Notre-Dame-des-Landes : 48 heures chez les “squatteurs” 1/6

Qui se cachent sous ces cheveux sales, maculés de boue, tantôt détrempés par la pluie, tantôt brûlés par le soleil ? Ces hippies porteurs d’utopie comme d’une incurable maladie, et ces punks anar’ qui, comme leurs clébards, refusent de se balader au bout d’une laisse ? Les clichés qui pèsent sur les occupants de la ZAD – Zone d’Aménagement Différée rebaptisée Zone à Défendre par les opposants au projet d’aéroport du Grand Ouest – ces « squatteurs », sont nombreux et peu élogieux. A qui la faute ? Aux baveux en mal de sensations fortes qui, pour inscrire leur nom dans les colonnes de la presse mainstream, jouent sur les peurs du Français moyen. Aux journaleux qui, pour se faire, sinon une place au soleil, du moins des épinards au beurre, reprennent en cœur les discours des politiciens ? Pour le savoir, deux de nos journalistes ont passé 48 heures du côté de Notre-Dame-des-Landes.

Chapitre 1. Apocalypse ZAD : entre routes défoncées et bagnoles cramées

On ne vous mentira pas en vous avouant qu’il est difficile d’ignorer cette peur qui vous glace les entrailles quand vient le moment de poser un pied sur la ZAD. C’est un endroit dangereux, d’autant plus lorsque l’on est journaliste. Déjà à la sortie de La Paquelais, ce petit bled paumé entre Vigneux-de-Bretagne et Notre-Dame-des-Landes, le visiteur naïf ne pourra que s’inquiéter de respirer cette étrange odeur de souffre qui imprègne l’air. Du napalm ? De la poudre à canon ? Une arme inconnue qui tuerait les gratte-papiers instantanément ? Il doit bien y avoir une raison pour expliquer le faible nombre de journaleux à s’être aventurés dans le coin ces derniers mois. L’incertitude nous convaincrait presque de rebrousser chemin. Heureusement, le besoin impérieux de ramener du contenu à la rédaction l’emporte sur la crainte irrationnelle de voir sa tête finir au bout d’une pique.

Des cabanes, des chicanes, des trous, des pièges, des pieux, des mines. Fuyez ! Notre-Dame-des-Landes.

Des cabanes, des chicanes, des trous, des pièges, des pieux, des mines. Fuyez ! (c) B.D.

La voiture quitte donc la rassurante D42 pour s’engager sur la légendaire D281, cette route départementale qui coupe du Nord au Sud le futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes et autour de laquelle sont installés une partie des « insurgés ». On remonte les vitres des fois que l’un d’eux nous attaquerait, puis on ralentit pour passer les nombreuses chicanes installées à l’arrache sur le bitume, à l’aide de vieux panneaux de circulation, de morceaux de bois, d’épouvantails et d’autres débris insolites. On réalise alors, qu’une fois les premières barrières de pieux passées, la départementale, malgré ses airs de fin du monde et ses bagnoles cramées, est excessivement calme. Quelques « zadistes » circulent parfois à vélo et nous saluent en souriant. Nous sommes sur la ZAD depuis cinq minutes et nous sommes sains et saufs. Les oiseaux chantent, le soleil brille, même le ciel est bleu.

Nous cherchons alors la ferme du collectif des Cent noms, avec qui nous avons convenu de passer quelques jours pour rendre compte de leur vie quotidienne et de leurs aspirations. Deux Finlandais nous ont rejoint au départ de Nantes. Ils ont entendu parler de la ZAD lors de leur périple en France et ont souhaité passer une nuit avec « les révolutionnaires français ». Au bord de la route, une petite boite aux lettres indiquant l’entrée de la ferme des Cent noms : « S. Martin, F. Durant et leurs enfants ». Sur le sentier qui mène au champ, les membres du collectif sont assis en cercle, à l’ombre des arbres, en pleine réunion. Nous convenons d’aller planter nos tentes sur le terrain d’à côté pendant qu’ils terminent leur discussion.

Les Cent noms font parti des collectifs installés en marge de la D281, à côté de la Chèvrerie, des Youpi-Youpi, de la Plate-forme, etc. Notre-Dame-des-Landes

Les Cent noms font partie des collectifs installés en bordure de la D281, avec la Chèvrerie, les Youpi-Youpi, la Plate-forme, etc. (c) B.D.

Le campement des irréductibles

La ferme est vaste, 3 000 mètres carré. Au milieu de celle-ci, un grand potager avec des serres, autour duquel ont été bâties les infrastructures nécessaires à la communauté : une douche, des toilettes sèches, une sorte de cabane commune qui fait office de cuisine et de pièce de vie, un abri pour les outils, une yourte, et au loin une grande structure en bois, encore en chantier. « On construit une maison pour être au chaud cet hiver », nous dira-t-on un peu plus tard.

La réunion dure longtemps, si bien que nous retrouvons nos hôtes sur les coups des 19-20 heures à la cabane commune autour d’un bon vieux saucisson récupéré dans les poubelles d’un super U des environs. Tout le monde discute, sourit, s’amuse. Les personnes installées aux Cent noms ne sont finalement pas que des cagoulés ou des anarchistes. Il y a Francis, le cuistot d’une tranquillité inébranlable, Champi et sa chienne Taïga qu’il appelle parfois Carotide pour rigoler, Gaston, l’ingénieur en agronomie toujours posé, Marcel, ingénieur lui aussi et fervent pourfendeur du salariat tout-puissant, Chrystal, l’accordéoniste en quête de nouveaux voyages, Johan, Joseph, Marco, Manuel, Chen, Jean-Louis et une poignée d’autres irréductibles (1).

Le visiteur naïf doit rester vigilant. Notre-Dame-des-Landes

Le visiteur naïf doit rester vigilant. (c) H.R.

Les premiers contacts ne sont cela dit pas fabuleux. En fait, ils sont un peu froids. Les Cent noms vivent entre eux et ne paraissent pas accorder une grande attention aux “éléments” nouveaux qui viennent s’installer avec eux pour une poignée de jours. Malgré tout, certains tentent une approche. Marcel, l’ingénieur forestier, lance la conversation : “Vous travaillez pour quel journal ?”. L’occasion de présenter les intentions de The Dissident et les raisons de notre venue sur la ZAD. La discussion dévie rapidement sur les excès du journalisme, les vices du salariat et les vertus de l’anarchisme. La nuit finit par tomber, la température aussi. Il est 23 heures et les Cent noms préparent le dîner : les visiteurs sont priés de retourner à leurs tentes. “Ce n’est pas contre vous, mais on aime bien se retrouver entre permanents en soirée”. A défaut d’avoir le ventre plein, l’esprit est serein : il n’y a pas d’armes, pas de bombes, ou alors elles sont très bien planquées.

(1) Suite à la publication de cette chronique, les Cent noms ont exigé que leurs vrais prénoms n’apparaissent pas.

Photo en Une : une voiture (ou ce qu’il en reste) stationnée sur la D281. (c) B.D.

Chapitre 2. Au son du clairon…

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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