Dans les rues de Québec : l’autre visage du grand rêve canadien

Parcourant les rues de la ville de Québec, on est surpris de n’y croiser quasiment aucun SDF. Ceux que l’on nomme aussi « itinérant(e)s », sont pourtant bel et bien présents. Ici, l’organisation des structures associatives est spécifique. Si la ville francophone reste l’une des destinations phares de nombreux Français qui y voient une « France en Amérique », nous sommes pourtant bien loin du système à la française.

Si Québec n’est pas Paris, les causes de la désaffiliation sociales sont les mêmes que dans les autres villes occidentales. Malgré un faible taux de chômage de 4,7 % en 2015, le salaire minimum de 10,55 $CAN/heure- soit 7 euros de l’heure- maintient une part de la population dans un état de pauvreté, souvent transgénérationnel. Pour les personnes sans emploi, célibataires, le minimum social est de 620 $CAN par mois, soit environ 410 euros , auquel quelques aides minimes peuvent s’ajouter pour permettre de disposer d’un revenu stable, mais insuffisant. Depuis 2014 tous les revenus, y compris ceux de la mendicité, sont imposés.  Une SDF s’y voit réclamer une somme correspondant à 17 000 euros, à payer en 19 ans pour ne pas avoir déclaré dix ans du fruit de la mendicité. Un système de compensation par crédit d’impôts existe, proche du RSA, lorsqu’un allocataire retrouve un emploi et permet pour 40 h/semaine de disposer d’une somme avoisinant les 1000 euros par mois alors que le salaire mensuel de base équivaut environ à 1 100 euros. Les plus durement touchées sont les familles monoparentales, féminines et amérindiennes.

 Judiciarisation de la pauvreté 

Bien souvent et successivement, l’aide financière offerte par la famille, l’endettement et le recours aux associations de bienfaisance sont les recours possibles pour suppléer au manque d’argent. Le logement est le point sensible le plus important. Les itinérants logent peu en extérieur, en raison des températures hivernales et des interdictions municipales. Les solutions d’hébergement temporaires chez des proches ou en « maisons de chambre » (hôtels meublés au mois) sont les dernières solutions avant le recours aux hébergements d’urgence. Le non-paiement d’un loyer entraînant l’expulsion, quelque-soit la saison.

A Québec, dormir dans la rue, jeter son mégot à terre, traverser une rue hors des passages protégés, circuler ivre ou sous l’emprise d’une drogue, avoir une bouteille d’alcool ouverte, une pipe à « hasch », flâner ou vagabonder, parler trop fort, injurier, mendier, gêner le passage d’un piéton sur un trottoir, installer un abri, faire un feu pour se réchauffer, rester dans un parc la nuit, est interdit et réprimé. Toutes ces interdictions sont assorties de contraventions, cumulatives, augmentées en cas de récidives pouvant grimper jusqu’à l’équivalent de 1300 euros. En cas de non-paiement, la sanction peut-être la prison. Loin de solutionner la problématique, cette judiciarisation ne fait qu’aggraver la pauvreté.

RAIIQ : une force collective pour des solutions durables

Avec plus de 730 000 habitants, la « Capitale nationale » de la province de Québec est, avant les gouvernements provinciaux et fédéraux, le niveau le plus proche des structures associatives, appelées « communautaires ». Là, comme dans d’autres grandes villes de la province, un réseau, le « Regroupement pour l’aide aux itinérants et itinérantes de Québec » (RAIIQ) fédère les 37 associations qui viennent en aide aux SDF et à toutes les personnes désaffiliées ou en difficultés. Ces associations œuvrent dans des domaines variés : accueil-accompagnement-soutien, l’alimentation, l’hébergement-logement, la santé ou les services spécialisés par publics spécifiques (familles, femmes, jeunes adultes, mineurs, personnes judiciarisées, toxicomanes, travailleurs sexuels, etc.). Le RAIIQ de Québec est lui-même fédéré au sein d’un réseau provincial.

Créé en 1999, le RAIIQ a pour vocation de « regrouper les organismes afin de créer une force collective capable de faire progresser des solutions durables pour les personnes en situation d’itinérance ou à risque de l’être ». Comme l’indique son « organisatrice communautaire », Magali Parent, la mission est d’être un interlocuteur privilégié, d’assurer l’interface avec les autorités municipales et de permettre aux associations de voir leurs problématiques portées à travers la fédération des regroupements, aux autres niveaux de responsabilité, provincial et fédéral. Dans cette infrastructure les associations restent indépendantes, responsables de leurs ressources (principalement des dons) et de leurs dépenses.

C’est au sein de ces populations les plus fragiles que se retrouveront ceux que l’on nomme les « itinérant(e)s », quand bien même le terme de SDF soit également utilisé. S’ajoute à cette population des personnes souffrantes de pathologies mentales qui ne peuvent trouver appui qu’auprès des structures associatives spécialisées.

