Palestine : de la fracture intérieure à la marginalisation

Le mur de séparation à Jérusalem-est, le 28 décembre 2016. Photo Flickr/Ronan Shenhav

Le Centre de Recherches Internationales (CERI) vient de publier une étude sur la Palestine, oubliée des médias : « Palestine, de l’état introuvable à la nation en déroute. À quoi servent les dirigeants palestiniens ? » The Dissident a rencontré son auteur, Lætitia Bucaille.

Professeure de sociologie politique à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales), chercheure au CESSMA (Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques), Lætitia Bucaille a également enseigné à la School of International and Public Affairs de l’Université Columbia, à New-York. Son champ d’études est très précis : « Les dynamiques de la guerre et de la paix, les évolutions du rapport à l’ennemi et les facteurs qui favorisent ou bloquent les cultures de guerre ». La chercheure travaille aussi sur la sortie de la domination coloniale. Fondées sur un travail de terrain, ses recherches l’ont amenée à séjourner dans les territoires palestiniens et en Israël.

Lætitia Bucaille. Photo Alain Roumestand

Lætitia Bucaille. Photo Alain Roumestand

À ses yeux, la création d’un État palestinien semble aujourd’hui une perspective lointaine, tant la communauté internationale se désintéresse du dossier palestinien. Les divisions sont grandes au sein de la communauté palestinienne, de même que les haines et la violence sont fortes.

La Palestine n’est plus à l’ordre du jour du monde

Avant l’investiture du président américain Donald Trump, les États-Unis, soutien traditionnel de l’État hébreu, se sont abstenus en décembre 2016 au Conseil de sécurité de l’ONU dans le vote contre l’extension des colonies israéliennes, au lieu d’émettre leur veto habituel. Le secrétaire d’état John Kerry, de l’administration Obama, a souhaité, en message d’adieu, que deux États prennent rapidement forme. Et la réunion médiatique, préparée par François Hollande à l’adresse de l’opinion publique française, sans les Israéliens, sans les Palestiniens, a été un fiasco total.

En 2017, le contexte international est complètement défavorable. « La marginalisation de la question palestinienne est évidente. On a un conflit de basse intensité dont la communauté internationale peut s’accommoder. Chaque année, on a l’impression qu’on touche le fond. Mais on continue de creuser », dénonce Lætitia Bucaille. Et pourtant cela fait 50 ans cette année qu’a eu lieu la guerre des six jours entre Israël et l’Égypte, la Jordanie, la Syrie, en juin 1967. Guerre qui aboutit à l’annexion par Israël de la Cisjordanie et de Gaza. L’année 2017 va même voir le centenaire de la déclaration Balfour sur la création d’un foyer national juif en Palestine.

Un gouvernement de droite et d’extrême droite est en place en Israël. Le président Trump a parlé, pendant sa campagne électorale, d’établir l’ambassade américaine à Jérusalem. On est très loin du processus de paix des années 1990-2000, suivi de la reprise du conflit qui occupa à l’époque la plus grande place sur la scène internationale.

Une Palestine déchirée de l’intérieur

Parallèlement à ce déclassement de la Palestine sur la scène internationale, Lætitia Bucaille pointe les divisions qui déchirent l’autorité :

Les acteurs palestiniens se sont mis en état de grande faiblesse avec la fracture qui existe entre le Hamas qui contrôle la bande de Gaza, soumise au blocus égypto-israélien et à des conditions de vie difficiles, et le Fatah qui gouverne la Cisjordanie et représente l’Autorité palestinienne. Avec une logique de guerre civile et une réelle rupture entre le camp nationaliste et le camp islamiste. Les élections et la logique politique n’ont pu résoudre les problèmes. C’est coup de force contre coup de force ».

En 2006, la communauté internationale avait poussé à la tenue d’élections générales qui ont eu lieu sans irrégularité. Le Hamas, victorieux, domine alors le Conseil législatif palestinien, parlement des territoires administrés par l’Autorité palestinienne. Mais l’organisation a refusé tout renoncement à la violence, l’acceptation des accords d’Oslo de 1993 et la reconnaissance d’Israël. Impasse, donc. D’autant plus grande que la tentative de créer un gouvernement d’union nationale a été avortée.

