« Nulle part en France », le regard de Yolande Moreau sur les migrants

"Nulle part en France" Image du film de Yolande Moreau. Crédit Arte

"Nulle part en France" Image du film de Yolande Moreau. Crédit Arte

Accessible sur le site d’Arte, le documentaire « Nulle part en France » de Yolande Moreau évoque d’une façon inhabituelle et poétique la tragédie des migrants de Calais et Grande Synthe. L’écrivain Laurent Gaudé, qui a écrit les mots lus par l’actrice, revient sur ce projet pour The Dissident.

« Vous a t-on dit que vous seriez des ombres, qu’il n’y aurait pour vous aucune terre… Vous a t-on dit que vous n’auriez plus de nom? Nulle part ici, nulle part ailleurs… » Ces mots susurrés, presque chuchotés par la voix douce de Yolande Moreau sont de l’écrivain Laurent Gaudé. Ils résonnent dès l’ouverture de « Nulle part en France », ce documentaire de 30 minutes réalisé par l’ex-Deschiens pour la série « Réfugiés » d’Arte Reportage. Les « Nulle part en France » sont bien sûr les migrants de Calais et Grande Synthe que les deux auteurs du projet, qui y ont passé 10 jours, ont rencontré. D’abord réticente, la comédienne belge s’est laissée convaincre par le rédacteur en chef d’Arte reportage, s’engageant à fond dans cette démarche « pour qu’on arrête d’avoir peur de l’autre. » Quant à Laurent Gaudé, ce n’est pas la première fois qu’il est confronté à cette problématique : « Il y a deux ans, j’ai participé au deuxième volet d’un projet d’Arte sur la question des réfugiés. Il déclinait cinq camps de réfugiés dans le monde. Le deuxième où je me suis rendu était dans le nord de l’Irak, le Kurdistan Irakien. Yolande Moreau avait lu des poèmes que j’ai écrits au Kurdistan Irakien. Elle m’a proposé d’écrire les textes de son film. Il y a eu aussi ce hasard du fait que j’étais déjà allé à Calais. Ca m’intéressait d’autant plus. »

En 2006, dans son roman « Eldorado », Laurent Gaudé évoquait déjà les déplacements de population entre Sud et Nord: « Malheureusement, les choses n’ont pas beaucoup bougé depuis », constate t-il avec amertume. « Cette problématique est fondamentale dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Mais les solutions qu’on lui apporte sont, pour l’instant, assez navrantes. »

Un documentaire poétique

Ce qui fait la force de ce documentaire, peu ordinaire par sa forme, c’est son ton singulier, poétique, donné par une Yolande Moreau à mille lieues de son image un peu foldingue : « Avec Yolande, on a tout de suite été d’accord. L’idée n’était pas de faire un documentaire comme aurait fait un journaliste. Ce n’est ni mon métier ni le sien. On voulait rester sur nos positions, moi en tant qu’écrivain et elle en tant que réalisatrice. Ce n’est pas une spécialiste du documentaire. J’ai écrit des textes littéraires, comme des petits poèmes en prose. Je lui ai proposé une masse de petits modules. Au fur et à mesure du travail, on a affiné : « Je ne pense pas avoir besoin de ce thème mais si tu peux écrire deux ou trois lignes sur cette notion, cette image là. » » Dès le départ Yolande Moreau souhaitait faire de longs plans fixes qui tranchent avec le format habituel des reportages : « Elle m’a parlé de cette alternance très présente dans le film entre des plans très longs avec sa voix disant mes textes et des entretiens. Je pense qu’elle a eu raison. Le film est juste à cet endroit là. Ça installe un temps qui n’est pas celui du reportage et ça lui permet de trouver son rythme de narration. Il y a une chose qu’elle dit souvent dans laquelle je me retrouve tout à fait : « Je veut rester à hauteur d’Homme. » C’est comme ça que j’ai envie d’écrire tout le temps, et particulièrement sur Calais, avec une position humaniste. On regarde des gens qui ont des vies, des parcours qui pourraient être les nôtres. »

Malgré le format court, on s’attache à ces réfugiés qui racontent leur histoire, comme le kurde Hawré : « C’est la qualité de l’entretien qui fait que Yolande arrive à faire émerger cette parole là. Je trouve intéressant d’avoir les deux. A la fois le brut du réel et en même temps ces mots qui expriment ce qu’on ressent. Quand on était à Grande Synthe, on a ressenti tous les deux à chaque instant de la honte et de la colère. C’était important qu’on puisse le dire. » A partir d’une réalité très complexe, le film parvient à brosser un tableau non exhaustif mais assez représentatif du quotidien des migrants de Calais : « Il y a la présence des bénévoles qui met un peu de baume au cœur dans tout ça, le volet politique, la réalité de Calais… Quand on est sur place, il y a énormément de fils qu’on peut tirer, qui parfois s’entremêlent. C’est difficile de les démêler. Le film parvient en peu de temps à dire beaucoup, à rester dans quelque chose de juste, de vrai. On ne dit pas tout. Le reste est à découvrir par le spectateur s’il veut se pencher sur la réalité de la géopolitique migratoire européenne avec les États concernés. Ou sur l’abandon du politique vis à vis de ce problème là. C’est aussi une invitation à se faire son opinion. »

Au delà du film

Une chose est sûre, c’est que la rencontre des deux auteurs avec les migrants dépasse le simple cadre du film : « Ces expériences croisées avec Arte au Kurdistan irakien ou à Calais m’ont fait beaucoup écrire de poèmes, qui ne sont pas encore publiés mais qui le seront un jour. Ça a fait mûrir l’homme et l’écrivain que je suis. Fin avril, je retourne à Calais pour une rencontre dans une librairie. C’est une occasion pour retourner sur le site de la jungle et surtout de Grande Synthe, voir le nouveau camp de Médecins sans frontières que je n’ai pas encore vu car on a tourné avant son installation. J’ai envie de continuer à prendre des nouvelles de cette réalité là, de ne pas l’abandonner – non pas parce que je pense que ma voix va changer les choses mais parce que ça me tient à cœur. Je ne peux pas imaginer de ne pas suivre ça. Ça serait comme de ne pas être fidèle à quelque chose en moi. Yolande retourne là-bas faire une rencontre en mai. Une fois qu’on a croisé ces regards, ces voix, ces gestes, ces destinées on ne peut pas refermer ça comme si le dossier était clos. Ce sont des rencontres qui déposent quelque chose de durable. La révolte n’est pas éteinte. Ni la colère ! »

 

Pour regarder le documentaire de Yolande Moreau:

http://info.arte.tv/fr/nulle-part-en-france-de-yolande-moreau

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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