« La saison des femmes », une saga indienne de femmes libres

Une scène tirée du film "La Saison des femmes", réalisée par Leena Yadav.

Une scène tirée du film "La Saison des femmes", réalisée par Leena Yadav.

« La saison des femmes » (Parched) de Leena Yadav est un pavé dans l’immense mare du cinéma indien. À mille lieues des productions Bollywood très codifiées, ce film féministe indépendant et transgressif est une première. Rencontre avec sa réalisatrice.

The Dissident : Quel est le point de départ de « La saison des femmes »?

Leena Yadav : Ça a commencé d’une conversation avec une de mes actrices Tannishta Chatterjee (qui joue Rani dans le film, ndlr). Elle m’a raconté des histoires de femmes qu’elle a entendu quand elle tournait un autre film. J’ai trouvé intéressant la façon dont ces femmes parlaient de sexe de façon très honnête et réelle. Je me suis rendu compte qu’en ville on n’en parle pas avec autant de sincérité. Au début, je voulais appeler ça : « Sexe au village ». Je suis allée dans cette région du Gujarat, à l’ouest de l’Inde, et j’ai parlé à ces femmes dont les témoignages ont apporté des pierres à mon édifice. Je voulais capter l’esprit de ces femmes qui affrontent tant d’épreuves et ont un si grand instinct de survie.

 

Auparavant vous avez tourné deux films Bollywood, « Shabd » et « Teen patti ». C’est votre premier film indépendant. Pourquoi ?

Personne ne financerait un film sur les femmes dans le circuit commercial. C’est très difficile de trouver des investisseurs sur un sujet comme celui-là. Dans ce film, je n’ai pas de stars, pas d’acteurs connus. Ce qui est aussi un problème pour avoir des investisseurs. Aucune star de Bollywood ne ferait un film comme celui-là. C’est très risqué et le sujet est très sensible.

Il paraît que le tournage dans les villages du Gujarat a été épique. Vous avez raconté que certains hommes avaient peur que vous « contaminiez » leurs femmes par votre émancipation.

Si les femmes dans leurs villages voient des femmes comme moi et bien d’autres, elles vont commencer à imaginer une vie différente et le feront savoir à leurs hommes ! On allait dans des villages. Si l’un d’entre eux m’inspirait, on sensibilisait la population aux conditions de tournage, sur le fait qu’il y aurait toute une équipe de tournage pour un mois. J’ai tenu à impliquer les gens pour que ce film leur appartienne, les employer comme partie intégrante du tournage. Après ça, on me demandait: « Est-ce que vous nous dites qu’il y aura d’autres femmes comme vous qui vont venir au sein de votre équipe ? » J’ai répondu : « Oui, il y aura plein de femmes dans l’équipe. » Alors ils refusaient de participer. Et ces réponses venaient de la jeune génération et non pas des anciens. C’était très surprenant car ces jeunes sont éduqués et ont été en ville. Ils ont vu comment ça se passe en ville. Ça m’a inspiré le personnage de Gulab. Il a été à l’école mais il est complètement rétrograde. Ces jeunes qui sont allés en ville se sont dits : « Mon dieu, ces femmes sont devenues si indépendantes ! » Quand ils retournent aux villages, ils sont encore plus enclins à enfermer leurs femmes entre quatre murs parce qu’ils ont peur de perdre leur statut de domination.

Leena Yadav, réalisatrice de "La saison des femmes" (Parched). Photo DR

Leena Yadav, réalisatrice de « La saison des femmes » (Parched). Photo DR

Pour autant, il ne s’agit pas d’un film contre les hommes qui, dites-vous, sont aussi victimes de ce système.

Je crois totalement que les hommes sont aussi victimes. De manière générale, je me suis sentie mal pour ces hommes parce que, pas seulement en Inde mais dans le monde, les hommes souffrent du poids d’essayer de correspondre à l’image du mâle puissant, fort, qui a le contrôle, qui ne pleure pas, qui n’a pas d’émotions. Quand tu souscris à cette idée, tu es une victime car tu arrêtes de te comporter comme l’être humain que tu dois être avant tout. Dans cette configuration, il y a tellement de pression sur le personnage de Gulab. Grandir vite, devenir un homme, gagner de l’argent. Ça le met dans un état qui génère énormément de violence en lui.

D’où viennent ces personnages attachants de Rani, Lajjo, Bajli ?

