Ouvriers : quand y’en a plus, y’en a ailleurs

Une employes roumains

Pendant que la plupart des entreprises françaises délocalisent les derniers maillons de leur chaîne de production dans les « usines du monde », Delta Meca, PMI (Petite et Moyenne Industrie) fondée au crépuscule des années 2000 par un ancien directeur technique nantais, Christian Caillé, préfère importer sa main d’œuvre plutôt que d’exporter son labeur. Ainsi, depuis deux ans, elle compte parmi ses trente-deux salariés, deux Roumains, les frères Dragomir, et un Portugais.

Pourquoi aller voir ailleurs quand les chômeurs « jambon-beurre » pullulent aux six coins de l’Hexagone ? Parce qu’ils coûtent moins cher ? Envie d’un Roumain ? En voici deux pour le prix d’un ! Parce qu’ils râlent moins fort ? Ou au moins, quand ils le font, c’est avec ce charmant accent chantant ! Que nenni. Christian Caillé et Mirelle Bréheret, les deux cofondateurs de l’industrie couéronnaise (Couëron, Loire Atlantique) spécialisée dans la fabrication de pièces utilitaires techniques d’urgence pour l’imprimerie, le nucléaire, les travaux publics, l’armement, l’aéronautique, etc., se sont simplement adaptés au vivier d’ouvriers français… A son absence plutôt.

« Aujourd’hui, si on veut de la main d’œuvre qualifiée, il faut débaucher chez son voisin. » Christian Caillé, fondateur de Delta Meca

« C’est un problème sociétal en France : on ne trouve plus, dans les métiers techniques comme le nôtre, de personnel formé et compétent (…) : des ouvriers, des techniciens d’ateliers, des manuels qui ont un bon niveau professionnel », confirme Christian Caillé, ce Charentais – Nantais d’adoption – d’une cinquantaine d’années, en écarquillant ses gros yeux bruns surmontés de sourcils poivre et sel. « Même l’ANPE explique que, aujourd’hui, si on veut de la main d’œuvre qualifiée, il faut débaucher chez son voisin, poursuit-il. Car il n’y en a plus sur le marché. » C’est bien connu : l’industrie française est moribonde. Les ouvriers, les cols bleus, les prolos, dont les mains sont tâchées de cambouis et les aisselles maculées de sueur, qui manipulent de puissantes machines, qui tournent, fraisent, soudent, percent, scient, sont en voie d’extinction. Les jeunes ne veulent plus travailler dans les ateliers, ni exercer une profession manuelle, peu valorisée par la société des « bullshit jobs » triomphants. Les formations techniques, qu’elles soient publiques ou privées, ferment leurs portes.

Delta Meca, PMI basée à Couëron. © Baptiste Duclos.

Delta Meca, PMI basée à Couëron. © Baptiste Duclos

Ce n’est pas une surprise ! Depuis plus de trente ans, les services dévorent, lentement mais voracement, l’industrie. « On a désindustrialisé », s’exclame Christian Caillé ! La dissolution du tissu industriel français, amorcée dans les années 70, visible dans l’accroissement des fermetures d’usines (en 2012, 266 fermetures d’usines ont été recensées en France par le cabinet Trendeo, c’est 42% de plus qu’en 2011) et le tarissement du bassin d’ouvriers, semble irrémédiable. Aujourd’hui, les prolos ont mauvaise presse. Dans l’esprit de nombreux jeunes – et moins jeunes – ils demeurent ces hommes-machines, ceux des Temps Modernes de Chaplin qui, désarticulés, déshumanisés, dépossédés de leur responsabilité, répètent sans cesse les mêmes tâches, comme pour expier leurs mauvais bulletins scolaires ou leur condition sociale misérable. « Ces métiers ont été dévalorisés, explique Mirelle Bréheret. Les jeunes n’ont pas envie d’aller vers eux, car ils ne les connaissent pas. Ce sont pourtant de beaux métiers techniques avec une vraie valeur ajoutée. »

« On préfère que sa progéniture, capable ou pas, aille le plus loin possible dans les études. » Christian Caillé, fondateur de Delta Meca

Pourquoi « travailler manuellement, travailler dans le bruit, travailler les mains dans les copeaux d’acier » rebute-t-il tant les jeunes ? A qui la faute ? Aux parents, selon le Charentais, « qui dissuadent leurs gamins de faire des métiers manuels. » Parce qu’en France, « on préfère que sa progéniture, capable ou pas, aille le plus loin possible dans les études », explique-t-il. Conséquence : les ouvriers, comme les chefs d’atelier, sont devenus une bien rare denrée. Pour trouver leur bonheur, les deux cofondateurs de Delta Meca sont donc contraints d’aller voir ailleurs, de recruter des ajusteurs au Portugal et des tourneurs-fraiseurs en Roumanie, deux pays latins membres de l’Union européenne (depuis 1997 pour le premier, 2007 pour le second) dont l’économie est sclérosée. Comment ? En commandant sur la Toile un lot d’ouvriers « made in Romania » ? Si seulement…

C’est en 2011, que commence, pour Christian Caillé et Mireille Bréheret, le parcours du combattant : ils passent par la C.C.I. (Chambre de Commerce et d’Industrie) de Nantes-Saint-Nazaire, qui les met en relation avec un cabinet de recrutement en Roumanie, pour trouver deux machinistes spécialisés dans la réalisation de pièces techniques, des professions référencées en tension par l’Inspection du Travail. Quelques mois plus tard, ils se rendent dans la capitale roumaine, Bucarest, pour rencontrer les dix candidats présélectionnés par le cabinet en question. Parmi eux, les frères Dragomir, Florin, 37 ans, fraiseur et Mircea, 35 ans, tourneur. Tous deux sont diplômés de l’Ecole publique technique de Cluj-Napoca, ville de Transylvanie perdue au nord-ouest de la Roumanie. Et tous deux veulent, si l’on en croit les propos de Mirelle Bréheret, « tenter leur chance en France ».

