La plume vagabonde, « l’humain avant les possessions »

La Plume Vagabonde

Au cœur du Xème arrondissement de Paris, entre le Canal Saint-Martin et le tumulte incessant du boulevard Magenta, la librairie La plume vagabonde est un des lieux incontournables du quartier. Michel Noyal, son cofondateur, a accepté de nous ouvrir ses portes. Marchand de bonheur « anti matérialiste » comme il aime à se définir, soumis malgré tout à la réalité des lois économiques, amoureux de l’odeur de l’encre et de l’humain avant tout, il nous raconte le quotidien d’un petit commerce de proximité pas comme les autres.

The Dissident : Est ce que les livres ont toujours fait partie de votre vie, dès votre enfance ?

Michel Noyal : Oh oui. Je ne savais pas encore lire que je voulais déjà tout déchiffrer. Je n’arrêtais pas d’embêter ma mère pour qu’elle me dise ce qui était écrit. Le premier livre que j’ai lu ? Il y a des chances que ce soit le Journal de Mickey, tout simplement, puisque mon père le ramenait à la maison pour mon frère, c’était une tradition et j’en profitais. Alors après, je ne sais pas…c’était il y a 50 ans ! Mais je viens d’un milieu « banlieue », il n’y avait pas de livres à la maison. Je ne fais pas du Dickens, attention ! On ne manquait de rien : un petit pavillon, une famille typique de classe moyenne de l’après-guerre, les Trente Glorieuses… D’ailleurs mon père n’a jamais lu un livre de sa vie et j’ai un frère qui est mort il y a quelques mois sans jamais avoir, lui non plus, lu un livre.

Michel Noyal

Michel Noyal, libraire dissident. M.N

Devenir libraire, était-ce un rêve de jeunesse ?

Non, pas vraiment. L’envie de travailler dans les livres m’a toujours tenaillé mais j’étais très timide, donc l’idée d’être dans un commerce, dans un endroit public…(rires). Mon premier job dans une librairie, c’était comme extra pour la rentrée scolaire, j’avais 17 ans. C’est à cet âge-là que j’ai commencé à travailler. Ça n’avait rien de très glamour, c’était à côté d’un collège en banlieue. Et puis quelques années plus tard, après avoir fait d’autres boulots, j’ai commencé à travailler avec un libraire qui était situé rue Dauphine à Paris, à la librairie Actualités (librairie de Pierre Scias, décédé en 2006, ndlr). C’était le lieu de l’underground français, une librairie soixante-huitarde, « pré-soixante-huitarde », d’ailleurs ! On dit toujours « post-soixante-huitard » mais il y a eu des « pré-soixante-huitards ». C’est lui qui a fait connaître en France tout l’underground américain des comics avec des personnages comme Crumb ou A. Shelton. C’était un des hauts-lieux des milieux« anar » parisiens. Tous ceux qui représentaient la contre-culture de l’époque, qui est devenue aujourd’hui la culture dominante, passaient chez lui. C’était LA librairie. C’était énorme au niveau humain… Un type fantastique. Il n’a pas gagné une tune de sa vie, il est mort smicard mais il était heureux. Quand j’ai commencé à bosser avec lui, je me suis rendu compte que j’étais un faux timide et que d’être dans un commerce, c’était tout à fait mon truc (rires). L’opportunité de devenir libraire, au vrai sens du terme, c’est-à-dire dans un lieu où on fait ce qu’on veut, elle est venue il y a huit ans avec un troisième associé qui voulait investir son argent dans quelque chose d’utile. On a donc monté la librairie avec notre travail, Nacéra (gérante de La Plume vagabonde, ndlr), moi et son argent à lui. Il n’a jamais pris un centime en huit ans. C’était une de ses conditions : dans la mesure où il ne travaillait pas dans la librairie, il ne voulait pas gagner d’argent.

Nous sommes actuellement au cœur de la rentrée littéraire. Certaines maisons d’édition refusent de participer à l’événement pour s’opposer à la trop grande production littéraire de cette saison. On parle de 555 romans. Qu’en pensez-vous ?