Ces personnages ont été inspirés des femmes du village et de beaucoup d’histoires que j’ai entendu ailleurs. Rani, ce n’est pas un personnage authentique à 100%. J’ai rencontré une femme qui a été veuve à 15 ans qui élevait ses enfants seule. J’ai ensuite pensé au cycle des femmes qui se sacrifient pour payer la dot pour leur belle-fille. C’est un cercle vicieux qui doit être stoppé. Quelqu’un doit dire : « On ne peut pas continuer comme ça ».

Vous êtes vous même une femme forte. Avez-vous des modèles ?

Mon plus grand modèle, ce sont mes parents. Ils m’ont permis de m’épanouir en tant qu’individualité sans me traiter différemment sous prétexte que je suis une femme. C’est ce qui a façonné ma personnalité. Je savais que j’avais une marge de manœuvre pour faire ce que je voulais.

Votre film touche à beaucoup de tabous : les mariages précoces et arrangés, les femmes battues, la sexualité, la prostitution, l’homosexualité féminine, la stérilité masculine…

Quand j’ai écrit cette histoire, inspirée de celle de ces femmes, je me suis rendu compte que les mêmes choses se passent aussi à Bombay. Si je m’assieds quelque part là-bas, où je vis, j’en serai spectatrice. Il y a une tendance humaine à croire que les problèmes se trouvent ailleurs. J’ai écris mon script. Je l’ai envoyé à des amis réalisateurs, qui m’ont renvoyé en retour des histoires de partout dans le monde. Ça m’a fait comprendre que ce n’est pas qu’un problème en Inde. Ça existe dans le monde entier. J’ai présenté le film dans une quinzaine de pays. Partout où je vais, à Toronto ou en France, des femmes sont venues me dire : « Il y a la même histoire chez nous. »

Malgré toutes ces épreuves, le rire prédomine chez ces femmes, dans la vie comme dans le film.

Quand je rencontre ces femmes du village, je suis bluffée par leur esprit, leur vitalité. Elles rient de façon magnifique. Elles trouvent le bonheur partout où elles le peuvent. Je voulais rendre cela à l’image plus que tout. Mon rôle c’est de célébrer ces femmes et pas de dire : « Quelle vie de merde vous avez ! » La vie est comme ça. Quand on traverse des drames, on recherche le rire. Je me rappelle d’avoir rencontré cette femme qui se tenait au milieu de la pièce en riant. Son visage était enflé par des traces de coups. Je lui ai dit que je me sentais désolée pour elle. Elle m’a répondu : « Ne parlons de ça ! On s’amuse tellement ! » Et j’ai réalisé que c’est comme ça que doit être le personnage de Lajjo, celle qui rit le plus.

La fin du film est très optimiste. Trouvez-vous cela réaliste dans le contexte de l’État très conservateur du Gujarat ?

Cette fin est une sorte de fantasme, mais c’est surtout pour ces femmes une remise en question sur leur vie et la façon de franchir l’étape pour la changer. Le fait que Lajjo ait vérifié si elle est stérile ou non. Que Rani donne sa liberté à sa belle-fille. Ce sont les grands changements. Partir du village, ce n’est pas le grand changement. Les problèmes ne finissent jamais pour quiconque. Ces femmes partent du village mais en étant beaucoup plus avisées et mieux armées pour affronter la vie.

Votre film doit passer le comité de censure pour être diffusé en Inde. Où en sont les pourparlers ?

Nous sommes en négociation avec des distributeurs locaux pour que le film soit montré en Inde entre juillet et août. Ça m’intéresse de voir ce qui va se passer. Il a été vu partout dans le monde. J’aimerais que ce soit aussi le cas dans mon pays. Qu’il ne tombe pas sous le couperet. Parfois, on a peur de quelque chose et quand on y va franchement, ça passe. Ces scènes de nudité n’ont jamais été faites dans le cinéma indien. Mais j’espère que les censeurs vont comprendre le film. Je leur ai dit : « On est le pays du  Kama Sutra, alors pourquoi n’aurait-on pas de scènes de sexe dans nos films ? » Bien sûr, c’est un film risqué pour la censure car il y a beaucoup de choses encore jamais vues auparavant dans le cinéma indien. C’est une première. Parfois les premières se passent bien, parfois… On va voir. Je ne veux pas trop en parler avant que ça n’arrive.

Quels sont vos projets ?

Je veux faire des films sur toutes sortes de sujets. Je raconte des histoires. Que ce soit une comédie ou un thriller, je veux raconter une histoire avec des personnages forts. Ce sera peut-être un autre film sur des belles femmes. Il y a plus de réalisatrices en Inde aujourd’hui qu’il y a quelques années. Il y a aussi des ingénieures du son, des cadreuses. La place des femmes au cinéma augmente. C’est un peu lent mais on s’accroche !

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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