« De tous les hommes, il n’en est pas de plus égal que le poète »

« De tous les hommes, il n’en est pas de plus égal que le poète »

Walt Whitman

Feuilles d’herbe (1855)
éditions José Corti, traduction Éric Athenot

[…]
D’entre toutes les nations, les États-Unis, dont les veines sont gorgées de matière poétique, ont le plus grand besoin de poètes et engendreront sans aucun doute les plus grands, dont ils feront le plus bel usage. Ce sont moins leurs Présidents que leurs poètes qui seront les arbitres communs. De tous les hommes, il n’en est pas de plus égal que le poète. Ce n’est pas en lui mais loin de son influence que les choses sont grotesques, excentriques ou malsaines. Rien n’est bon qui n’est pas à sa place. Le poète confère à chaque objet et à chaque qualité ses justes proportions, ni plus ni moins. Il est l’arbitre du divers, il est la clé. Il est l’égalisateur de son époque et de son pays….il fournit ce qui fait défaut et modère ce qui doit être modéré. Si la paix est l’ordinaire, en lui parle l’esprit de paix, vaste, riche, frugal, qui construit de grandes cités populeuses, qui encourage l’agriculture, les arts et le commerce — qui éclaire l’étude de l’homme, de l’âme et de l’immortalité — le gouvernement fédéral, régional ou municipal, le mariage, la santé, le libre-échange, les voyages terrestres ou maritimes….rien n’est trop proche, rien n’est trop éloigné…les étoiles ne sont pas trop éloignées. En temps de guerre, il constitue la force guerrière la plus mortelle. Qui le recrute, recrute chevaux et fantassins…il obtient les meilleures pièces d’artillerie jamais vues par les artificiers. Si l’époque est à la paresse et à la lourdeur, il sait la réveiller…sa moindre parole peut faire saigner. Si stagnantes que soient les étendues uniformes de l’usage, de l’obéissance ou de la législation, lui ne stagne jamais. Ce n’est pas l’obéissance qui lui dicte sa loi mais le contraire. Tout en haut, hors de portée, il se dresse en projetant ses faisceaux de lumière concentrée…il actionne le pivot de son doigt…il confond sans bouger les coureurs les plus rapides, les rattrape sans effort et les enveloppe. Il met un frein à la dérive du temps vers l’infidélité, l’artifice et le persiflage par sa foi inébranlable…il fait passer ses plats…il distribue les mets savoureux et nourrissant qui donne des hommes et des femmes. Son cerveau est le cerveau suprême. Il ne discute pas…il est jugement. Il juge non pas à la façon du juge, mais comme le soleil baigne une créature sans défense. Comme il voit le plus loin, il a la foi la plus grande. Ses pensées sont des hymnes de louanges aux choses. Dans les discussions sur l’âme, l’éternité et Dieu, loin de son monde d’égalité, il garde le silence. Il ne conçoit pas l’éternité comme une pièce avec prologue et dénouement….il conçoit l’éternité chez les hommes et les femmes…il ne conçoit pas les hommes et les femmes comme des songes ou des points sur une ligne. La foi est l’antiseptique de l’âme…elle est répandue chez les gens ordinaires, qu’elle préserve…ils ne cessent jamais de croire, d’espérer en toute confiance. Il est une fraîcheur et une innocence indescriptibles chez l’illettré qui confondent les facultés expressives du génie le plus noble et qui les défient. Le poète voit avec certitude comment quelqu’un qui n’est pas un grand artiste peut être aussi sacré et aussi parfait que le plus grand artiste……Il use à sa guise du pouvoir de détruire ou de remodeler mais jamais de celui d’attaquer. Ce qui est passé est passé. S’il ne propose pas des modèles supérieurs ou s’il ne fait pas ses preuves dans tout ce qu’il entreprend, alors il n’est nul besoin de lui. C’est la présence du plus grand poète qui conquiert…pas les pourparlers, les luttes ou les préparatifs. Maintenant qu’il est passé par là, suivez-le du regard ! Il ne reste nul vestige de désespoir, de misanthropie, de ruse, d’exclusion, ni d’ignominie liée à la naissance ou à la couleur, ni l’illusion ou le besoin d’un enfer…..et nul homme désormais ne sera rabaissé pour son ignorance, pour sa faiblesse ou ses pêchés.

The Dissident
L'indécence et le courage de la liberté.