La politique française contre les « sectes » : pionnière ou… intolérante ?

Georges-Fenech-president Miviludes credit robert pratta reuters

« Dérive sectaire » ou dissidence ? La France semble engagée depuis des décennies dans une pernicieuse politique de normalisation des esprits et des comportements. Sous prétexte de lutter contre les manipulations des « sectes », en fait pour protéger des monopoles et un système d’intérêts, l’État et quelques lobbies distillent un climat de haine et de peur à l’encontre de l’innovation et de la dissidence spirituelles ou thérapeutiques.

« Dissidence : Divergence doctrinale (qui peut entraîner ou entraîne une scission dans une communauté religieuse, politique ou philosophique) » (définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales – CNTRL).

De tout temps et partout, y compris au sein des familles, la divergence de pensée a entrainé des tensions. Dans les pays démocratiques, les conflits qui en émanent sont gérés dans les assemblées d’élus ou, le cas échéant, devant la justice. Mais certaines divergences sont plus contraires, ou plus radicales, que d’autres et sont de ce fait moins acceptées par la société. On le voit par exemple en France avec le raidissement de certains citoyens et hommes politiques autour de la question des Roms, des musulmans ou encore des veilleurs contre le mariage gay. La question qui se pose est de savoir où mettre le « curseur » d’acceptabilité par la société de ces conceptions différentes ? Quels sont les critères pour définir si une « divergence doctrinale » est légitime ou non ? Il y a en premier lieu le respect de la loi. Mais on sait bien que la loi ne régit pas tout et qu’elle évolue.

Pour l'ancien président de la Miviludes, "tout ce qui est naturel est susceptible de "dérive sectaire".

Pour l’ancien président de la Miviludes, « tout ce qui est naturel est susceptible de « dérive sectaire ». Photo DR

Quel degré d’ouverture de l’esprit ?

Ensuite, il faut bien aussi parler du plus ou moins ample degré d’ouverture de la société. La France a été parmi les premières nations à reconnaître l’égalité entre les citoyens. Mais elle s’est aussi faite remarquer par un certain fond d’intolérance envers les minorités de toute nature. Les persécutions contre les protestants, les juifs, les arabes, les homosexuels, etc. ont jalonné le cours de notre histoire.

C’est dans ce contexte que notre pays a mis en œuvre depuis plus de vingt ans une politique incitant à la haine et à la discrimination des minorités spirituelles et, aujourd’hui, des approches thérapeutiques « différentes ». Elle qualifie illégalement ces approches de « sectes » ou d’« organisations susceptibles de dérives sectaires ». Illégalement, car le vocable utilisé n’a reçu aucune définition juridique. Il devrait donc être banni du vocabulaire officiel. Or, à l’instar du fameux « trouble à l’ordre public », mot-valise apprécié de tous les pouvoirs, il permet d’habiller l’arbitraire d’un semblant de respectabilité. En l’occurrence, qualifier un mouvement de « secte » permet de le condamner aux yeux de tous sans autre forme de procès.

Une intolérance entretenue par de nombreux canaux

Mais l’intolérance contre ces mouvements « dissidents » est aussi entretenue par de nombreux canaux (médiatiques, confessionnaux, institutionnels, etc.). Si bien qu’elle s’apparaît à ses propres yeux comme une conscience pionnière du phénomène manipulatoire (soigneusement circonscrit aux seules « sectes ») dont le législateur n’aurait pas encore pris la pleine mesure. Au fil des années s’est construite, au sein même des institutions, une véritable machine pour diffuser de fausses peurs (à des très rares exceptions près) et porter l’opprobre sur des familles entières de citoyens qui n’ont pourtant rien eu à se reprocher sur le plan judiciaire mises à part de très rares exceptions.

La France est le seul pays du monde dit démocratique à avoir développé un tel arsenal officiel voué à la discrimination de minorités invisibles et d’approches différentes.

La secte de gauche. © Tony Gouarch

La secte de gauche. © Tony Gouarch

Un arsenal voué à la discrimination

En voici les principaux éléments :

– Création d’une structure administrative, la Miviludes, spécialisée contre les « sectes », placée sous l’autorité directe du premier ministre.

– Publication d’une liste noire parlementaire (1996) mettant au pilori sans jugement 172 groupements spirituels. Cette liste, sans valeur juridique, est pourtant toujours invoquée par l’administration et la presse pour justifier leurs actions discriminatoires. Mais elle est inattaquable, bénéficiant de l’immunité attachée aux travaux parlementaires.

– Vote d’une loi d’exception, la loi About-Picard, créée en 2001 explicitement contre les « sectes » pour se donner le moyen de les condamner en marge du droit commun.

– Vote d’une loi vaccination (du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance et son titre V (Protection des enfants contre les dérives sectaires) : « Tout refus de vaccination » pour les injections obligatoires (polio, diphtérie, tétanos) est puni désormais de six mois de prison et de 3 750 euros d’amende.

– Mise en place d’une Cellule d’assistance et d’intervention en matière de dérives sectaires (Caïmades), Au sein de l’Office central pour la répression de la violence aux personnes, cette police spéciale agit expressément pour « favoriser l’application des dispositions de cette loi (About-Picard) ».

– Mise en place de cellules spécialisées telle la Cellule chargée de la prévention des phénomènes sectaires (CPPS) au sein de l´éducation nationale et de nombreux correspondants « sectes » désignés au sein des administrations.

– Financement sur fonds publics d’associations telles l’Unadfi, le Ccmm, Info-sectes ou la Fecris. Ces associations, prétendument de défense des familles, sont en fait animées et soutenues par des personnes ou des groupes d’influence (hommes politiques, Église catholique, franc-maçonnerie…) que les « sectes » dérangent.

– le Groupe d’appui technique sur les pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique (GATPNCAVT). Cette instance a été créée pour lutter contre les médecines douces, sous le prétexte qu’elles ne sont pas « validées scientifiquement ». Cet organisme contient exclusivement des représentants de l’arsenal répressif et de la science académique par principe opposés à ces nouvelles pratiques.

– Création d’un diplôme universitaire de 3ème cycle traitant de l’ « emprise sectaire et processus de vulnérabilité » (Université Paris Descartes), sous la responsabilité de la Miviludes.

– Publication de nombreux guides tendant à faire croire que les « sectes » s’infiltrent partout : services publics et collectivités ; entreprise ; enfance ; formation professionnelle et, la dernière en date, santé (hôpitaux, etc.).

Bien évidemment, il ne s’agit pas de critiquer le principe d’une vigilance sur les risques de charlatanisme ou de dérives. Ce qui est condamnable, en revanche, c’est l’hypocrisie de cette lutte (masquant la protection des lobbies), son arbitraire, sa partialité (visant seulement certains groupes ou certaines démarches à priori, évitant le contradictoire) et son manque de professionnalisme, la plupart des acteurs étant des « experts » auto déclarés.

Photo à la une : Georges Fenech, ancien président de la Miviludes. Sous prétexte de protéger les Français contre les « sectes », cet organisme interministériel a pour but réel de discréditer les approches nouvelles ou dissidentes en matière de spiritualité, d’écologie, d’éducation et de santé. Crédit Robert Pratta / Reuters

Pour en savoir plus

Jean-Luc Martin-Lagardette
Journaliste et essayiste humaniste, passionné d'épistémologie, engagé dans l'amélioration de la qualité de l'information et des relations interindividuelles, défenseur de la diversité spirituelle, culturelle et intellectuelle, cultivateur de joie de vivre.