Alors ça c’est complétement faux. Ces chiffres, on ne sait pas d’où les journalistes les sortent. On n’en a pas la moindre idée. Comment font-ils pour calculer ? Il sort en moyenne sur l’année en France environ 1300 titres par semaine, tout compris, et là, en cette période, on doit monter peut-être à quelque chose comme 3000 ou 4000 par semaine. Ce chiffre, qui est complétement arbitraire, ne désigne évidemment que les romans qui sont susceptibles de recevoir un prix dans nos chers concours complètement truqués. J’assume ma phrase. Tout le monde le sait, tout le monde le dit. Les prix littéraires, c’est un peu comme le Tour de France : tous les ans on rigole sur le dopage et tous les ans on se passionne quand même. De toute façon, on sait qu’en France, les journalistes, membres de jury et auteurs sont les mêmes personnes, donc les impératifs économiques priment dans la remise des prix, il y a un côté « chacun son tour », selon l’année. On a même vu des bouquins écrits sur commande pour avoir le prix huit mois plus tard, avec le Goncourt en particulier. Ça se sait, tout le monde en parle, rit de ça. On trouve ça risible mais néanmoins ça continue de marcher tout autant. La plupart de nos clients attendent que ça se décante, puisqu’au final, ce sont les prix littéraires qui finissent par trancher.

Soutenez-vous certaines maisons d’édition indépendantes ?

Oh oui, bien sûr. Gallmeister pour leur ligne éditoriale, parce qu’ils ont tout bon : la maquette, les textes, la fabrication, les traductions pour lesquelles ils ont reçu plusieurs prix. Voilà, c’est l’éditeur qui a tout compris. Et on partage très largement avec nos clients puisque notre best seller, Lonesome Dove, (roman de Larry McMurtry, 1985, ndlr) qui a été vendu à presque 600 exemplaires, ce qui pour une petite librairie comme la nôtre est énorme, est un titre de chez Gallmeister. D’ailleurs, ils tiennent le même rythme de publication en septembre et octobre que les autres mois de l’année, c’est à dire deux. Ils n’ont pas envie d’en sortir six la même semaine !

Il  y a aussi une micro éditrice qui s’appelle L’Elocoquent. Elle fait partie des gens qui font ça à coté de leur boulot, elle est prof en banlieue. Elle sort une à deux anthologies par an. Ce sont des livres très soignés, qu’elle fait imprimer pas loin de Paris dans une des dernières imprimeries françaises qui imprime en traditionnel. On retrouve l’odeur des livres qu’on a perdue sans même s’en rendre compte, le toucher, le léger relief de la frappe… Ce sont des choses qui me parlent et qui parlent aux gens, en général. Quand on leur explique, qu’on leur montre…Tous les livres vendus en France sont imprimés en numérique. Pas elle. Mais tout le monde a connu, parce que ça ne fait même pas 20 ans, l’époque où les livres avaient une odeur… Ah l’odeur de l’encre… Il y a un petit effet madeleine !

Cette crise du livre dont-on parle sans cesse depuis plusieurs années est-elle une réalité pour vous ?

Non. Je ne sais pas ce que c’est la crise du livre. Très franchement. On peut parler de problèmes précis portant sur des aspects de la profession mais « crise du livre » ? On a effectivement des problèmes comme le manque de clientèle en été par exemple. Et surtout, on a un problème de loyer puisque c’est le plus gros problème de tous les libraires en France, comme d’ailleurs de la plupart des commerçants indépendants. C’est un problème immobilier. Ce ne sont pas des problèmes de crise de consommation ou quoi que ce soit. On peut parler de problèmes ponctuels mais « crise du livre » ? Quelle crise ? De quoi parle-t-on ?

Lors de notre première rencontre, lorsque je vous ai présenté notre journal, vous m’aviez répondu spontanément « Dissident oui ! Parce nous, on est dissident ! ». Comment définiriez-vous votre dissidence ?

