Notre-Dame-des-Landes : 48 heures chez les « squatteurs » 4/6

Le bazar des Cent noms, hétéroclite et improbable. Notre-Dame-des-Landes. (c) Honorine Reussard

Le bazar des Cent noms, hétéroclite et improbable.

Qui se cachent sous ces cheveux sales, maculés de boue, tantôt détrempés par la pluie, tantôt brûlés par le soleil ? Ces hippies porteurs d’utopie comme d’une incurable maladie, et ces punks anar’ qui, comme leurs clébards, refusent de se balader au bout d’une laisse ? Les clichés qui pèsent sur les occupants de la ZAD – Zone d’Aménagement Différée rebaptisée Zone à Défendre par les opposants au projet d’aéroport du Grand Ouest – ces « squatteurs », sont nombreux et peu élogieux. A qui la faute ? Aux baveux en mal de sensations fortes qui, pour inscrire leur nom dans les colonnes de la presse mainstream, jouent sur les peurs du Français moyen. Aux journaleux qui, pour se faire, sinon une place au soleil, du moins des épinards au beurre, reprennent en cœur les discours des politiciens ? Pour le savoir, deux de nos journalistes ont passé 48 heures du côté de Notre-Dame-des-Landes.

Chapitre 4. Pas d’électricité, pas de télé, pas d’eau, pas de lavabo

Pour les esclaves de Babylone (1) que nous sommes, la ZAD n’est qu’un ramassis de hippies et de chien-men. Vous savez, ces vieux ados un peu crados, un peu clodos, jamais sans leurs cabots… Et ces gens-là, c’est bien connu, craignent l’eau et le savon autant que nous craignons les microbes et les pucerons. C’est pourquoi, nous nous tartinons les mains de solution hydro-alcoolique et sommes aujourd’hui convaincus que les salades poussent dans des sachets. Dire qu’aux Cent noms, comme sur le reste de la ZAD, ils n’ont pas l’eau courante ! Comment diable font-ils pour faire leurs besoins ou rester propre ? Bah, ils restent sales, pardi ! Trêve de plaisanteries. Pour se laver, nettoyer leurs lieux de vie, arroser leurs cultures, les zadistes utilisent l’eau d’un puits. Quant aux commissions, petites ou grosses, elles sont réceptionnées dans de la sciure, puis utilisées pour faire de l’engrais.

« Alors comment expliquez-vous qu’ils sentent si mauvais ? », nous rétorquerait Madame B. de Vigneux-de-Bretagne, une commune de 5000 habitants située au sud de la ZAD, avant de nous raconter son histoire : « Je passe souvent dans le coin en voiture. Un jour, j’ai pris deux jeunes en stop. Ils se sont installés sur la banquette arrière. Ils étaient sympas, vraiment, mais l’odeur… Franchement, ils puaient ! » Peut-être revenaient-ils d’un chantier… Peut-être venaient-ils de finir la construction d’une maison… Peut-être avaient-ils couru le marathon… Mais les clichés, véhiculés par les riverains, couchés noir sur blanc par les localiers, ont la vie dure.

La salle de bain des Cent noms avec sa douche et ses toilettes sèches. Notre-Dame-des-Landes. (c) Honorine Reussard

La salle de bain des Cent noms avec sa douche et ses toilettes sèches. (c) H.R.

« La propreté, c’est pas trop notre truc », confesse Chen, jeune belgo-roumaine brinquebalée par la vie de squats en squats, en plongeant, avant de la frictionner avec du savon noir, de la vaisselle sale dans une eau bien trop opaque pour être propre. Aux Cent noms, comme ici-bas, l’eau est une denrée rare que chacun exploite avec parcimonie… Comme ici, dans la cuisine, où Chen utilise trois cuves d’eau pour faire la vaisselle. Elle commence par verser du vinaigre de vin blanc dans l’une des cuves, celle qui sert à décrasser les marmites noircies par le charbon et les gamelles maculées de ses voisins de tablée qui, leur café avalé et leur clope fumée, s’en sont allés vers d’autres chantiers. Puis, Chen les frotte vigoureusement avec une vieille éponge détrempée. Enfin, elle les rince dans une eau vaguement transparente. Dans de telles conditions, les tâches domestiques prennent vite l’allure d’exploits techniques : les ordures, préalablement triées, s’accumulent dans d’immenses caisses en bois, le sol, des planches horizontales posées sur de la terre battue, n’accueille pas facilement les balais et autres serpillières, les parois, des planches verticales plantées dans le sol, sont devenues le support de mille et une babioles, des tracts, des cartes, des paires de lunettes, des têtes de poupées, etc.

Le manque de confort est l’un des principaux obstacles à l’installation permanente de certains militants sur la zone. Comment vivre, voire survivre, sans l’eau courante (pas de douche, pas de lavabo, pas de chasse d’eau), sans l’électricité (pas d’Internet, pas de télévision, pas de « Question pour un champion ») ? Simplement dans les deux sens du terme. Les quinze fermiers des Cent noms se sont simplement adaptés à ces conditions de vie simples, pour ne pas dire spartiates. Même si beaucoup d’entre eux retournent, l’espace d’un weekend, d’une semaine ou d’un mois, se dorer la pilule sous les lampadaires électriques, se délasser dans l’eau fiévreuse et savonneuse d’un bain, s’enrouler dans des draps blancs fleurant bon la lessive de maman… Bref, ils succombent aux sirènes de la ville. « Ce qui est dur au début, c’est l’inconfort, confirme Marcel. Quand on n’a pas de quoi se chauffer l’hiver, pas d’électricité, pas d’eau… Ça fait du bien de rentrer dans une vraie maison parfois, avec un lit, une douche et une machine à laver. »

(1) Dans l’Apocalypse de Jean (dernier livre du Nouveau Testament) et aujourd’hui encore, la capitale de l’ancienne Babylonie, Babylone, incarne le Mal, l’oppression et la corruption.

Photo en Une : les mille et une babioles de la cuisine-salle à manger. (c) H.R.

Chapitre 3. Victuailles et palabres…

Chapitre 5. La ZAD, « the place to be »

Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.