Palestine : entre les murs et les barbelés, des prisonniers

Malgré la libération de prisonniers palestiniens le 29 octobre dernier, la Palestine reste une prison à ciel ouvert. Photo DR

Dans la salle des interrogatoires

– Ton nom ?

– Lequel veux-tu, le premier, le troisième ou celui qui figure
sur mon nouveau passeport ?

– Ton âge ?

– Deux morts printanières
une nuit me cachant une autre
ou bien le jour

– Ta première profession ?

– Jeune chanteur, sel
tombant sur une blessure

– Ta profession actuelle ?

– Tué en colère, astrologue tué
feu épuisé du chanteur
charmant assassin

– Ton passe-temps ?

– Mourir entre rire et larmes

– Ta dernière volonté ?

– Que vous sachiez mon nom intégral
Unique et sans équivoque
peut-être aussi
que vous me rendiez ma liberté !

Samih Al Qassim (1976)

Lorsque Samih Al Qassim, poète palestinien, écrit ce poème, la Palestine n’est plus inscrite sur les cartes géographiques depuis 28 ans. Deux guerres passées, l’ensemble du territoire de la Palestine est sous le contrôle des Israéliens, une partie sous le nom d’Israël depuis 1948 et une partie connue sous le nom de Territoires palestiniens occupés depuis 1967.

De Jérusalem, de Naplouse, d’Hébron ou de Jénine, tout résistant à l’occupation devient un ennemi potentiel. Le drapeau palestinien est interdit, toute appartenance à un parti politique, y compris de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), est proscrite… Tout Palestinien ou toute Palestinienne qui lutte pour un pays libre est un ennemi. Ennemi sans nom, ennemi sans visage, ennemi que l’on appelle tantôt « fedayin » c’est-à-dire combattant, tantôt « arabe ». Les résistants palestiniens que Jean-Luc Godard filme dans Ici et Ailleurs racontent l’histoire de ce peuple chassé hors de chez lui, puis de ce peuple occupé qui tente de retrouver sa terre et sa dignité.

Entre juin 1967 et aujourd’hui, près de 800 000 palestiniens sont passés dans les prisons israéliennes. Plusieurs questions nous viennent à l’esprit. Pourquoi sont-ils arrêtés ? Qui menacent-ils ? Que signifie le mot « menace » ?

Bien sur tout Etat et toute population produisent ce que l’on appelle des prisonniers dits « criminels », c’est-à-dire qui ont commis un crime de droit public et qui à ce titre doivent encourir une peine de prison en fonction de leur crime (vol, crime, viol, etc.). Cependant, sur les 800 000 palestiniens dont il est question ici, peu sont dans cette catégorie. Ici, il s’agit de prisonniers politiques, d’hommes, de femmes et d’enfants, arrêtés car ils constituent une menace pour la sécurité d’Israël… qui occupe leur territoire. Oui, vous avez bien lu. Israël occupe leur terre, les déloge, les contrôle et donc les arrête aussi, parce qu’ils sont une menace pour la puissance occupante. Quelle menace ? Les Palestiniens demandent leur liberté, leur droit à l’autodétermination, leur droit à résister à l’occupation comme l’autorise d’ailleurs le droit international.

135 enfants dans les prisons israéliennes

L’occupation militaire s’est doublée de la colonisation du territoire palestinien, y compris de  Jérusalem Est, ce qui a eu comme conséquence une accélération des arrestations. Israël occupe et exige que ses occupés lui assurent sa sécurité et celle de ses colons armés jusqu’aux dents.

Fin septembre 2013, selon les statistiques de l’ONG israélienne B’Tselem, 4806 palestiniens étaient encore détenus dont 135 en détention administrative. Ces derniers n’ont aucun procès et aucun recours possible. Des milliers de prisonniers ont été incarcérés ainsi, y compris des enfants. A ce jour, 135 enfants mineurs sont dans les prisons israéliennes dont 22 en détention administrative.

L’emprisonnement est aussi celui de la famille : souvent elle se retrouve avec un soutien de famille en moins, des enfants à charge et des démarches administratives mensuelles pour avoir un droit de visite… conditionnel. Chaque mois, la famille doit obtenir une autorisation auprès de l’administration militaire d’occupation pour aller rendre visite au prisonnier. Cette demande, qui nécessite des heures d’attente, des documents souvent difficiles à avoir, entraîne la famille dans une logique d’enfermement violente. Quand l’autorisation est donnée, tôt le matin le jour de la visite, la ou les personnes autorisées à venir (rarement des garçons car ils sont une menace) prennent un bus qui doit les amener à la prison. Et même là, il n’est pas sur que l’autorisation soit suffisante pour permettre une rencontre.

L’humiliation des prisonniers

Bien qu’officiellement bannie et condamnée depuis que la Haute Cour de justice israélienne l’a décrété en septembre 1999, la torture est pratiquée et les ONG qui suivent cette question constatent toutes que les pratiques faites sur les prisonniers palestiniens restent humiliantes, inhumaines et souvent cruelles. Le fait d’empêcher les détenus d’accéder à un avocat, les méthodes d’interrogatoires, l’emprisonnement des Palestiniens dans des prisons éloignées du lieu d’habitation de leurs familles, toutes ces techniques relèvent de l’humiliation. Parmi les prisonniers certains, tel Marwan Barghouti, le célèbre leader palestinien de l’OLP, ont été condamnés plusieurs fois à vie.

Les femmes qui sont incarcérées subissent les mêmes conditions que les hommes et sont soumises régulièrement à des traitements humiliants liés à leur genre.

Libérations et faux espoirs

Le mardi 29 octobre dernier, les Israéliens ont dans leur grande « générosité » libéré 26 prisonniers qui étaient condamnés à vie, à l’exception d’un.

C’était, malgré le faible nombre, une journée de joie en Palestine pour toutes les familles. Ces prisonniers qui avaient été arrêtés avant 1993 devenaient un nouveau symbole d’espoir de voir la liberté pour tous. Négociée par les Etats-Unis dans leur volonté de montrer un quelconque rôle dans ce dossier ignoré malgré les promesses du président Obama, et pour empêcher la délégation palestinienne de se retirer des négociations actuelles face à l’intransigeance totale des Israéliens, cette libération a donné une joie de courte durée. Certains de ces prisonniers avaient entre 14 et 17 ans au moment de leur arrestation et avaient donc fait 28 ans de prison. Une semaine plus tard Israël avait à nouveau arrêté 40 Palestiniens. Il y a quelques semaines, ils en arrêtaient 50 de plus.

Alors quelle conclusion tirer de cette situation ? En réalité, il n’y a qu’une seule prison. Les petites cellules sont à l’intérieur des établissements pénitentiaires, mais la Cisjordanie et Gaza sont deux grandes prisons : territoires entourés de barbelés, de murs, de check-points, contrôlés par Israël, nul ne peut y entrer ou en sortir sans l’autorisation des Israéliens. Au final, c’est cela la vraie question, et lutter pour la libération des prisonniers, c’est aussi lutter pour libérer le peuple palestinien de cette occupation illégale, selon toutes les lois internationales.

Sandrine Mansour-Mérien
Historienne, spécialisée sur l'histoire du Monde arabe et en particulier de la Palestine.Chercheur au CRHIA, Université de Nantes.