Déjà, on fait un métier qui ne rapporte rien, pour ainsi dire. On le fait par passion. Ce n’est pas vraiment l’esprit libéral… On ne cherche pas à grossir, on ne cherche pas à dominer le monde ou le quartier (rires). On essaye de ne pas rentrer dans les schémas de productivité. Enfin maintenant on est à gauche au lieu d’être à droite donc on ne dit plus « productivité », on dit « compétitivité » : ce sont les libéraux qui parlent de productivité ! Les néolibéraux de gauche eux, disent compétitivité…

Et puis c’est aussi dans nos rapports quotidiens en tant que collègues et avec nos clients. On s’est fait des tas d’amis parmi eux. Il n’y a pas beaucoup de boulots, de commerces où vous pouvez devenir copains. Ce qui est unique avec le livre c’est qu’il y a des livres sur tout. Quelqu’un peut aussi bien venir acheter un pamphlet anti-libéral qu’une biographie de Tom Waits ou un livre pour son gosse de 6 ans, on peut parler de n’importe quoi puisque tout livre est une amorce à la discussion. Il y a des coups de cœur qu’on peut partager en masse, d’autres très peu… Mais on a assez peu de dilemme idéologique. Parce qu’on est au bon endroit, c’est évident. Si on était à Versailles ou dans le 16ème, on aurait peut-être du mal, on vendrait du Max Gallo ! C’est vrai qu’on a très peu de retours négatifs mais ça aussi, il ne faut pas se faire d’illusions, c’est parce qu’il y en a forcément qui sont venus, qui ont vu nos choix de livres et qui sont repartis en se disant : « J’y remettrai plus les pieds parce que ce n’est pas une librairie pour moi ».

Qu’est ce qui fait qu’on peut rentrer dans votre librairie et faire aussitôt demi-tour ?

Le côté politique, ça c’est évident. Nous, on a que des livres de gauche, des bouquins anti-libéraux, écolos, sur la décroissance, ainsi de suite… Disons que nous sommes anti matérialistes. C’est beaucoup plus large que le terme de « gauchistes », ça regroupe beaucoup plus de choses. C’est-à-dire : l’humain avant les possessions. Par exemple, on a un client qui nous adore, qui nous l’a dit, qui va partir s’expatrier et qui voulait qu’on lui sorte une liste de tout ce qu’il a acheté chez nous, comme souvenir. C’est un type adorable mais jamais je ne lirai aucun des livres qu’il nous a commandé ! Voilà, c’est l’humain qui prime avant tout…

Vendre des livres est-il un acte citoyen selon vous ?

Oui, si on pense au fait qu’il y a beaucoup de pays où ça sera bientôt fini. En France, comme dans d’autres pays d’Europe, qui l’ont eu d’ailleurs avant nous, on a un peu tendance à l’oublier, il y a une loi de régulation du prix du livre. C’est quand même ce qui permet aux libraires d’exister et donc d’avoir encore des libraires de chair et d’os qui ont un vrai rapport de conseil, ce qu’il n’y a pas dans les grandes surfaces et encore moins sur le Net. Dans une certaine mesure, c’est une résistance. C’est vrai que le libraire a une place unique parmi tous les prescripteurs du livre. Notre métier c’est de trouver le livre que la personne va lire avec intérêt, qui va la faire rire, ou qui va l’émouvoir, selon ce qu’elle désire, selon ce qu’elle attend de cet achat. Et on recommence cent fois par jour. On ne va pas forcément conseiller un livre qu’on a adoré. Notre intérêt et notre but c’est de voir la personne revenir en disant : « Ah j’ai adoré le bouquin que vous m’avez conseillé ! ». C’est une personne qui va payer son livre, ce qu’on veut c’est qu’elle soit contente.

Si vous deviez nous conseiller un livre actuellement en rayon, lequel choisiriez-vous ?

Le nom du fils de Ernest J. Gaines qui est sorti avant l’été. Ce sera peut-être son dernier livre, c’est un monsieur qui est très âgé. Il fait partie des très grands auteurs afro-américains, il a déjà été nominé pour le Nobel de Littérature. C’est intelligent, émouvant, sans concession aucune. Ça parle d’un sujet qui me tient à cœur. C’est un roman qui se passe au début des années 70, c’est-à-dire après la période, disons mythifiée, de la lutte pour les droits civiques. Or cette lutte est devenue, aux côtés de Mai 68 et de Woodstock, une image d’Epinal complétement absurde. Maintenant, ces évènements tiennent lieu d’alibi à une génération et on s’en régale parce qu’ils ont été justement transformés en images d’Epinal. Ce livre remet un peu les pendules à l’heure. Et ça, ça me plaît beaucoup.

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.