PIPPA, le combat de Brigitte Peltier et des éditeurs indépendants

Crédit photo Maria Andrea P

Au coeur du 5ème arrondissement de Paris, à quelques pas de la Sorbonne, dans ce Quartier Latin où la culture et les livres chantent depuis des siècles, Brigitte Peltier dirige PIPPA, une petite librairie qui héberge la maison d’édition du même nom, fondée en 2006. Ici, « la pieuvre verte » reste à la porte, seuls les éditeurs indépendants sont bienvenus. PIPPA possède sa propre galerie d’art au sous-sol, où se réunissent à la bonne franquette écrivains, poètes, chercheurs, peintres, illustrateurs et tous voyageurs en quête d’authenticité. L’endroit abrite aussi le combat humanitaire que mène sa fondatrice en faveur de l’enfance défavorisée. Défenseur infatigable de la liberté et du respect des petits acteurs culturels, Brigitte Peltier nous raconte les réalités du monde de l’édition et son combat heureux contre le pessimisme ambiant et la fatalité.

Grand-père à petite-fille 

L’amour du livre m’a été transmis par mon grand-père, né en 1900 près de Rouen. Contraint de prendre la suite de la carrosserie familiale malgré sa passion pour les livres, il a passé sa vie à dévorer du papier tout en construisant des charrettes puis des voitures. Le jour de sa retraite, il a baissé le rideau pour s’immerger dans la lecture. Entre-temps, j’étais née, une toute petite fille à qui il a fait découvrir Victor Hugo, Maupassant… À chaque anniversaire, il m’offrait un nouvel ouvrage. Il m’a accompagnée ainsi, me transmettant une sorte d’impatience pour cet objet si rare à l’époque. Je me souviens de mon premier livre, choisi dans la célèbre  Bibliothèque rose et de son titre acidulé : Mili-Mali-Malou. J’avais 5 ans, et je l’ai conservé. Ce sont des choses qui ne s’oublient pas.

Quand j’ai pu m’inscrire en Sorbonne, les livres étaient si chers que j’ai appelé mon grand-père à la rescousse. Il n’a pas hésité à prendre en charge ce poste, m’encourageant sans cesse dans cette voie que j’avais suivie par et pour lui. Elevée dans une atmosphère assez triste en raison de mes parents, tous les deux malades, j’ai pu m’évader au contact des mots, trouver la force de transformer ma raison d’être en un métier. Aujourd’hui, après plus de quarante ans de service, j’essaie de transmettre aux plus jeunes que je reçois volontiers en stage, outre des techniques et un savoir faire, l’esprit de résistance qui m’anime.

Un bon libraire n’a rien à craindre

La crise du livre existe, il ne faut pas la nier. Mais elle est amplifiée par des peurs, les libraires redoutent les sites de vente en ligne. Ils ont raison au regard d’Amazon qui exerce une concurrence tout à fait illégale. Je crois cependant qu’un bon libraire n’a rien à craindre, s’il est de ceux qui mettent en avant l’excellence, le professionnalisme.

Notre lieu d’échange et de partage reçoit des visiteurs et des lecteurs, pas des clients. Des gens fidèles, des personnes qui sont attachées à leur librairie. Certains n’hésitent pas à venir de loin pour les conseils et l’accueil qu’ils reçoivent. Nos repérages, nos coups de cœur correspondent à une philosophie. Nous votons pour l’amour du beau, et nous avons la chance d’être soutenus dans cette démarche par tout un groupe de lecteurs, d’éditeurs… Quand on prend plaisir à ouvrir sa porte, je crois qu’on n’a pas trop de souci à se faire.

Dans le Quartier Latin, les loyers étaient acceptables. Seulement en fin de bail, beaucoup de propriétaires tentent de les multiplier par trois. La plupart des librairies en location ici sont en conflit, en procès, ou en négociation. Nous nous mobilisons pour créer du soutien. Nous transmettons nos loyers, nos chiffres d’affaires afin de soutenir le collègue en difficulté. Il m’est arrivé d’assister à des expertises pour témoigner. Nous avons également lancé une association, Quartier Latin, quartier libraires pour se regrouper.

Accompagner la crise plutôt que la subir

Je crois qu’il ne faut pas subir la crise, mais l’accompagner. Ne pas oublier les jeunes, aller les chercher, créer des événements qui les concernent afin de développer leur intérêt pour le livre. Dans ma petite galerie d’art nous invitons de jeunes illustrateurs à accrocher leurs œuvres, nous éditons également de jeunes poètes.

En ce moment, et pour deux mois, nous accueillons les éditions Flies France dirigées par Galina Kabakova, une maison qui édite des contes. Elle travaille régulièrement avec une cinquantaine de jeunes dessinateurs. Nous en avons invité huit d’entre eux à venir exposer. Il ne faut pas attendre notre public, je préfère aller à sa rencontre.

Ne pas nier les nouveaux outils

J’ai été la première en France à faire de l’édition numérique, c’est mon combat. Cela peut vous surprendre parce que je défends le livre et le papier, il se trouve qu’au début des années 90, j’étais chez Blackwell Science, un groupe d’édition scientifique et médicale d’Oxford. Ils m’ont formée à la numérisation, à la mise en ligne des écrits scientifiques qui, une fois numérisés, rejoignent une très grande base mondiale appelée Science direct. C’était absolument merveilleux. Le numérique est complémentaire, indispensable, c’est un outil de recherche. Bien qu’à mes yeux, il n’est pas un outil de lecture. Je reste attachée à l’objet, à l’odeur du papier, à la belle impression, à la force de la couverture. Le livre, j’en ai besoin, j’ai plaisir à le toucher, à le faire passer ou à le conserver précieusement.