Florin et Mircea Dragomir, fraiseur et tourneur, débarqués de Roumanie en 2011. © Baptiste Duclos

Florin et Mircea Dragomir, fraiseur et tourneur, débarqués de Roumanie en 2011. © Baptiste Duclos

« On les a tout de suite embauchés en CDI, raconte-t-elle, afin qu’ils s’installent en France avec leur famille. » Car Mircea et Florin sont, en plus d’être respectivement tourneur et fraiseur, papas. Hors de question qu’ils abandonnent en chemin femmes et chérubins ! Christian et Mireille sont patrons, mais n’en restent pas moins humains. Ainsi, en 2012, ils prennent les deux Roumains par la main, afin qu’ils s’installent rapidement et paisiblement en France : location d’un appartement avec un loyer au rabais, prêt d’une voiture durant la période d’essai, financement de cours de Français, etc. De l’aveu de Florin, lui et son frère sont alors « surpris… Et enchantés ! »

Quelques mois plus tard, dans la péninsule ibérique, les deux entrepreneurs de Couëron rejouent la même partition : « On est parti un week-end à Porto [au Portugal, ndlr] pour rencontrer une quinzaine de candidats, se souvient Mirelle Bréheret. On a convenu, dès le début, de leur payer le billet retour si cela ne marchait pas, et de les aider à s’installer en France, si cela marchait. » Aujourd’hui, et depuis un an et demi, Delta Meca accueille donc, dans son atelier, deux Roumains et un Portugais. Pour le meilleur… Et pour le pire ? Dans l’ensemble, « ils se sont bien intégrés. Cela se passe bien. Ils sont contents », rassure-t-elle.

« Je bosse avec un Roumain (…). Il est super gentil, un peu timide, mais on essaie de le décoincer. » Kevin Stephan, machiniste chez Delta Meca.

Pourtant, l’insertion de ces salariés venus de l’étranger n’a pas été aisée. En trois mois seulement, ils ont dû abandonner leur pays et avec lui, leur famille et leurs amis, s’installer en terre inconnue et  apprendre les rudiments d’une nouvelle langue. « Moi, je bosse avec un Roumain, qui s’appelle Mircea. Il est super gentil, un peu timide, mais on essaie de le décoincer », raconte Kevin Stephan, jeune machiniste aux yeux rieurs, en retroussant son T-shirt jusqu’aux épaules. « En termes de vocabulaire, je le reprends quand ça ne va pas. Mais, poursuit-il en tirant joyeusement sur sa clope, ça se passe super bien ! » Les Roumains et les Portugais ont aussi dû s’adapter à la culture de Delta Meca, PMI au mode de fonctionnement atypique (dans deux ans, elle ouvrira son actionnariat aux salariés) et au niveau d’exigence élevé. « On se rend compte que les Roumains et les Portugais ont des lacunes sur le plan technique par rapport au Français (…). Il y a aussi un décalage sur le plan de l’initiative, de la liberté au boulot et de l’imagination », confesse Christian Caillé.

Kevin Stephan, machiniste chez Delta Meca depuis 2009, se remet au travail. © Baptiste Duclos.

Kevin Stephan, machiniste chez Delta Meca depuis 2009, se remet au travail. © Baptiste Duclos

« C’est le choc des cultures avec la Roumanie, ajoute Mireille Bréheret avec un sourire. En arrivant en France, ils subissent déjà un choc. Mais, en débarquant chez Delta Meca, c’est l’électrochoc ! » Passer d’un poste « machinal » ultra-spécialisé – Mircea, un bac + 5 en poche, se contentait de préparer les machines sur lesquelles travaillait un autre ouvrier – dans une usine roumaine ultra-hiérarchisée, à un poste polyvalent non-dénué de responsabilités dans une usine française « familiale » au fonctionnement horizontal, doit être déroutant. Ce que confirment timidement les deux frères roumains, Florin et Mircea : « En Roumanie, le chef, c’est le chef. Ici, non. Ici, on est tous égauxC’est bizarre. »

« Les Roumains sont très soumis (…). Ils n’osent pas prendre d’initiatives. Ils sont disciplinés. A l’inverse des Français, ils peuvent faire douze heures par jour sans se rebeller », explique Christian Caillé, esquissant sans même s’en rendre compte, le fantasme de nombreux chefs d’entreprise, moins préoccupés par le bien-être de leurs employés que par la courbe de leur productivité.

Photo en Une : Florin et Mircea Dragomir, fraiseur et tourneur, débarqués de Roumanie en 2011. © Baptiste Duclos

Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.