L’homme, ce super-héros malgré lui (2/3)

Des sables bitumineux au Canada. Crédits ici.exploratv.ca

Des sables bitumineux au Canada. Photo ici.exploratv.ca

La fin du monde carbone (et non pas la fin du monde)

Épisode II,

Où l’on comprend pourquoi les réserves de pétrole restantes ne sauveront pas la planète

Lire l’épisode I

On aura beau dire que les réserves de sables bitumineux (tar sands) du Canada sont gigantesques, cela ne changera pas le problème à court-terme, à savoir combien de pétrole nous aurons pour maintenir notre civilisation actuelle l’an prochain.

Sans trop entrer dans les détails, contrairement au pétrole dit conventionnel (dont la production est en déclin au niveau mondial depuis 2006) dont l’extraction est “naturelle” dans le sens où la pression sous terre permet de faire jaillir l’hydrocarbure à la surface, le procédé industriel des sables bitumineux est tout autre. Il s’apparente plus à l’extraction minière, et n’offre donc pas la possibilité d’augmenter les débits de manière aisée, en partie à cause de la nécessité d’un trafic de camions permanent, qui présente une limite physique évidente, équivalente à la limite du flux de véhicules sur nos routes. Par conséquent, le Canada aura encore du pétrole pour longtemps, mais n’est pas en mesure d’augmenter suffisamment la cadence pour que  l’approvisionnement mondial ne décline pas.

Dessin de Tawfiq Omrane. www.teo-omrane.blogspot.com

Dessin de Tawfiq Omrane. www.teo-omrane.blogspot.com

Schiste alors !

La conclusion vaut également pour le pétrole de schiste (shale oil ou tight oil), mais pour des raisons différentes. Le procédé industriel d’extraction de cette réserve est proche de celui du pétrole conventionnel, à la différence que la pression sous terre diminue extrêmement rapidement, conduisant à un déclin tout aussi rapide du flux extrait. Il en résulte que, pour maintenir une production de pétrole de schiste ne serait-ce que constante, il est nécessaire de forer toujours plus de puits (sachant que le débit d’un puits décline d’environ 70% dès la première année), et donc d’attirer et engloutir toujours plus de capitaux et de ressources en tout genre, notamment de l’eau (entre 6 et 15 millions de litres sont utilisés pour fracturer la roche et la rendre perméable pour un seul puits, et près de 20 000 nouveaux puits sont fracturés aux Etats-Unis par an).

Ne pas oublier le Taux de Retour Energétique !

Enfonçons le clou en nous intéressant maintenant au Taux de Retour Energétique (TRE, noté EROEI pour Energy Return on Energy Invested en anglais), qui correspond à la quantité d’énergie nécessaire en amont pour produire une certaine quantité d’énergie(figure 2). L’extraction du pétrole, comme celle de toutes les autres sources d’énergie, requiert elle-même de l’énergie puisque cette activité nécessite dans la pratique de déplacer, transformer, fracturer, injecter, transporter, chauffer…

Or, à partir du moment où l’énergie nécessaire à la production d’un baril de pétrole est supérieure à un baril, le TRE est inférieur à 1 et la production est tout simplement nulle et non avenue. Ce qui était alors considéré comme une réserve (c’est à dire productible sous certaines contraintes technologiques et économiques) redevient une ressource (c’est-à-dire du pétrole sous terre, qui ne verra jamais la couleur du ciel). Prenons un autre exemple : si nous apprenions qu’il y avait du pétrole (ou de l’or, ça fonctionne aussi) sur la Lune, cela ne changerait pas l’état des réserves, puisqu’il ne serait jamais acheminé vers notre planète, ou alors au prix de consommations effarantes de combustibles.

Si le TRE est supérieur à 1, alors il peut être rationnel d’extraire cette réserve. Néanmoins, il faut garder à l’esprit que la production d’énergie (pétrole en particulier) n’a d’intérêt pour l’espèce humaine que si elle permet de créer un surplus énergétique, utilisé à son tour pour fournir un système éducatif, un système de soin, une justice, une défense… à nos sociétés. Dans la pratique, cela signifie que le TRE doit être plus proche de 5 que de 1 (3). Or, le pétrole non-conventionnel présente des TRE plus faible que ce qui est requis, l’exploitation de ces hydrocarbures profitant aux intérêts particulier des entreprises pétrolières mais ne participant pas à l’intérêt général.

Par conséquent, du pétrole, il y en aura effectivement encore pour de nombreuses décennies, mais principalement sous terre (extraction trop énergivore pour produire un surplus) ou en flux annuels de plus en plus faibles. Alors sommes-nous définitivement condamnés ?

(3) Hall, C. A., Balogh, S. & Murphy, D. J., What is the Minimum EROI that a Sustainable Society Must Have?.Energies, Issue 2, 2009, pp. 25-47.

Suite et fin dans l’épisode III.

 

Ugo Bessière
Ugo Bessière est diplômé de Sciences Po Grenoble et du Collège d'Europe de Bruges en politiques et administration européennes. Il travaille au Conseil Régional des Pays de la Loire sur les thématiques agricoles et économiques pour le groupe Europe Ecologie - Les Verts (EELV). Ugo est membre des associations Nantes en Transition et Virage Energie-Climat et un membre actif d'Alternatiba Nantes dont la prochaine édition est prévu les 19 et 20 septembre 2015.
Pierre Serkine
Pierre Serkine est ingénieur et économiste spécialisé sur la contrainte énergie-climat ainsi que dans les affaires européennes. Il travaille actuellement à Bruxelles, dans un partenariat public-privé européen dédié à l'innovation dans l'énergie. Il est également impliqué dans un projet entrepreneurial dans la digitalisation de l'énergie par et pour les citoyens.