Les Sabéens-Mandéens, une communauté baptiste au cœur de l’Irak

Un rituel Sabéen-Mandéen. Photo Reuters/Michael Kooren

Un rituel Sabéen-Mandéen. Photo Reuters/Michael Kooren

Notre approche du monothéisme se résume souvent en trois noms : judaïsme, christianisme et islam. Pourtant, détrompez-vous, ils ne s’agit pas des seules religions prônant un monothéisme exclusif. Au cœur de l’Irak, vous trouverez à la marge de la société une petite communauté d’à peine 100 000 individus, héritière de tous les mouvements baptistes ayant existé entre le Ier et le IIe siècle. Il s’agit des Mandéens, appelés aussi Sabéens.

Aux côtés de la Torah, de l’Évangile et du Coran, ils possèdent leur propre livre sacré ; le « Ginza ou Genza Rabba » (le grand trésor), qu’ils considèrent comme regroupant les « feuillets » d’Adam, de Seth, fils d’Adam, et Shem, fils de Noé. En ce sens, la tradition mandéenne considère que le mandéisme est le premier monothéisme au monde, étant donné qu’il remonte à Adam. Le Genza Rabba relate la création du monde et les préceptes de Dieu, la lutte entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, la création d’Adam. En cela, il présente une théologie en quelque sorte dualiste, laissant penser qu’il a subi l’influence des autres religions de la région tel que le manichéisme. Le Genza Rabba est écrit en langue mandéenne, le dialecte oriental de l’araméen, langue de Jésus et des juifs à l’époque messianique.

Jean-Baptiste, prophète pour les chrétiens et les musulmans, sera la figure centrale du mandéisme ; mais ceux-là refuseront de voir en Jésus le Messie annoncé. En ce sens, les spécialistes ont considéré leur religion comme baptiste. Les origines de cette religion sont néanmoins très discutées. La tradition mandéenne nous explique que les Sabéens ont fui le sud de l’Irak à cause des pratiques polythéistes et se sont installés à Harran, première ville qui aurait été bâtie par Abraham après le déluge, et dans laquelle il s’installa après sa ville d’origine, Ur. Une partie de la communauté aurait alors subsisté à Harran tandis que l’autre se serait déplacée vers l’ouest et rencontra sur son chemin Jean-Baptiste, fils de Zacharie (Yahya en arabe ou Youhanna en araméen). C’est là que la communauté reçut ses enseignements et vit en lui un envoyé de Dieu. Le mandéisme est toutefois pour certains historiens l’héritier de tous les mouvements baptistes qui se sont développés en marge du judaïsme au Ier et IIe siècle. D’autres historiens considèrent au contraire que ce sont peut-être d’anciennes populations de Harran qui se sont nommées Sabéennes dans le but de se faire accepter par les autorités musulmanes, qui leur conférerait dès lors le statut de « gens du livre », dont les Sabéens font partie d’après le Coran. D’autres encore y voient l’origine du christianisme ou une secte dérivée de celui-ci. Quoi qu’il en soit, les origines de cette religion restent sombres, d’aucuns parlent d’un syncrétisme proche-oriental.

Le caractère sacré de l’eau

Mais si les Mandéens vénèrent le même Dieu, « le grand éternel », et mettent son unicité au centre de leur foi, leurs croyances vis-à-vis des prophètes constitue à elle seule une rupture avec les trois grands monothéismes. Abraham, Moïse et Jésus, au centre du judaïsme, du christianisme et de l’islam, dont le prophète Muhammad pour cette dernière, sont des usurpateurs selon eux. Les Mandéens croient au contraire à Adam, Abel, Seth, Enoch, Noé, Shem, Aram et Jean-Baptiste.

Le rite central chez les Mandéens est le baptême, rite qu’ils apprirent de Jean-Baptiste qui aurait baptisé Jésus dans le fleuve du Jourdain. L’eau est dotée d’un caractère sacré ; d’ailleurs leurs prières sont toujours précédées d’ablutions. Cette importance vitale de l’eau explique pourquoi leurs villes sont souvent érigées près des fleuves.

Le danger de l’extinction de la communauté est toutefois latent, notamment après la guerre d’Irak en 2003 qui a causé l’émigration de beaucoup de Sabéens d’Irak, déjà victimes de discriminations et parfois même de persécutions dans un pays qui connaît une incroyable diversité religieuse. En effet, les Mandéens, pourtant bien intégrés dans la population irakienne et en bonne entente avec les musulmans et chrétiens de la région, se sont souvent vus assimilés à des polythéistes, adorant les planètes, le soleil et la lune comme certains anciens peuples du Moyen-Orient, et cela sans doute dû aux préjugés sur leur religion et la méconnaissance de leurs origines. Le repli de la communauté sur elle-même n’a certainement pas contribué à corriger cette fausse vision vis-à-vis de leur religion. Ce n’est en effet qu’en 2000 que la communauté a décidé de traduire son livre sacré en Arabe, langue officielle de l’Irak et parlée par la majorité des Irakiens. Leur langue sacrée, le mandéen, court ce même danger d’extinction : peu de personnes aujourd’hui maîtrisent la version classique de cette langue, concurrencée par les langues nationales et locales.

Loubna Kheir
Actuellement étudiante en Histoire à l’université de Sorbonne-Paris IV, j’ai reçu une formation en sciences humaines en classes préparatoires littéraires. Je m’intéresse particulièrement à l’histoire politique et culturelle des sociétés orientales.