Poèmes de Michel-Ange

Portrait de Michel-Ange par Jacopino del Conte, XVIe siècle

Poèmes

Michel-Ange

Poèmes, édition NRF poésie /Gallimard, traduits et présentés par Pierre Leyris

Poèmes de 1507 à 1530

III-
Sonnet caudé sur le plafond de la sixtine

À travailler tordu j’ai attrapé un goitre
comme l’eau en procure aux chats de Lombardie
(à moins que ce ne soit de quelque autre pays)
et j’ai le ventre, à force, collé au menton

Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque
sur mon dos, j’ai une poitrine de harpie,
et la peinture qui dégouline sans cesse
sur mon visage en fait un riche pavement.

Mes lombes sont allées se fourrer dans ma panse,
faisant par contrepoids de mon cul une croupe
chevaline et je déambule à l’aveuglette.

J’ai par-devant l’écorce qui va s’allongeant
alors que par-derrière elle se ratatine
et je suis recourbé comme un arc de Syrie.

Enfin, les jugements que porte mon esprit
me viennent fallacieux et gauchis : quand on use
d’une sarbacane tordue, on tire mal.

Cette charogne de peinture,
défends-la Giovanni*, et défends mon honneur :
suis-je en bonne posture ici, et suis-je peintre** ?

* :Adressé à Giovanni da Pistoïa
** : Autrement dit : sculpteur, je ne peins ici que malgré moi.

V-
Madrigal

Je ne m’appartiens plus, comment donc se peut-il ?
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Qui m’a dérobé à moi-même
au point d’être plus près de moi
et de pouvoir sur moi davantage que moi ?
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Qu’est-ce qui traverse mon cœur
sans paraître m’avoir touché ?
Quelle est donc cette chose, Amour,
Qui par les yeux gagne mon cœur
puis semble croître en ce petit espace ?
S’il allait éclater ?

Poèmes de 1531 à 1547

XXV-
Sonnet à Tommaso Cavalieri

Tu sais bien que je sais, mon seigneur, que tu sais
que je m’en suis venu jouir de toi de plus près ;
et tu sais que je sais que tu sais qui je suis :
à nous fêter, alors, pourquoi tarder ainsi ?

Si l’espoir dont tu m’as bercé n’est pas trompeur,
s’il est vrai que tu vas combler mon grand désir,
que s’abatte le mur qui les sépare encore,
car le tourment qu’on cèle est un double martyre.

Je n’aime en toi, mon cher seigneur, que cela même
que tu prises le plus : en vas-tu prendre ombrage ?
Mais c’est un esprit qui s’éprend d’un autre esprit !

Ce dont je suis en quête dans ton beau visage,
ce qu’il m’enseigne, autrui ne peut pas le saisir,
et qui le veut apprendre doit d’abord mourir.

Poèmes de 1548 à 1560

LXXVII-
Sonnet envoyé à Vasari

Voici que le cours de ma vie en est venu
par tempétueuse mer et fragile nacelle
au commun havre où les humains vont rendre compte
et raison de toute œuvre lamentable ou pie.

Dès lors je sais combien la trompeuse passion
qui m’a fait prendre l’Art pour idole et monarque
était lourde d’erreur et combien les désirs
de tout homme conspirent à son propre mal.

Les pensers amoureux, jadis vains et joyeux,
qu’en est-il à présent que deux morts* se rapprochent ?
De l’une je suis sûr et l’autre me menace.

Peindre et sculpter n’ont plus le pouvoir d’apaiser
mon âme, orientée vers ce divin amour
qui, pour nous prendre, sur la Croix ouvrit les bras.

* : La mort du corps et la perdition de l’âme.

LXXVIII-
Fragment

Mes pensées innombrables, grouillantes d’erreurs,
devraient, dans les années dernières de ma vie,
se réduire à une seule qui lui serait
un guide aux jours sereins de son éternité.

Mais que puis-je, Seigneur, si tu ne viens à moi
avec cette ineffable tienne courtoisie ?

The Dissident
L'indécence et le courage de la liberté.