Rufin Mbou Mikima : « Je comprends ceux qui partent du Congo »

Rufin Mbou Mikima - DR

À Brazzaville (Congo), des milliers de personnes ont récemment protesté contre le projet de « coup d’État constitutionnel » du Président Denis Sassou Nguesso. Comme beaucoup de jeunes Congolais, le cinéaste Rufin Mbou Mikima s’est exilé – en France – pour pouvoir réaliser ses projets. Sans fards, il témoigne de ce mal-être démocratique.

The Dissident : Quel est votre parcours ?

Rufin Mbou Mikima : Je suis documentariste depuis une dizaine d’années. J’étais prof de français au lycée au Congo- Brazzaville quand je me suis intéressé à l’audiovisuel. D’abord de la fiction, puis du documentaire. Mon premier film, Tenrikyo, une tradition en toge noire (2006), raconte une manière de rendre la justice, à cheval entre la tradition et la modernité. J’ai également produit plusieurs films engagés politiquement.

Sur quelles thématiques ?

Des thématiques sur lesquelles les réalisateurs s’autocensurent souvent, ou sur lesquelles les autorités font la sourde oreille. En 2010, j’ai produit un film sur l’affaire des disparus du Beach1, On n’oublie pas, on pardonne. La réalisatrice congolaise Annette Kouamba Matombo y fait le portrait d’une dramaturge et comédienne, Sylvie Diclos Pomos, qui lutte contre l’injustice et l’oubli. C’est une question encore très sensible qu’aucune chaîne de télé locale ne pourrait reprendre ou diffuser.

Le Congo-Brazzaville est dirigé par le Parti congolais du travail (PCT), qui a été le parti unique du pays de 1969 à 1992. Aujourd’hui, où en est la liberté d’expression ?

Personnellement, je n’ai jamais été inquiété pour ce que je fais, et Annette Kouamba Matombo – qui vit encore au Congo – non plus. Des gens ont reçu des menaces pour s’être attaqués à des sujets sensibles. Mais plus que la censure ou une atteinte à la liberté d’expression, le gros problème c’est que personne n’ose mettre le doigt sur les choses, par peur des représailles. L’année dernière, la maison d’Elie Smith, ex-journaliste de MNTV2, a été braquée. Sa soeur a été violée. Dès qu’il a voulu savoir qui avait commandité ça, on l’a expulsé. Il y a un problème de liberté d’expression. Mais je n’irai pas jusqu’à dire que les gens ne peuvent pas s’exprimer.

Le 27 septembre à Brazzaville, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer le projet de modification constitutionnelle du président Denis Sassou Nguesso, avec le mot d’ordre « Sassoufit »…

Les gens suivent ce qu’il se passe ailleurs et commencent à se dire que c’est possible. Jusque-là, ils n’osaient pas parler. Quand les Brazzavillois ont vu les gens se lever au Burkina Faso et réussir à faire plier le pouvoir militaro-politique, ils se sont dit : « Sassoufit ». Ça suffit cette peur du Président tout-puissant. Du général d’armée, de la police, de l’armée qu’il contrôle. Les gens se sont dit : « La peur doit changer de camp ». Le 22 septembre, on a entendu le Président à la télévision demander au peuple de s’exprimer par référendum. Le peuple l’a pris au mot et est allé dans la rue pour refuser ce référendum sur la Constitution.

Manifetstaion à Brazzavile - D.R

Manifestation à Brazzavile – D.R

Vous faites partie d’une génération qui n’a connu qu’un président depuis trente ans. C’est ce qui explique ce ras-le-bol d’une partie de la population ?

Quand on n’a pas connu autre chose, on n’est pas dans une position qui permet de comparer ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. À un moment, les gens ont juste envie de se dire : « Et si on voyait autre chose ? ». Je comprends ceux qui partent du Congo. Partir devient presque un acte de naissance pour beaucoup de gens. Ce pouvoir n’a pas donné la possibilité aux gens de s’exprimer, de créer, de vivre ce qu’ils font. Il y a un petit clan qui a tous les mérites, tous les moyens d’expression, toutes les richesses3. Et à côté, il y a des gens qui étudient pendant des années et n’arrivent pas à accéder au minimum vital. Cette génération a envie de voir si quelqu’un d’autre peut nous proposer mieux.

L’opposition a demandé aux gens de sortir dans la rue pour dire non au référendum. La seule chose que propose le pouvoir, c’est d’assister à deux concerts et de s’inscrire à des cours de conduite ! Au Congo, pour avoir une voiture, il faut avoir des moyens. Avec pour seuls débouchés chauffeur de bus ou de taxi. Pendant ce temps, il y a des jeunes diplômés qui attendent un travail à la hauteur de leurs qualifications.

Le mois dernier, ce gouvernement a organisé les Jeux africains qui ont rassemblé des athlètes de toute l’Afrique. Ce genre d’événements est-il un cache-misère ?

Ça dépend de ce qu’en font les organisateurs. Par exemple, le Festival panafricain de musique (FESPAM) est un gouffre à sous qui n’apporte pas grand chose au pays ! Ces événements devraient permettre de rencontrer d’autres sportifs, d’autres artistes, d’investir de l’argent dans le pays, de faire vivre l’économie… Pendant les éditions du FESPAM, des milliards de francs CFA ont été dépensés. Pourtant, des artistes congolais se sont retrouvés obligés de rester des semaines entières dans des hôtels, parce que les factures n’ont pas été payées. Une année, les organisateurs ont logé un groupe de pygmées dans… un parc zoologique, en prétextant que c’était leur milieu naturel ! Aujourd’hui, ces activités ne servent qu’aux intérêts de quelques-uns, au détriment du peuple.

