Notre-Dame-des-Landes : 48 heures chez les « squatteurs » 5/6

Après avoir reçu la visite de deux allemandes, les Cent noms ont vu deux Finlandais en mal de révolution passer dire coucou l'espace d'une nuit.

Après avoir reçu la visite de deux allemandes, les Cent noms ont vu deux Finlandais en mal de révolution passer dire coucou l'espace d'une nuit.

Qui se cachent sous ces cheveux sales, maculés de boue, tantôt détrempés par la pluie, tantôt brûlés par le soleil ? Ces hippies porteurs d’utopie comme d’une incurable maladie, et ces punks anar’ qui, comme leurs clébards, refusent de se balader au bout d’une laisse ? Les clichés qui pèsent sur les occupants de la ZAD – Zone d’Aménagement Différée rebaptisée Zone à Défendre par les opposants au projet d’aéroport du Grand Ouest – ces « squatteurs », sont nombreux et peu élogieux. A qui la faute ? Aux baveux en mal de sensations fortes qui, pour inscrire leur nom dans les colonnes de la presse mainstream, jouent sur les peurs du Français moyen. Aux journaleux qui, pour se faire, sinon une place au soleil, du moins des épinards au beurre, reprennent en cœur les discours des politiciens ? Pour le savoir, deux de nos journalistes ont passé 48 heures du côté de Notre-Dame-des-Landes.

Chapitre 5. La ZAD, « the place to be »

La D281 est souvent déserte, il n’empêche que des visiteurs, des « non permanents », s’invitent régulièrement pour voir comment se passe la lutte, comment les gens vivent. La ZAD semble une destination touristique estivale de premier choix, et il ne passe pas une semaine sans son lot de touristes altermondialistes venus offrir leurs bras pour aider sur un chantier ou deux. Certains restent une poignée de jours, à l’instar de ces deux Finlandais qui voulaient absolument voir à quoi ressemble un campement de révolutionnaires français : « Ça n’existe pas en Finlande, les gens ne se révoltent pas ! » Ou bien comme Jules, originaire d’Arras dans le Nord qui, faute d’argent à dépenser sur la Côte d’Azur, s’est dit que Notre-Dame-des-Landes était un bon compromis.

Ils restent parfois plusieurs semaines. En atteste Florence, prof en Seine Saint-Denis, qui « constate les dégâts que fait l’Éducation Nationale tous les jours » et qui voulait absolument aider les gens à résister sur la ZAD, ou encore Chen, belgo-roumaine qui papillonne de squat en squat entre la France et la Roumanie. Il y a quelques jours, deux Allemandes demandaient aux Cent noms, les bras chargés d’abricots, une permission de s’installer avec eux pour deux semaines. Enfin, ce sont parfois des collectifs « partenaires » qui viennent carrément proposer leur aide. Nino et quelques-uns de ses camarades de l’association rennaise Carpes, spécialisée dans la défense des demandeurs d’asile, ont ainsi passé deux nuits à la ferme des Cent noms pour donner un coup de main sur les différents ateliers.

Du local au global

Les « touristes extra-ZAD » ne sont pourtant pas les plus nombreux. Les voisins passent très régulièrement manger un bout et prendre des nouvelles. D’autres viennent pour « s’expliquer ». C’est le cas par exemple de la Chèvrerie, un collectif installé 200 mètres plus loin qui cohabite, comme son nom l’indique, avec des chèvres. Le nœud du problème, ce sont les arbres. Les Cent noms en ont coupé quelques branches, voire quelques troncs, en faisant attention à ne pas mettre en péril leur capacité à se régénérer. Mais voilà, à la Chèvrerie, on est encore plus écolo. Il aurait fallu laisser les arbres en paix. Seb, par exemple, n’a pas trop apprécié et l’a bien fait savoir aux Cent noms. On le croise parfois lorsqu’il revient du puits avec, au bout de chaque bras, ses bidons d’eau. Il passe alors pas loin des tentes et en profite pour venir discuter un peu. Il est un peu « ailleurs », a beaucoup de questions à poser, mais n’aiment pas trop répondre aux nôtres. Le visage émacié, blême, il nous avoue qu’à la Chèvrerie, ils ne mangent pas trop à leur faim. Les chèvres non plus apparemment, puisque l’une d’entre elle mourra dans la nuit.

Bello Monte et Notre-Dame-des-Landes, même combat contre les "grands projets inutiles". Notre-Dame-des-Landes H.R.

Bello Monte et Notre-Dame-des-Landes, même combat contre les « grands projets inutiles ». (c) H.R.

Au-delà des visites, les zadistes entretiennent des relations d’entraide avec des mouvements de rébellion du monde entier. Echanges d’information, de conseils dans la conduite de la lutte, chez les Cent noms, on a compris que le même problème peut se retrouver à des milliers de kilomètres de distance et qu’il est toujours bon de se tenir au courant des solutions que les locaux ont adoptées. Et s’ils ont eu des contacts avec les manifestants turcs de la place Taksim, à Istanbul, ils soutiennent ouvertement les peuples d’Amazonie en lutte contre la construction du barrage de Belo Monte.

Ainsi sont les relations avec le voisinage, chez les Cent noms. Parfois un peu tendues, souvent amicales. Malgré tout, il subsiste un malaise. « La plupart des gens de notre collectif sont issus d’un milieu plutôt bourgeois comparé au reste de la ZAD, explique Marcel, l’ingénieur forestier, du coup, inconsciemment, il y a une sorte de hiérarchie « intellectuelle » qui se crée, parce qu’on sait mieux identifier nos besoins, parler pour défendre notre cause ». Les Cent noms sont devenus peu à peu des interlocuteurs privilégiés pour le reste de l’opposition à l’aéroport et prennent l’ascendant sur d’autres collectifs moins en vue.

Photo en Une : les deux Finlandais venus passer deux jours sur la ZAD. (c) B.D.

Chapitre 4. Pas d’éléctricité, pas de télé…

Chapitre 6. La vie en bleu, ou la ZAD parano

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.