La révolte Oromo, une opportunité pour démocratiser l’Éthiopie

Des étudiants Oromos manifestant à Addis Abeba, novembre 2015. Photo DR

Des étudiants Oromos manifestant à Addis Abeba, novembre 2015. Photo DR

Journaliste et président du centre PEN Éthiopie, Solomon Hailemariam défend l’idée d’une démocratisation de son pays là où le Premier ministre Hailemariam Desalegn est plutôt adepte d’une répression autoritaire à l’encontre de ses opposants les plus influents. The Dissident vous propose de découvrir en français ses analyses.

La révolte Oromo dans la région d’Oromia pourrait être la pierre fondatrice d’une véritable démocratie en Éthiopie. Le respect des lois est un objectif toujours accessible. Tous les gouvernements des pays développés ont été capables de créer une société faite d’abondances en capitalisant sur ce que leurs prédécesseurs ont fait de bon et en rejetant ce qui était mauvais ; non pas, comme dans notre pays, en repartant de zéro à chaque nouvelle échauffourée.

L’Empereur Haile Selassie était par le passé renseigné par ses plus proches conseillers et associés pour tenter d’instaurer, encore et encore, une monarchie constitutionnelle. Il s’y est finalement refusé parce qu’il s’imaginait que, sans lui, personne ne pourrait conduire les affaires du pays convenablement. Il pensait que l’Éthiopie s’effriterait peu à peu et que, dès lors, tous ses efforts auraient été vains. Il y a eu une tentative de coup d’état en 1960 et 14 ans plus tard, il a dû quitter le pouvoir, contraint par la force (il fut renversé par Mengistu Haile Mariam et la junte militaire Derg, ndlr). Presque tous ses partisans, ainsi que son héritage, ont disparu.

Manifestement, les autocrates n’apprennent jamais du passé, même de leur prédécesseur immédiat. Les dictateurs militaires ont eux aussi été avisés de négocier avec la rébellion et d’amener de profonds changements dans le pays. Ceux-ci furent trop faibles, trop tardifs. Il y eut une nouvelle tentative de putsch en 1989 et la junte ne s’en est pas inquiétée tant qu’elle avait la situation sous contrôle. Les militaires ont ainsi continué à gouverner dans la brutalité. Ils auraient pu rester à la tête du pays indéfiniment. Mais nous savons tous ce qui est arrivé à ce régime après son effondrement, en 1991.

Ils auraient certes pu inverser le cours de l’Histoire à un certain moment et amener l’Éthiopie a beaucoup progresser. Cela n’est pas arrivé. Nous faisons face aujourd’hui à une situation presque identique. Le gouvernement éthiopien (la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), ndlr) a revendiqué la victoire aux dernières élections législatives, en 2015, avec 100% des suffrages, alors qu’en seulement quelques mois, une révolte s’étendait à tout le pays. Le gouvernement en place pourrait penser que tout est sous contrôle et qu’aucune force ne le menace à l’heure actuelle. Et pour cette raison, il continuera à diriger le pays coûte que coûte pour une durée indéterminée. Ils estiment, selon moi, que les révoltes peuvent être écrasées dans le sang – c’est exactement ce qu’ils font actuellement. Ils ont refusé de tirer les enseignements de l’histoire éthiopienne récente. Ils pensent probablement qu’en abandonnant le pouvoir, il n’y aurait d’abord aucun parti ou groupe de confiance qui pourrait se montrer digne de l’exercer à leur place. Ce serait également admettre la défaite et attirer la honte sur le FDRPE et ses partisans. Ils se voient comme le seul pouvoir viable : sans eux, le pays serait plongé dans le chaos ; ils peuvent établir une oasis de stabilité dans la région, alors que s’ils se rendent les terroristes les remplaceront et l’Éthiopie disparaitra. Le gouvernement se considère un peu comme le messie. L’ange gardien des Éthiopiens. Voila la tragédie dans laquelle nous nous trouvons actuellement.

La démocratisation, une opportunité pour les partis autoritaires

J’ai lu un article écrit par Joshua Tucker le 26 juin 2012 et paru dans la newsletter de Comparative Politics – sur les lois autoritaires et les processus de transition politique. On peut y lire le passage suivant :

Pour les militaires au pouvoir, la démocratisation et l’abandon des rênes du pays sont une seule et même chose. Cependant, contrairement à ceux-ci, les partis au pouvoir peuvent se démocratiser sans pour autant perdre leur influence. Pour les partis autoritaires, la démocratisation implique d’importantes concessions et le risque de tenir des élections libres et équitables, mais pas nécessairement de perdre ces scrutins et de se retirer des commandes. Ce que Przeworski appelait “l’incertitude institutionnalisée” de la démocratie, c’est certes le risque de ne pas gagner une élection. Mais cela ne signifie pas pour autant que la défaite est certaine. Les partis au pouvoir peuvent se maintenir sans être nécessairement autoritaires. La démocratisation peut donc être plus incitative pour les partis autoritaires que ce que l’on pourrait penser.

Comme indiqué au début de cet article, je ne crois pas à cette politique qui équivaut à détruire tout ce qui a été construit par le passé, puis à essayer de repartir de zéro. A ce titre, j’ai une proposition à faire au parti au pouvoir. Ce dernier a toujours une opportunité en or à saisir pour faire de l’Éthiopie une véritable démocratie :

  1. Déclarer nulle et non avenue la récente élection qui s’est tenue dans la région d’Oromia.
  2. Inviter tous les partis qui prétendent avoir un intérêt en Oromia à participer à une élection en vue de gouverner la province. Cette invitation devrait dès lors inclure l’OLF (Front de libération Oromo, que le gouvernement éthiopien ne considère pas comme un parti politique officiel à l’heure actuelle, ndlr), ainsi que l’aile OPDO (Organisation démocratique des peuples Oromos) de la coalition au pouvoir.
  3. Laisser le parti victorieux diriger l’Oromia.
  4. Conduire des élections nationales libres et équitables, comme en 2005.
  5. D’autres pourront alors s’inspirer de cette belle leçon que serait le scrutin en Oromia.

Je sais qu’il pourrait y avoir beaucoup d’opposition à de tels projets et je serais heureux d’écouter ce que d’autres ont à dire sur ce sujet. Nous autres, Éthiopiens, devrions apprendre à négocier, à connaitre le point de vue de nos interlocuteurs en nous imaginant à leur place. Comme l’exprimait feu Harper Lee dans son livre To kill a mockingbird, “si nous suivions sans arrêt nos émotions, nous serions comme des chats chassant leur propre queue”. La haine appelle la haine, c’est un cercle vicieux. Nous devons faire des compromis.

Friedrich W. Nietzche, qui fut philosophe, critique culturel et poète allemand, a jadis écrit :

Vous avez votre opinion. J’ai la mienne. En ce qui concerne la vérité, l’opinion juste, la seule opinion, elle n’existe pas.

Ainsi avons-nous besoin de nous écouter les uns les autres, de négocier jusqu’à atteindre un consensus. Au bout du compte, tous ceux qui prétendent se sentir responsables de l’avenir de l’Éthiopie doivent vouloir, je pense, apporter la paix, la prospérité et l’abondance à notre société. Si c’est bien notre but ultime à tous, alors évitons la haine et la vengeance. Ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui en Éthiopie, c’est bien d’un nouveau paradigme.

Solomon Hailemariam

Traduit par Baptiste Duclos

Auteur invité
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