L’opposition apporte-t-elle une réelle alternative ?

Malheureusement, je ne pense pas qu’on ait une opposition assez forte ou crédible. Ces gens ont souvent été liés à l’actuel régime, comme Mathias Dzon du FROCAD [ancien ministre des Finances de 1997 à 2002, ndlr]. Et c’est quand même bizarre que des politiciens qui attendaient leur tour, voyant que c’est compromis, demandent aux jeunes de sortir manifester. Les jeunes ont besoin de changer les choses. Mais pas de remettre en place ceux qui attendaient leur tour pour prendre le pouvoir. On ne doit pas se tromper là-dessus !

Divers mouvements citoyens de jeunesse ont émergé en Afrique comme « Y’en a marre » au Sénégal, « Génération change » au Cameroun, « Le Balai citoyen » au Burkina Faso… Qu’en est-il au Congo-Brazza ?

Des mouvements se mettent en place : Le Ras-le-bol, la Voix du peuple… Ce sont ces voix-là qui, à mon avis, sont audibles. Ces jeunes, diplômés, sans emploi, n’ont connu que ce système. Ils réclament le minimum pour que la population se sente enfin aimée, écoutée et considérée. Ça a été une grosse erreur politique de proposer ce référendum. Le pouvoir sait très bien que personne n’en veut. La meilleure des choses à faire pour ce président, c’est de céder sa place à la fin de son mandat. Espérons que ceux de l’opposition proposeront mieux que lorsqu’ils travaillaient avec le pouvoir en place. Sinon, le peuple en prendra acte !

Dans Le président, le réalisateur camerounais Jean-Pierre Bekolo faisait un portrait à peine voilé du dictateur Paul Biya. La politique a-t-elle aussi sa place dans le cinéma congolais ?

Le cinéma congolais devrait parler de tout : de Vérone Mankou [surnommé « le Steve Jobs congolais », ndlr], des artistes, de la politique. C’est le cinéma j’ai envie de défendre. Depuis quelques années, je produis des réalisateurs qui ont envie d’évoquer l’Afrique au présent. Ce n’est pas dans trente ou quarante ans qu’il s’agira de parler de la crise au Congo, parce qu’on a peur de le faire aujourd’hui. C’est maintenant. Parler, c’est engager un dialogue, même si en face personne ne donne suite. Il y a un malaise dans la société. Et c’est aussi le rôle du cinéma de le traiter.

Quels échos avez-vous eu de cette récente manifestation, décrite comme la plus importante depuis 1997 ?

C’était une manifestation pacifique. Même s’il certains commentaires sur Internet – de personnes certainement proches du pouvoir – prétendaient que des explosifs ont été retrouvés dans le véhicule d’une personnalité de l’opposition, ou qu’il y avait très peu de gens… C’est faux. Un ami qui était sur place m’a envoyé des photos et vidéos que j’ai publiées sur Facebook. Ce rassemblement va au-delà du meeting politique. C’est un peuple mobilisé qui lance un avertissement. Une façon de dire : « Vous avez demandé au peuple de s’exprimer monsieur le Président ? On s’exprime. On n’en veut pas! » Les gens se sont vraiment exprimés avec force. C’est au pouvoir d’en prendre la mesure. Personne n’a envie qu’on n’en arrive à l’inévitable.

Quel est votre rêve pour le Congo ?

Que je retrouve la fierté d’être Congolais. Je donne énormément pour mon pays. J’aimerais qu’il me donne aussi. Quand l’équipe nationale de football des Diables Rouges joue, on est fiers de les accompagner. J’aimerais que les Diables rouges ne soient pas uniquement dans le sport, mais aussi dans la musique, l’enseignement, le cinéma, la peinture… Que cela soit enfin mis en valeur, pour que les Congolais soient fiers d’appartenir à ce pays. Malheureusement, c’est très loin d’être le cas.


Notes :
1 Du 15 au 14 mai 1999, peu après la guerre civile qui a ensanglanté le pays pendant deux ans, plusieurs centaines de personnes ont été enlevées au Beach, le débarcadère fluvial de Brazzaville et assassinées.
En 2001, une plainte pour crime contre l’Humanité visant Denis Sassou Nguesso et plusieurs hauts responsables militaires a été déposée par l’Observatoire congolais pour les droits de l’Homme, la Ligue des droits de l’Homme et la Fédération internationale des droits de l’Homme.

2 Chaîne dirigée par Maurice Nguesso, le frère du Président.

3 Le 15 août dernier, la justice française a fait saisir deux biens immobiliers appartenant à la famille du président Sassou Nguesso dans le cadre de l’affaire dite des « biens mal acquis ».

Pour aller plus loin :

. À voir : Les films du Paquebot, la société de production  de Rufin Mbou Mikima.

. À lire : Petit piment, d’Alain Mabanckou, Éditions du Seuil (2015).  L’histoire truculente d’un orphelin du Pointe-Noire des années 60-70 à l’époque de la « Révolution » du Parti congolais du travail (PCT).

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.