Noémie Toledano : « La bienveillance est encore possible »

« Nous sommes des millions, ils ne sont qu’une poignée. Demain, nous serons la tempête qui souffle sur le monde. » Écrit à seize mains, le livre #32mars aux éditions du Cherche-Midi en référence à Nuit Debout se veut être un message d’espoir pour toute cette génération prête à reprendre en main un monde à la dérive. Pas question pour les autrices et auteurs de laisser Nuit Debout tomber dans les oubliettes ; il s’agit au contraire d’en faire l’un des piliers d’un monde en train de se relever.

Créer du renouveau dans un système qui étouffe, tel est l’objectif annoncé de ces quelques pages. #32Mars se lit comme un poème ; on le dévore d’une traite en répétant à voix haute des phrases bouleversantes ou tout simplement puissantes. Un poème pour réenchanter la politique, la démocratie, les gens, le monde ; pour réenchanter la vie, tout simplement. The Dissident a rencontré Noémie Toledano, l’une des mains de ce collectif.

The Dissident : D’où est partie l’idée de ce collectif ?

Noémie Toledano.

Noémie Toledano.

Noémie Toledano : Nuit Debout a été une expérience extraordinaire, tissée d’émotions fortes et de moments intenses. C’était important pour nous de partager cet espoir, de montrer aux gens que c’était vraiment possible. La société a besoin de ces messages positifs pour aller de l’avant. Bien sûr, aujourd’hui, le mouvement s’est un peu estompé. On ne peut pas conserver éternellement une occupation de place. Mais Nuit Debout a permis de créer du collectif. Ce qui est important aussi à noter, c’est la rencontre de tous ces gens qui n’avaient jamais milité auparavant, et qui venaient de partout pour nous aider, se rendre utiles, apporter leur part dans cette construction d’espoir. Nuit Debout, c’était peut-être une bulle, mais une bulle essentielle pour se reconstituer en tant que peuple et montrer que la bienveillance était encore possible.

Dans votre livre, vous évoquez notre système politique comme « une démocratie de carton-pâte »…

Derrière les élections, notre système politique repose sur un simulacre de démocratie où l’on se contente de valider le pouvoir de nos élus tous les cinq ans, le pouvoir de ceux que l’on considère comme « les représentants du peuples ». A ce rythme-là, des seconds tours présidentiels comme celui que nous venons de vivre ne sont plus des hasards : les gens en ont marre des partis, des paysages qui ne changent jamais. Il suffit de prendre pour exemple le choix du Premier Ministre par Emmanuel Macron : lui qui annonçait nommer une femme, nous nous retrouvons à nouveau avec un homme à la tête du gouvernement. Est-ce que ça signifie que nous n’avons pas de femme compétente ? Ce sont des exemples comme celui-ci, qui hérissent notre société, qui montrent qu’il faut clairement changer les choses. Nous arrivons à la fin d’un système ; il est temps de donner le pouvoir à ceux qui sont censés le prendre, c’est-à-dire au peuple dans son intégralité.

« Ils ne peuvent plus prétendre régir nos vies en se soumettant de temps en temps à la monarchie des élections »

Dans cette société composée de « bourdonnement servile », vous dénoncez également « un vieux monde nourri de concurrence et de peur de l’échec »

Nous sommes effectivement entrés dans une ère où la peur de l’échec domine nos moindres gestes et décisions. Nous sommes sans cesse enjoints à la réussite : il faut être rentable, et tout de suite. Quant à celui qui échoue, il se voit immédiatement condamné par la société. Pourtant, on oublie que c’est l’échec qui nous rend performant : on n’apprend pas à marcher sans être tombé plusieurs fois. L’échec, on l’a beaucoup expérimenté à Nuit Debout. On s’est jeté des défis improbables, on a essuyé des tas d’échecs avant de trouver des systèmes qui fonctionnent. Tout ça a bien entendu un impact sur notre manière de vivre : être heureux, ça se décide. C’est l’idée qu’il faut vivre avant tout alors que notre société nous impose d’être rentables et efficace avant même de vivre.

C’est un constat qui rejoint celui que vous faite sur le travail qui « s’est transformé en machine à souiller notre dignité et nos espoirs ».

Nous sommes de plus en plus aliénés par le travail. Aujourd’hui, on est au cœur d’une boucle vicieuse où il ne s’agit plus de travailler pour vivre mais de vivre pour travailler. C’est un étau insupportable qui nous étouffe et dans lequel la consommation est au centre de nos objectifs. Alors qu’avant on remettait en cause les problèmes physiques provoqués par le travail, nous sommes entrés dans l’époque du burn-out où nous sommes intérieurement malmenés par le travail. Notre injonction à être efficace est violente et culpabilisante. Ça complique en grande partie notre rapport à la vie.

L’écologie a été l’une des grandes oubliées de la campagne présidentielle. Dans le livre, c’est pourtant un sujet sur lequel vous revenez beaucoup…

Bien entendu : l’écologie n’est pas dissociable de tout le reste, elle va de pair avec le progrès social que nous voulons mettre en place. Elle est l’expression de ce système qui va mal. On demande à la terre la même chose qu’aux humains : produire sans cesse. Alors oui, actuellement, on ne réagit pas trop parce que nous avons du mal à en avoir une vision globale. C’est le concept du mort kilométrique, un peu comme la crise des réfugiés d’ailleurs : on ne voit que ce qu’il y a devant notre porte. Ce problème ne nous concerne pas que nous, mais aussi les dirigeants. L’élection d’un président climatosceptique aux Etats-Unis ne va pas arranger les choses, d’autant plus que la COP21 n’a pas été un réel progrès. Pourtant, nous avons de quoi commencer à faire quelque chose : sortie du nucléaire, passage à une économie verte… C’est avant tout une question de volonté.

Le livre #32mars, paru le 30 mars 2017

Le livre #32mars, paru le 30 mars 2017

Quel est le rôle des médias dans ce bouleversement du monde ?

Les médias actuels ne jouent malheureusement plus le rôle de lien entre le peuple et le pouvoir. Or, nous avons besoin d’eux pour contrebalancer le pouvoir. Le premier problème a sans doute été la création des chaînes d’infos en continu : à présent qu’il faut remplir 24 heures d’information, la course à l’audience s’est amplifiée. Le but est de faire le buzz, de chercher ce qu’il y a en pire dans les gens pour qu’ils regardent. A ce sujet, la couverture de Nuit Debout a été extrême : nous étions présentés soit comme des êtres naïfs en quête de collectif, soit de violents dangereux prêts à tout casser. Rares ont été les médias qui se sont vraiment intéressés à ce que nous faisions sans chercher l’image la plus télévisuelle. De la même façon, la campagne présidentielle s’est résumée en une propagande de tous les côtés, entre ceux qui présentaient Jean-Luc Mélenchon comme un tyran et ceux qui montraient ouvertement leur soutien à Emmanuel Macron. Heureusement, les gens sont de plus en plus à la recherche de nouveaux modes d’informations. Les médias alternatifs sont encore trop connotés comme des médias axés sur la lutte, mais ils ne cessent de se développer. Finalement aujourd’hui, on se tourne plutôt vers internet.

Justement, vous parlez des réseaux sociaux comme le nouvel élément essentiel à notre démocratie…

En effet. Les réseaux sociaux ont un avantage de transparence : chacun a à présent accès aux mêmes informations et nos paroles sont toutes au même niveau. Avant, les politiques rejetaient les réseaux sociaux, ce qui a laissé la part belle à l’extrême droite. Aujourd’hui au contraire, l’utilisation des réseaux sociaux est telle qu’elle ne veut plus lui laisser de place. Les gens ont enfin trouvé un moyen de s’exprimer et l’information circule vraiment.

« Un monde est en train de sortir de terre, un monde solitaire, solidaire positif et collaboratif dans lequel celle ou celui qui essaie aura toujours plus sa place que celle ou celui qui ne fait pas. »

« Notre rapport à l’autre est trop souvent une confrontation. » Comment recréer du collectif dans une société qui s’individualise chaque jour davantage ?

Il faut avoir confiance en ce que nous pouvons faire ensemble. Si nous permettons des espaces aux gens pour se rencontrer, ils le verront. Vouloir créer du lien est humain, nous ne demandons que cette opportunité. Changer les choses, les gens cherchent à le faire. On le sent arriver, même si ça va être long. Il suffit de voir les exemples au-delà de la France, les villes libérées en Espagne par exemple. En Islande aussi, les gens ont refusé le discours du « c’est comme ça » : il était hors de question que le peuple paie pour la dette – ce qui, d’ailleurs, pose la question de la légitimité de celle-ci. Chaque pays aura sa propre réponse, mais il est évident que les choses vont bouger.

Vous citez La Boétie disant « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Comment se relever dans ce cas ?

Il faut commencer par prendre conscience que nous sommes à genoux, et surtout que personne ne nous appuie sur l’épaule pour nous empêcher de nous relever. Nous sommes peut-être comme des enfants, et nous finirons par nous apercevoir qu’en mettant un pied l’un devant l’autre, nous pouvons avancer. Nous finirons par reprendre notre dignité, à condition d’en avoir conscience et d’aller de l’avant ensemble.

« #32mars », Éditions du Cherche Midi, Parution 30 mars 2017, 7 euros

https://www.cherche-midi.com/livres/32-mars

Charlotte Meyer
Ancienne stagiaire chez The Dissident, Charlotte Meyer est étudiante à l’IEP de Paris dans l’objectif de devenir journaliste. Elle dirige depuis sa création en 2016 le média jeune "Combat", en hommage à Albert Camus.

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