Radio Erena : les Érythréens parlent aux Érythréens

Amanual Ghirmai à l'antenne d'Erena - (c) Justin Raymond/The Dissident

C’est un minuscule studio dans le 13ème arrondissement de Paris. C’est aussi (et surtout) la seule station libre et indépendante à diffuser en Érythrée. Depuis six ans, Erena incarne l’une des principales voix dissidentes, dans un pays qui demeure la lanterne rouge de la liberté de la presse. Reportage.

Il est midi très exactement en Érythrée. Onze heures à Paris. Le flash info d’Amanuel Ghirmai commence sur radio Erena. Comme chaque jour, le journaliste prend l’antenne durant une dizaine de minutes pour s’adresser aux « Érythréens de l’intérieur ». « On parle de l’Érythrée, de ses voisins, de tout ce qui a un rapport avec le pays. Évidemment, on aborde aussi l’actualité internationale quand c’est important. Par exemple, les événements de Charlie Hebdo, en janvier », explique Amanuel dans les quelques mètres carrés du studio d’Erena.

Née en 2009, la « radio internationale de l’Érythrée » diffuse en tigrinya (la principale langue du pays) depuis le 13ème arrondissement de Paris. « Deux heures par jour », glisse Amanuel. «  En plus des flash-info, on a différents programmes. Aujourd’hui par exemple, c’est « arts et culture ». Nous nous focalisons ensuite sur un gros sujet en Érythrée : des experts racontent ce qui se passe, discutent de l’actualité… Et nous avons aussi des programmes arabes, pendant 30 minutes. » Une bouffée d’oxygène dans un pays où la l’indépendance des médias relève de la gageure.

« La seule radio indépendante de l’Érythrée »

« Là-bas, il y a une radio tenue par le gouvernement, une chaîne de télé tenue par le gouvernement, et un journal papier… tenu par le gouvernement. On n’a rien d’autre », explique Amanuel. Pas vraiment surprenant : depuis 2007, l’Érythrée stagne en dernière position du classement de Reporters Sans Frontières (RSF) sur la liberté de la presse. Les radios érythréenne ? « Elles sont affiliées soit au gouvernement, soit au parti de l’opposition. Nous, on n’est lié à aucun groupe. On est juste des journalistes indépendants, précise le journaliste de 36 ans. C’est pour ça que je dis qu’on est la seule radio indépendante d’Érythrée ».

banniere Erena

Une voix libre et apolitique, qui n’aurait pu se faire entendre sans le concours de RSF « C’est notre partenaire, ce sont eux qui financent », confirme Amanuel. Ce sont eux, déjà, qui ont soutenu Biniam Simon, l’actuel directeur d’Erena, lorsqu’il s’est réfugié en France en 2007. Ancien présentateur vedette de la chaîne nationale érythréenne Eri TV, sur laquelle il a officié pendant quatorze ans, ce dernier a vu de près la censure, la propagande et les atrocités du régime d’Issayas Afeworki – à la tête du pays depuis son indépendance, en 1993. Jusqu’à fuir, à son tour, ce que RSF dépeint comme « la plus grande prison d’Afrique pour les journalistes ».

Comme Biniam Simon avant lui, et comme nombre de ses compatriotes, Amanuel Ghirmai a également été contraint de s’exiler. « Aucun Érythréen n’est autorisé à quitter le pays. Je n’avais pas le droit d’avoir un passeport, donc j’ai dû traverser la frontière pour rejoindre l’Éthiopie. Ensuite je suis resté dans un camp [de réfugiés] pendant un bon moment », ajoute-t-il.Nous étions en juin 2009, Erena était alors en train de voir le jour. Un an plus tard, Amanuel intégrait la radio. Et pouvait, enfin, exercer son métier.

« Ils ont fait sauter le satellite »

En Érythrée, lui aussi a travaillé pour la chaîne d’État Eri TV. Un poste attribué d’office à la sortie de ses études de journalisme, à une époque où il pensait encore le changement possible. « En 1996, quand j’étais à l’université, il y avait plein d’espoir pour que l’Érythrée devienne plus démocratique. Dans ces années là, on pensait qu’il y aurait plus de médias privés. Mais finalement, le gouvernement a décidé de tous les abattre », explique ce journaliste de 36 ans.

Dans le studio d'Erena - (c) Justin Raymond/The Dissident

« C’est un pays qui n’autorise aucune liberté d’expression. Le gouvernement ne tolère aucune autre opinion que la sienne », explique-t-il. Même à 7000 km d’Asmara, la capitale érythréenne, l’information reste un combat. Et une épine dans le pied du gouvernement, qui aimerait bien fermer le clapet d’Erena. « Ils nous ont accusé d’appeler à la violence et de vouloir déstabiliser le pays. Ce n’est pas vrai ! », s’offusque le journaliste. En août 2012, le régime a donc sorti les grands moyens. « Ils ont finalement décidé d’acheter des équipements importés d’Asie, peut-être de Chine. Ils ont fait venir des experts et ont fait sauter le satellite. Ça a duré six mois. Mais on a réussi à se relier à un autre satellite et on continue. C’est la plus grosse menace qu’on ait reçue », confie Amanual.

« Voir Erena retourner en Érythrée »

Aux côtés de Biniam Simon et de Fathi Osmane – un autre journaliste exilé d’Érythrée -, en lien avec une vingtaine de correspondants et de reporters du monde entier, il continue donc de faire vivre Erena. Une initiative qui semble porter ses fruits.« On ne sait pas exactement le nombre d’auditeurs, mais tout le monde connaît Erena en Érythrée. Et même dans les autres pays [de la corne de l’Afrique]. » Ce qui était loin d’être gagné… « Au début, les gens avaient peur d’écouter cette radio. Maintenant, elle est devenue populaire et tout le monde a une antenne parabolique dans sa maison. Ce qui est très difficile à contrôler pour le gouvernement. Donc oui, tout le monde écoute Erena, mais pas en public », constate Amanuel.

L’avenir ? L’équipe d’Erena y songe. Si elle rencontre quelques problèmes financiers, la structure aimerait aujourd’hui s’agrandir et continuer à se développer. « Le futur, ce sera quand l’Érythrée aura changé et qu’on pourra travailler sur place et plus depuis Paris. C’est ce qu’on espère, ajoute toutefois Amanual. Le plus grand rêve, c’est de voir Erena retourner en Érythrée ».

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *