur ma personne et sur le mouvement citoyen qu’on représentait.
Paradoxalement, j’étais là aussi  pour qu’il n’y ait pas de débordement. Il était de ma responsabilité d’éviter des affrontements avec les policiers, particulièrement tendus après plusieurs semaines d’épreuve de force avec des mouvements associatifs qui soutenaient notamment les Roms, les familles de sans-papiers etc. On sentait bien cette tension. Dans ce climat-là, la responsabilité des élus est d’être « aux côtés » et de faire en sorte que ça se passe bien. Finalement, la violence s’est retournée contre moi. Après tout, tant mieux.

Percevez-vous cela comme une action dissidente ?

Non ! Une désobéissance ? Oui, mais celle-ci ne date pas de là. Mon engagement pour les sans-papiers a débuté en 2005, parce que j’ai été au contact de familles et d’enfants en difficulté. À un moment donné, on n’est plus dans les chiffres, dans les concepts : on est face à des personnes avec une même humanité, et il faut passer de la compassion à une traduction politique de ce sentiment-là. De fait, j’ai voulu construire une réflexion politique à partir de des expériences que j’ai connues en tant que Maire d’arrondissement. Face à ce sentiment d’impuissance, c’est que j’ai franchi des lignes, dans la mesure où j’ai hébergé dans ma Mairie, dans des salles, des familles sans papiers même des familles avec Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF). Était-ce de la dissidence ? Plutôt de la désobéissance citoyenne et responsable.

Tout à l’heure, à propos de votre engagement, vous évoquiez l’espoir suscité par Syriza et le manque de courage de l’actuel gouvernement français. Que pensez-vous de la politique économique menée par ce dernier ?

C’est intéressant qu’on se voie en ce moment, où l’on parle de la « Loi Macron » [qui n’avait pas encore été votée au moment de l’entretien, ndlr]. Que dire de l’expression « Pour la croissance et l’activité » ? Qu’on est sur un modèle économique daté, sur le mythe d’une croissance illimitée, éternelle. Évidemment que je ne me retrouve pas dans cette idéologie-là, l’idéologie libérale, qui est une véritable idéologie dominante.
Et pour en revenir à la politique économique du gouvernement, je ne m’y retrouve pas. Ce qui m’effraie, surtout, c’est le manque de recul, de pensée, et même de bilan. Ne pas voir que ce sont ces mêmes politiques que l’on prône aujourd’hui qui nous ont plongés dans la crise que nous vivons. Je ne comprends pas ce manque d’analyse. Et finalement, face à cette cécité, c’est le peuple qui voit clair, et remet les choses à leur place avec ce vote en Grèce contre l’austérité.

En France, parmi les soutiens de Syriza, on compte le Parti de Gauche, avec lequel vous êtes alliés et dont le président Jean Luc Mélenchon essaie de donner forme à un concept politique relativement nouveau : l’Éco-socialisme. Partagez-vous cette vision?

Oui, évidemment. D’ailleurs, je pense que ça peut constituer le ciment d’une nouvelle proposition qui pourrait allier et le Parti de gauche et les écologistes. Parce qu’à un moment donné, il faudra réussir à sortir d’oppositions qui font que la gauche n’arrive pas à peser, à se faire entendre. Autour de l’éco-socialisme, je pense qu’on peut créer une nouvelle proposition politique, à condition de ne pas reste dans des slogans, des postures. Il faut penser « projet » avant de penser « boutique » ! Le GRAM est un groupe citoyen indépendant allié au Front de Gauche. Nous tenons à rester indépendant : notre mouvement reste une association à vocation politique, pas un parti politique. Et je crois qu’il faut bousculer les Partis.

Nous avons vécu il y a quelques mois le drame de Sivens, avec la mort du jeune écologiste manifestant, Rémi Fraisse. Cela n’illustre-t-il pas un vrai problème démocratique sur les grands projets ?

On a la même chose ici avec le grand stade « OL Land ». C’est évidemment un déficit de démocratie citoyenne, un aveuglement total  que ces grands projets ! C’est d’une telle violence institutionnelle, politique… Comment s’étonner de la mort d’un jeune homme ? C’est l’aboutissement de cette violence-là ! Et les policiers n’en sont finalement que l’instrument.
Il y a un flagrant manque de démocratie. Et après on veut parler de citoyenneté, du vivre ensemble, d’être « tous unis contre les violences » comme après les attentats contre Charlie Hebdo ? J’étais évidemment à la marche du dimanche 11 janvier. J’étais heureuse d’y être, tout en étant lucide. Nous avons aussi appris beaucoup de cette responsabilité des gens qui ont défilé, à s’organiser, sans violence ; sans débordement, à être digne. Moi j’ai été impressionnée par cette force politique populaire.

Après cette marche populaire, de nombreuses questions se posent par rapport à la tragédie elle-même. Est-ce la société qui a produit cette violence inouïe ? Quelle est la responsabilité des individus eux-mêmes ? Leurs parents ? Qu’est-ce que vous vous dites ?