Ma manière de lutter contre la crise, c’est de recréer du lien en publiant des jeunes auteurs. Il faut rendre les 20/30 ans « acteurs du livre », leur donner des responsabilités, leur donner leur place.

Ma librairie accueille exclusivement des éditeurs indépendants

J’ai fait le choix de ne pas représenter de grosses maisons par solidarité. Lors du dernier Salon du livre auquel j’ai participé en 2007, les organisateurs m’avaient promis un stand, tout au fond du salon, mais très bien placé, en compagnie de grands éditeurs comme Gallimard ou Flammarion. Avec mes collègues petits et indépendants, nous nous sommes en effet retrouvés tout près d’eux, mais derrière le mur qu’ils avaient fini par former dans la dernière allée. Mes compagnons étaient en colère, d’autres en larmes. Ils avaient emprunté pour pouvoir participer, et tout semblait perdu. J’ai pris la parole, j’ai dit : « on a le droit de rester assis par terre pour pleurer dix minutes, pas plus !» Et je leur ai proposé de créer un petit salon : « on va faire la fête, pas se prendre la tête !». Voilà, c’était l’expression. C’est ainsi que j’ai trouvé une mairie pour accueillir ce salon pendant quatre ans. Il a très bien marché. Depuis, nous avons déménagé dans le cloître du lycée Henri IV où le proviseur Patrice Corre nous a accueilli à bras ouverts. Nous sommes soutenus par d’anciens élèves du lycée, les enseignants, les parents d’élèves. On a réussi à fédérer  un public.

Nous organisons cette année la huitième édition du Salon des éditeurs indépendants du Quartier Latin qui se déroulera les 28 et 29 juin prochains. Dans cette aventure se mêlent une cinquantaine d’éditeurs et leurs marques (une maison d’édition peut avoir plusieurs marques ndlr), ce qui fait une centaine de présents. C’est uniquement un salon d’éditeurs indépendants. Rien à voir avec les maisons qui chassent les autoédités. Cela, je les appelle les « inéditeurs ». Il faut protéger l’image de la petite édition indépendante car la plupart doivent cumuler avec une autre activité pour vivre. Ils sont traducteurs, professeurs, informaticiens, et se battent pour mettre en lumière des inconnus.

Toujours des solutions

Pippa est presque le QG de ces éditeurs indépendants. En général, ils me confient leur stock, je n’ai pas à l’acheter. En revanche, je fais le maximum pour promouvoir leur production. Je suis aussi devenue un showroom pour les bibliothèques et les enseignants. Ils viennent lire chez nous, consulter les ouvrages, prendre des notes. Je reçois beaucoup de demandes d’éditeurs indépendants.

J’organise également des séances de lecture. Quand je n’ai pas assez de place, je trouve le moyen de créer de quoi attirer l’attention sur un micro-éditeur ou un auteur. Si le public adhère, on pousse les murs, il y a toujours des solutions.

Un peu d’audace

Nous ne voulions pas être l’énième librairie à faire du Harry Potter ou des prix Goncourt. Nous voulions présenter des éditeurs très créatifs, des livres objets, des beaux livres, soignés. Quelque chose de nouveau. C’est en suivant cette ligne directrice que nous avons réussi à attirer les gens vers nous et à leur faire découvrir d’autres éditeurs. Et puis nous travaillons en famille, entre amis. Comme j’ai enseigné l’édition pendant une vingtaine d’années en plus de mon travail, j’ai été repérée par les centres de formation et j’ai beaucoup de demandes de stage. Y compris parmi les troisièmes qui sont un peu mes chouchous.

Une résistance générale face au monde qui nous entoure

Nous travaillons dans le cadre de l’économie solidaire. Ici, il n’y a pas de salarié. Personne n’a jamais retiré le moindre centime de ce lieu. Tout ce que nous gagnons est destiné à être partagé. L’association Seme est née en 2006, au sein du lycée Henri IV à un moment où quelques jeunes étaient dans une situation difficile. Mettre le pied à l’étrier à un adolescent en l’accueillant pour son stage ou en finançant plus tard sa bourse d’étude est le combat qui nous tient le plus à cœur. Nous soutenons des jeunes en France, au Vietnam et en Inde, en grande partie issus d’orphelinats. Nous les aidons à s’engager dans la voie des études.

Nous tentons également de monter des bibliothèques. Nous en avons fondé une à Pondichéry, dans une annexe de l’université d’études littéraires françaises, et nous sommes en train de réaliser une bibliothèque technique au Togo dans un centre pour apprentis. Dans certaines zones les populations ont faim mais aussi de nourriture intellectuelle.

Pippa est un petit lieu solidaire, culturel où nous essayons d’accueillir toutes les générations. Il y a un désir de partager ce que nous avons reçu autour de la lecture et d’une tasse de thé.

PIPPA 
Éditions – Librairie – Galerie 
25, rue du Sommerard – 75005 Paris
Tél : 01 46 33 95 81 
mél : sitepippa@gmail.com

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.