Nicolas Karolszyk : « Les sans-papiers sont des héros de tous les jours »

Nicolas Karolszyk, réalisateur de Nous irons vivre ailleurs. Photo La vingt-cinquième heure

Résolument engagé, Nicolas Karolszyk signe son premier long-métrage, Nous irons vivre ailleurs. Une odyssée tragique, qui retrace le parcours de Zola, jeune migrant africain prêt à affronter la mort pour rejoindre les rives de l’Europe. Alors que son « film guérilla » sort aujourd’hui en salle, le jeune réalisateur revient sur la question de l’immigration illégale. Entretien.

The Dissident : Comment est né ce film ?

Nicolas Karolszyk : L’idée est née en 2012, à un moment où il y avait un mensonge politique très puissant sur l’immigration. Avec Christian Mupondo [qui interprète le rôle principal, ndlr], on côtoyait des sans-papiers et on avait à l’idée qu’ils étaient des héros de tous les jours. À ce moment-là, Hessel a également lancé un message à la jeunesse : « Indignez-vous ! ». En toute humilité, nous avons répondu en apportant notre pierre à l’édifice. Avec ce film, on voulait casser ce mensonge sur les sans-pap’. J’étais obsédé par l’idée que des jeunes hommes – mais aussi des femmes et des enfants – puissent partir en mer et affronter la mort, en ayant à peine 50% de chance de réussir. Et lorsqu’ils y arrivent, ils sont accueillis dans des prisons qui ne portent pas leur nom, les Zones d’accueil pour personnes en instance (ZAPI).

En quoi Nous irons vivre ailleurs est-il un « film guérilla » ?

On est allés voir beaucoup de producteurs engagés, qui n’avaient strictement rien à foutre de notre projet. On s’est vite retrouvés comme les sans-pap’ du cinéma [rires]. Alors je me suis dit que je pouvais faire le film seul avec mes comédiens. En plus, Donoma et Rengaine allaient sortir, et venaient prouver que c’était possible. J’ai donc décidé d’assumer la responsabilité de chef opérateur et d’ingénieur du son. C’est ça, un film guérilla. Forcément, ça oblige à faire énormément de concessions techniques. Quand t’as pas de thunes, t’es toujours loin de ce que t’as envie de faire. Mais tu trouves des solutions pour t’en rapprocher. Quelque part, le manque de moyens fait naître une esthétique un peu particulière.

Capture d'écran du film.

Capture d’écran du film.

Quelle est la part de réalisme du film ?

Nous avons choisi de donner un message d’amour et de mixité, car ce sont des valeurs importantes pour nous. L’histoire est relativement positive. Lumineuse même, sur la fin. Ce qui est à des années-lumière de la réalité. On traite de façon symbolique une situation sidérante, qui est à la frontière de nos consciences européennes. La réalité, ce sont des dizaines de milliers de morts en mer ces dernières années, qui seront certainement des centaines de milliers dans les prochaines années avec les réfugiés climatiques. On se cache de ça, en mettant à distance les ZAPI, l’enfermement et l’expulsion des sans pap’… Personne ne réagit vraiment. En tant qu’Européens, on est très loin de l’horreur qui se joue. Est-ce qu’on arrive simplement à réfléchir à ça ? J’en doute. L’Europe se referme sur elle-même, et on n’a pas envie que nos enfants nous reprochent d’avoir été indifférents à ces hommes qui viennent mourir à nos portes pour enrichir l’Europe.

Selon vous, les immigrés clandestins incarnent « à merveille les héros populaires de notre époque ». Pourtant, la figure du « sans-papier » divise de plus en plus violemment l’opinion publique, au point d’apparaître presque systématiquement comme une menace. Paradoxal ?

C’est le problème d’un discours mensonger, extrêmement puissant, qui a fait son oeuvre. Toute une part de la classe politique s’est inventée un ennemi pour mieux nous en protéger. Et nous restons passifs face à ce mécanisme. Dans son film Welcome, Philippe Lioret avançait déjà l’idée que les sans pap’ sont les résistants d’aujourd’hui, ce qui avait été perçu comme provocateur à l’époque… Moi, j’ai trouvé ça fabuleux. D’ailleurs, j’ai voulu rendre hommage au grand film de Melville, L’armée des ombres. Dedans, le père Cassel, voyant la Gestapo à la descente du train, propose à une femme de l’aider à porter son enfant, ce qui lui permet de passer sans attirer l’attention. C’est aussi ce que fait mon personnage à un moment du film, quand il est traqué comme une bête parce qu’il lui manque un bout de papier.