Je pense qu’il y a là plusieurs phénomènes. La violence sociale, économique, qui est vécue de plein fouet par de plus en plus de monde. L’absence de réponse concrète, au quotidien, pour ces personnes, à la fois en matière de logement, d’emploi, de niveau de vie. Et on en vient justement aux choix économiques actuels. Même si cela n’explique pas tout, à travers la « loi Macron », on est train de faire des choix  qui fragilisent davantage le lien social. Dès lors, comme il n’y a ni réponses concrètes, ni réponses en termes idéologiques, comment s’étonner que les gens se détournent du politique et recherchent d’autres voies, y compris la religion ?  Après, on tombe dans l’utilisation par des organisations extrémistes de ces personnes-là à des fins politiques.

N’y a-t-il pas quand même une responsabilité des parents de ces jeunes ? Quand on parle éducation, il y a l’éducation-instruction, mais aussi l’éducation-apprentissage des principes et des valeurs…

Comment être parent, quand on n’a pas de boulot soi-même, quand on ne peut pas offrir à ces enfants un cadre pour ses devoirs parce que le logement est trop petit, minable ?  Cela pose la question des conditions de la parentalité. Évidemment, je n’excuse et ne justifie rien du tout. Mais face à des jeunes qui nous bousculent en tant que parents, qui nous en veulent de ne pas pouvoir leur offrir tout ce que la société de consommation promet, comment ne pas baisser les bras ? Comment la parole du parent éducateur peut avoir de la valeur vis-à-vis du jeune, aujourd’hui, quand le parent éducateur n’est pas en capacité de répondre au diktat de cette société ?

Il y a peut-être aussi un déficit d’autorité, non ? Un manque d’autorité des dirigeants, par leur comportement qui n’est pas exemplaire ?

Effectivement, les dirigeants sont aujourd’hui  discrédités. Ça fait partie aussi des problèmes de la campagne de François Hollande, qui a parlé de l’exemplarité en politique, et s’est quand même entouré de personnes qui étaient loin d’être exemplaires. Il ne faut pas me dire qu’il ne savait pas. À un moment donné, c’est ce décalage entre la parole et les actes qui crée la tombe du politique et de l’autorité de cette parole politique.

Pour revenir aux partis, la crise économique et sociale explique-t-elle tout, selon vous? N’y a-t-il pas un vrai problème identitaire dans les pays européens ?

Je comprends votre question. L’analyse de la montée de l’extrême droite doit se faire, et se fait dans des tas de travaux. Je ne sais pas si on est dans un réflexe de repli identitaire face à des logiques de mondialisation qui nous dépassent ou par lesquelles on se sentirait dépassés. Sans doute qu’il y a cette forme de réflexe, de repli sur l’identité,  un mythe de l’identité donnée avant la rencontre avec l’autre. Un repli sur la famille, aussi, on l’a très bien vu pendant les manifestations contre le « Mariage pour tous ». En tout cas, moi je vis le vote d’extrême droite comme un mouvement de repli, de peur. Je crois que c’est cette peur qu’il faut analyser. Après, il y a également une responsabilité des hommes, des femmes politiques et des médias, qui ne devraient pas entretenir ce climat de peur.

En ce qui concerne la pertinence des partis politiques actuels qui ne produiraient plus du sens, est-ce qu’il n’y a pas, au niveau du GRAM, quelque chose comme un entre-deux, comme un mouvement associatif qui fait de la politique ?

Il y a quelque chose à construire, je vous le concède. Nous avons tiré avec le GRAM un constat un peu pessimiste sur la capacité des partis politiques actuels à se remettre en question de l’intérieur. On pense que c’est même totalement impossible. Du coup, l’idée c’est peut-être de créer ce nouveau modèle depuis la base, de partir des mouvements citoyens, des territoires. La démocratie s’est inventée dans les villes, elle s’est réinventée dans les grandes villes au cours de l’histoire. Il faut repartir de là. Repartir des territoires, des citoyens et, petit à petit, les faire se converger et élaborer une nouvelle offre politique, un nouveau projet. Ce qui va évidemment nécessiter une nouvelle organisation.

Il faut réinventer le politique alors…

Le réinventer oui… En tout cas lui redonner forme, sens et consistance.

Un dernier mot, un dernier message pour TD ?

Oui ! Comment, d’une désobéissance éthique, peut-on passer à une dissidence politique ? Tout ce qui m’intéresse, c’est la façon dont la dissidence permet de construire. C’est ce qu’il y a de fécond dans la dissidence. Ce que je n’aime pas tellement dans le terme, c’est le côté « se mettre à l’écart » exprès, systématiquement, y compris pour défendre une stratégie politicienne. Pour moi la dissidence doit faire sens ! Et c’est à partir de là qu’on doit vraiment parler de dissidence politique. Cela doit forcément déboucher sur la construction de quelque chose.

Didier Bebada Megnon
Didier Bébada est docteur en science politique, à l’université Jean-Moulin - Lyon 3. Philosophe de formation, il s’intéresse notamment aux enjeux de la mondialisation, à la gouvernance mondiale et à l’éthique politique du développement durable. C’est un citoyen féru des débats politiques et du « mouvement des alternatives ».

2 Comments

  1. maingard

    3 avril 2015 à 20 h 49 min

    bonjour,

    Simple citoyen qui voudrai exprimer toute sa reconnaissance envers ces personnes capable de risquer leur vie pour un avenir meilleur.

    « JE SUIS HUMAIN »

  2. REGUER Paul

    6 avril 2015 à 9 h 57 min

    Tout à fait d’accord avec l’analyse de Nathalie PERRIN-GILBERT : le concept de parti au sens traditionnel du terme me paraît dépassé.

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