Le RAIIQ développe également, avec ses membres et les autorités des projets comme le maintien à domicile de personnes en perte d’autonomie. Celles-ci, risque de sombrer, du fait de leur âge, de la solitude, de leur état de santé ou du manque de moyens, dans la désorganisation et dans la désocialisation. Un comité regroupe les structures à même de venir de les aider. L’objectif est de proposer une solution qui évite aux plus fragiles de rester isolé. En raison de leur nomadisme domiciliaire, fréquemment les bénéficiaires ne peuvent être aidés. En effet, faute de moyens ils passent, d’un logement à un autre alors qu’il faut une adresse fixe pour intégrer un programme d’hébergement. L’objectif est de parvenir à ce qu’un intervenant entre en contact avec la personne dans un délai court (moins de 72 heures) pour proposer une solution pérenne. La difficulté étant de ne pas mettre de côté les « ayants-droits » habituels de ce type d’accueil. Les Centres locaux de services communautaires (CLSC) qui sont au Québec les organismes publics qui offre les premiers services en matière de santé et d’aide sociale sont associés à ce projet.

Alternatives et apaisement : vers une autre vision des « pauvres » ?

Si comme ailleurs, les « pauvres » ont été tour à tour assistés, puis stigmatisés, la situation peut être aujourd’hui considérée comme « apaisée ». La population a, à l’égard des plus démunis un regard plutôt bienveillant. Ce n’a pas toujours été le cas. Comme nous l’indiquons, la multiplication des amendes infligés et impossibles à payer, à ceux contraints de vivre à la rue, est considérée par les chercheurs et spécialistes comme du « profilage social », longtemps reproché aux policiers. Ces derniers ne faisant que répondre à la pression sociale exercée par certains contribuables.

Des actions sont pourtant menées depuis des années, pour éviter la « judiciarisation de la pauvreté ». Depuis dix ans l’association Lauberivière, créée en 1983, dispose d’une structure de « dégrisement ». Dix places permettent d’accueillir des personnes qui présentent des signes légers ou modérés d’intoxication alcoolique ou en détresse psychosociale. Les personnes y sont conduites par les policiers, qui ont pris conscience de l’intérêt d’une telle structure. S’il y a dix ans, l’interpellé y était conduit « manu militari » avec sa contravention pour ivresse « posée sur son sac », l’attitude des policiers à évoluée. Désormais c’est une vision plus versée vers l’assistance à la personne, hors judiciarisation qui prévaut. Le fait que la formation des policiers se fasse au sein de cursus universitaire antérieur à leur intégration dans les forces de police, conduit certains de ces étudiants à travailler dans des structures sociales et permet de faire évoluer leur regard sur les itinérant(e)s.

Pour les plus jeunes, dont des décrocheurs scolaires et des jeunes en phase de désocialisation auteurs infractions, la ville de Québec développe un programme de justice alternative : « impact ». L’objectif est de proposer des alternatives à l’enfermement. Le programme vise à proposer des actions tels que des travaux d’intérêt généraux, des actions de médiations, de réparation, des ateliers de sensibilisation à la violence, au vol, à la toxicomanie, etc.

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Les locaux de Lauberiviere © Serge Kalika

Lauberivière propose systématiquement dans ses services une « porte d’entrée » dans l’aide. Qu’il s’agisse du dégrisement, des repas servis ou de l’hébergement, des travailleurs sociaux proposent de construire des solutions individualisées. Récemment « le réchaud » une halte chaleur peut avec ses deux travailleurs sociaux  accueillir une vingtaine de personnes. Si elle est prévue pour ouvrir lorsque la température affiche -10°, le responsable opérationnel de la structure n’écarte pas d’ouvrir plus largement. À titre de comparaison, à Montréal, la température doit atteindre –20° pour que des « haltes chaleurs » soient ouvertes. C’est un progrès par rapport à l’ancien niveau de -27°, en cours l’année passée. À défaut d’un tel lieu, les itinérant(s) sont contraint, compte tenu des règlements municipaux, de se cacher dans des parkings ou d’investir des squats, souvent visités par la police par craintes des incendies. En France, le plan grand froid est mis en place entre -5° et -10°.

Le travail mené par Lauberivière avec les autorités municipales et en particulier la police est désormais satisfaisant. Depuis une quinzaine d’année, la fréquentation du lieu, comme d’autres, est passée du « clochard » à une population plus diversifiée. S’ajoutent aux « anciens » des « nouveaux pauvres », des familles monoparentales, des jeunes en rupture familiale, des personnes atteintes de troubles mentaux victimes de la politique de désinstitutionnalisation du soin depuis les années 90’ , des usagers de drogues, etc. Il n’est pas possible de définir avec certitude les raisons qui font que la population ait une vision plus bienveillante vis-à-vis des itinérant(e)s, comme la contraction de la classe moyenne ou la crainte de son propre déclassement social,. Toutefois, malgré l’élévation du niveau socio-culturel des habitants du quartier, les rapports de voisinages sont sereins. De fait, l’association vit principalement de dons et non de subventions. L’ objectif 2016 qui est de récolter 700 000 $CAN -465 000 euros-, est en passe d’être réalisé.

 

Serge Kalika

Pour en savoir plus :

https://www.lauberiviere.org

http://www.raiiq.org/raiiq/

 

 

 

Auteur invité
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