Navayana : attention, éditeur indien engagé

Une famille Dalit au Tamil Nadu. Photo G. Durgairajan

L’une des premières choses qui vient à notre inconscient collectif à propos de l’Inde, ce sont les castes, ce concept millénaire dont la société indienne a énormément de mal à se détacher. Nous le dénonçons le temps d’un séjour et puis nous l’oublions. Navayana, éditeur courageux, nous fait découvrir l’histoire des Dalits et leurs cicatrices.

Cette division de la société était à l’origine définie par le brahmanisme, selon lequel chaque caste représente une partie du corps de la société : de la plus pure, les Brahmans, la tête pensante, caste de lettrés et de prêtres, jusqu’aux Sudras, les serviteurs, symbolisés par les jambes et les pieds. Les Dalits et Adivasis ne font quant à eux pas partie de cette division, considérés comme intouchables, ils ont pendant longtemps été relégués à la marge de la société indienne. Les Dalits ne pouvaient alors opérer que des tâches considérées comme impure par la religion hindoue tels que le ramassage des ordures, la préparation des cadavres, etc.

Couverture de Bhimayana, la biographie de Bhimrao Ramji Ambedkar co-écrit par Anand S.

Couverture de Bhimayana, la biographie de Bhimrao Ramji Ambedkar co-écrit par Anand S.

En 1936, Bimrhao Ramji Ambedkar publie Annihilation of castes. Le roman Bhimayana, co-écrit par Anand S. et Srividya Natarajan raconte cette lutte constante de cet homme né Dalit, devenu l’un des plus emblématiques porte-paroles de la contestation anti-castes. Après avoir étudié aux Etats-Unis à l’Université de Columbia, puis en Grande-Bretagne, Ambedkar revient à Bombay pour y exercer son métier d’avocat. Confronté une fois encore à la réalité de sa caste et aux discriminations qu’elle engendre, il construit peu à peu sa carrière politique.

En 1930, il lance une grande marche rassemblant 15 000 Dalits appelée « Kalaram Temple movement ». Hommes, femmes, enfants, tous ne demandaient alors qu’un simple accès au temple dont ils avaient jusqu’alors été privés. La procession pacifique se marquera par le refus pur et simple des autorités, alors que d’autres mouvements de désobéissance civile se poursuivront par la suite. Une fois l’indépendance de l’Inde acquise en 1947, il prépare un nouveau texte pour la Constitution indienne garantissant la liberté de culte, l’abolition de toute forme de discrimination tant envers les intouchables que les femmes. Il permet également aux Dalits et aux basses castes de s’élever socialement en ayant accès à l’éducation ainsi qu’à des postes qualifiés.

Malgré ces mesures révolutionnaires, les discriminations demeurent. C’est ainsi que nait 30 ans plus tard à Bombay le mouvement des Dalits Panthers, calqué sur le mouvement contestataire américain des Black Panthers. Ce mouvement fondé par l’écrivain et poète Namdeo Dhasal se politise peu à peu et accueille de nombreux intellectuels Dalits révoltés contre les inégalités.

Femmes travaillant dans les champs au Tamil Nadu. Photo G. Durgairajan

Femmes travaillant dans les champs au Tamil Nadu. Photo G. Durgairajan

Bien que les castes soient un problème majeur et connu de l’opinion publique internationale, très peu de ces ouvrages nous sont finalement parvenus, faute d’avoir été traduits en anglais. En 2003, Anand S., alors journaliste pour Outlook, réalise une douzaine d’interviews sur ce sujet. Très tôt confronté à la volonté des rédacteurs en chef de ne pas les publier en entier, il décide, sur les conseils de son associé Ravi Kumar (activiste engagé dans la défense des droits au Tamil Nadu), de les éditer sous la forme d’ouvrages de 60 à 80 pages. Ces pamphlets sont vendus à un prix très bas pour permettre à tous d’y avoir accès. C’est ainsi que nait l’aventure Navayana.

Editeur et indépendant en Inde, un challenge

Navayana est une référence aux notes autobiographiques d’Ambedkar. Converti au bouddhisme, il introduit dans sa relation avec ce courant religieux quelques notions de rationalisme occidental, acquises durant ses études à l’étranger. Cette religion nouvelle marque pour lui un nouveau départ. C’est également l’idée de Navayana.

En 2003, Ravi Kumar et Anand S. investissent une part de leurs économies (60 000 roupies, soit 750 euros) autant que de temps et d’énergie pour se lancer dans l’édition. Le concept est innovant et sans doute déroutant pour la société indienne, puisqu’il s’agit de parler des inégalités, faire émerger les romans de Namdeo Dhasal, ou faire connaitre la vie d’Ambedkar au plus grand nombre en traduisant ses ouvrages en anglais. En 2007, alors que Ravi Kumar délaisse peu à peu ses activités d’éditeurs pour sa carrière politique, Anand S. se retrouve seul à la tête du navire. Ce n’est pourtant qu’avec une dizaine d’ouvrages qu’il  s’inscrit et remporte l’« Indian Young Publishers » organisé par le British Council. Cette victoire marque l’arrivée de Navayana parmi les éditeurs les plus connus et reconnus en Inde.

Un an plus tard, en 2008, Ashoka Fellowship accorde à cette petite maison d’édition le statut d’entrepreneuriat-social, et lui offre en conséquence une aide financière de trois ans entre 2008 et 2010. Un petit coup de pouce qui est le bienvenue pour cet amoureux des livres qui ne veut pas avoir à dépendre des subventions du gouvernement Indien.

Depuis, l’entreprise  s’est associée à d’autres éditeurs anglais tels que Verso, pour publier Pierre Bourdieu, Michel Foucault, ou encore Jacques Derrida : « L’idée est venue de mon ami Ravi Kumar. Il pensait que ce n’était pas suffisant de ne s’intéresser qu’aux problèmes de castes indépendamment des questions d’égalité à travers le monde », explique Anand. « De plus, poursuit-il, les intellectuels Dalits se sont rapidement rapprochés des concepts élaborés par Marx, Foucault et Derrida pour comprendre comment s’impose la domination, les discriminations… »

Petit à petit Navayana contribue envers et contre tout à faire bouger les lignes de la société indienne, mais aussi et surtout à nous faire découvrir des auteurs et des ouvrages comme des souffrances et des blessures qui ne nous étaient jusqu’alors jamais complétement parvenus.

A. Durgairajan

Auteur invité
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