Si, parmi ceux qui pensent qu’un sans-pap’ participe à l’effondrement de l’économie, on arrive à en faire changer d’avis deux ou trois, on aura gagné. Peut-être qu’on a fait ce film pour ces gens-là, finalement.

Capture d'écran du film Nous irons vivre ailleurs.

Lors de la projection à Saint-Ouen, des acteurs expliquaient que la dernière scène du film, qui montre l’orgasme de Julie, ne figurait pas à l’origine sur le script. Pourquoi l’avoir rajouté ?

La dernière scène était censée être plus poétique, et puis j’ai voulu aller un peu plus loin. Je voulais que domine l’idée d’amour, au sens physique du terme. Il y a quelque chose de très beau dans cette jouissance. L’idée que le héros finit par attraper son graal, l’amour physique avec une femme blanche. Mais cette scène renvoie aussi l’immigré à sa force physique. C’est là toute l’ambiguïté. Un primo-arrivant a toujours un prix à payer par rapport à la France. Ce sont les sans-pap’ qui font les métiers les plus difficiles. Il y a une espèce d’appropriation du corps par le pays. De tous temps, ça a été comme ça : on te laisse ta chance, mais ton corps va être un peu sacrifié pour le développement économique du pays. Pas un immigré n’a débarqué ici sans que sa force physique ne soit un élément déterminant pour son intégration. Les travailleurs immigrés qui débarquent en France enrichissent le pays, et en plus ils en paient le prix. Je voulais aussi incarner ça.

À la fin du film, on entre dans l’intimité physique des personnages contrairement à la traversée, où l’on aperçoit à peine le corps des migrants… Pourtant, l’immigration clandestine pose aussi la question des corps et de la dignité mis à mal. Pourquoi ce choix ?

Par manque de moyens, on était obligés de suggérer les choses. C’est pour ça que je dis que le film est à des années-lumière de la réalité. Sur les pirogues, en fait, des gens meurent très vite, on jette leurs corps à l’eau, tout le monde ch** devant tout le monde… Mais sans argent, il y a plein de choses qui sont difficiles à réaliser. Donc je suis resté sur une approche plus symbolique. Dans ce sens-là, la pirogue donne beaucoup plus d’informations sur la folie de cette traversée.

Capture d'écran du film Nous irons vivre ailleurs.

Vous dites vouloir « rendre compte des formes d’existence et de combat [menées] pour survivre à la périphérie des normes françaises ». Quelle est justement la place des « marges » aujourd’hui dans le cinéma français ?

Aïcha Belaïdi a monté le festival des Pépites du cinéma à la Courneuve, autour de mecs qui fabriquent des images et du son sans argent. Ce qui incarne très bien cette énergie belle et sauvage qui existe dans la banlieue. Ce festival, qui a été adoubé par Michel Gondry il y a deux ou trois ans, permet de découvrir des trucs complètement en dehors de l’industrie du cinéma. Industrie qui, quoi qu’on en dise, se porte quand même bien. En France, on a un organisme absolument génial, le CNC, qui donne des subventions à hauteur de 500 millions € par an. Mais pour l’instant, ça n’est pas pensé pour ces petites créations à la marge, qui sont pourtant des moteurs en termes de création. Finalement tout ce process répond à plein de codes, qui sont maîtrisés par les producteurs installés. Quand t’es un gosse de banlieue, accroche-toi ! Ce qui serait chouette, ce serait que le CNC prenne un peu conscience de ça, et qu’il pense à des micro-financements. Qu’il y ait un peu moins de subventions pour Astérix et Obélix, et peut-être un peu plus pour les jeunes qui créent dans le ghetto dans des conditions pourries, mais qui participent grandement au renouvellement formel du cinéma.

Pourquoi ce titre, « Nous irons vivre ailleurs » ?

Tout le monde à un moment ou à un autre peut avoir envie de vivre ailleurs, pour des raisons qui ne sont pas toujours évidentes. Tu ne quittes pas ta famille, tes amis, ni ta région par plaisir. Et tout le monde a le droit d’avoir une chance autre part. Comme le dit le personnage principal, il n’y a que les arbres qui ont des racines. Si on a des jambes, c’est aussi pour aller voir ailleurs. Le régionalisme ou le nationalisme ne sont pas des valeurs auxquelles je crois. Au contraire, je pense que chaque Homme devrait avoir la possibilité de se déplacer à sa guise. Malheureusement, les frontières se ferment, des murs s’érigent… Par contre, les matériaux se baladent comme ils veulent. On laisse des hommes mourir aux frontières de l’Europe, alors que les marchandises se promènent sans problème.

Pour soutenir la distribution de Nous irons vivre ailleurs dans les cinémas français, rendez-vous sur Kiss Kiss Bank Bank.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.