La Palestine au Proche-Orient

La Palestine au Proche-Orient

Les États-Unis auraient essayé de pousser le Service palestinien de Sécurité préventive, organe de l’Autorité palestinienne, à tenter un coup de force à Gaza pour se débarrasser du Hamas. Mais les recrues non-payées du Fatah dans les services de sécurité, ne voulant pas se battre contre des palestiniens, ont provoqué l’échec de cette tentative. Et Israël aurait alors favorisé le Hamas pour diviser les Palestiniens et gérer la crise de manière militaire. Lætitia Bucaille n’infirme ni ne confirme ces assertions, considérant qu’en tant que chercheure, elle n’a pas assez d’éléments probants. Quoiqu’il en soit, « c’est le chaos dans la bande de Gaza. Il y a trop de règlements de compte, de rancœurs. Le chemin de la réconciliation sera long et épineux, avec un territoire palestinien qui rétrécit comme peau de chagrin. »

Mahmoud Abbas, Mohammed Dahlan ou Marwan Barghouti?

Lorsque Lætitia Bucaille se penche sur la réalité de 2017, elle décrit l’Autorité palestinienne en conflit ouvert avec le Hamas. L’Autorité renforce l’édifice sécuritaire. Le Fatah réprime très durement le Hamas en Cisjordanie, en s’en prenant à ses forces militaires, politiques et sociales. Les deux frères ennemis s’accusent de traitrise et la communauté nationale est en péril. Des fractures existent à l’intérieur du Fatah. Mahmoud Abbas est dans une logique d’exclusion de ses rivaux, de ceux qui le contestent.

Mohammed Dahlan, ancien chef de la Sécurité préventive, ancien ministre de l’intérieur proche d’Abbas dans un premier temps, est actuellement en exil à Abu Dhabi, aux Émirats Arabes Unis (EAU), suite à une brouille personnelle, un conflit plus ou moins feutré qui oppose les deux hommes. Dahlan profite malgré tout du soutien de l’Égypte, de la Jordanie, de l’Arabie Saoudite et des EAU. Au dernier congrès du Fatah en décembre 2016, c’est la prééminence  d’Abbas qui a écarté des commandes ses rivaux. Le Fatah, traversé par des méthodes autoritaires, est en panne de stratégie pour sortir de l’impasse.

Marwan Barghouti, condamné et emprisonné par Israël, instigateur de la deuxième Intifada et des attentats, représente pour certains une petite lueur d’espoir mais faible. C’est une figure populaire, éloignée des structures de sécurité. Avant son emprisonnement, il n’avait jamais participé au pouvoir. Au moment des tensions entre le Fatah et le Hamas, il avait fait parvenir une lettre des prisonniers appelant à la réconciliation.

L’Intifada des couteaux

Alors que de 1994 à 1999, des attentats-suicides avaient été commis par le Jihad islamiste et le Hamas, en septembre 2015  a commencé l’Intifada des couteaux. Phénomène observé de loin pour le moment par la chercheure :

« Ce sont des décisions individuelles qui visent des colons et des villes israéliennes avec une grande impréparation. Mais avec un esprit collectif, par imitation. Des jeunes ou des moins jeunes qui se disent : « je n’ai plus rien à perdre, je suis tellement révolté, tant pis si mon acte est inutile ». Donc, une inefficacité relative du geste avec une prise de risque très forte. Cette Intifada des couteaux est l’illustration d’un délitement de la société. Il y a une absence de prise en charge de cette Intifada par les partis politiques. Les dirigeants sont gênés : ils ne veulent pas condamner, pour ne pas se couper de leurs bases, mais ils ne peuvent pas approuver par crainte de la réprobation internationale. »

Ainsi l’acceptation par la communauté internationale d’une situation dramatiquement bloquée, les lourdes querelles intestines entre dirigeants palestiniens, les réactions désespérées d’une partie de la population, font que la question palestinienne reste entière et insoluble à court ou à moyen terme. Seuls les intellectuels théorisent aujourd’hui sur la solution des deux États et on ne voit pas comment cette nécessité impérieuse pourrait se concrétiser rapidement.

 

Alain Roumestand
Alain Roumestand – Une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse, animateur radio, formateur d’élus, syndicaliste, rédacteur presse de l’Education Nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.

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Le rapport de Laetitia Bucaille