Salut du temps, par Jean Sénac

Jean Sénac. Photo Denis Martinez

SALUT DU TEMPS

Jean Sénac, poète

Pour une terre possible, ed. Points. Édition établie et présentée par Hamid Nacer-Khodja.

Beau visage une cicatrice
sans elle par où passerait
la mort ?

Tout ne serait que printemps fade
soupir amer de chicorée
mais vient le coup douce dorade
la cicatrice fait l’été
défait le lit
refait la lame
ornement-roi par où fuit l’âme

Du granit aux pores le même
départ le lieu où la source frémit
un visage n’est grand que pris
un baiser vert d’une cassure
aux stratagèmes de la nuit.

Ô taisez-vous lointaines symétriques
regagnez l’or et laissez-nous l’obus
Ici nous demeurons où but
Dieu-le-Rêveur à la bouche dorique.

ATTENDRE

1.

J’ai retrouvé dans le métro
cette faculté d’être affreusement pensif
et de baiser des amoureux
— leur clair m’emplit de jalousie

Qu’ils soient heureux !
Moi dans la solitude
je remonte un mal sans racine
un mal si léger qu’il me couvre de crêpe
mais cela suffit cela neigeusement
—     Seule poussière et seul le vent…

Ô mes amis ! On peut mourir de peu de chose
de perdre pied contre une rose
de laisser son cœur aux fourmis
Mon Bab-el-Oued aux jeunes loups de bronze
monte vers moi tandis que je fuis son ruisseau
Paris brutal sous la pierre à mensonge
est une ville froide.

J’ai repris le métro

 

MATINES

Salut seigneurs de ma folie
salut mort attentive
sœur sans répit qui me sauves des masques
et toi femme secrète
femme attendue
vierge à la lampe d’inquiétude
belle qui trouveras la phrase d’équilibre
et couperas le pain

Salut racaille solennelle
camarades des hautes luttes
et toi ma mère
et mon ami

Salut présage du soleil
audace du nid
mémoire du prince

Salut ô pour longtemps l’agonie de la rose

Salut terre de Dieu
exil de l’homme
verbe

Arbre
seul roi

 

CE JARDIN DU TRICHEUR QUI BÊCHE LA VÉRITÉ

1.

Le poète sera celui qui, s’accommodant de la banalité, fera germer sur la page cruciale le refus tendre des alouettes, la féroce magie des fontaines. Chaussé de fer, il éveillera le mouvement des immeubles, il humanisera l’objet et ses frivoles défaites, il rendra aux lèvres chétives le moteur du pain, les saisons de l’eau, il ouvrira les paupières aux zodiaques de l’amour. Quotidiennement il justifiera l’évidence. Mais dans l’ordre de la beauté, il préférera toujours un visage à son poème le plus digne. Au midi de la justice, il saluera la feuille blanche comme plus HAUTE que lui.

(Cerner, chaque jour davantage, l’honneur de ce combattant exemplaire)*

*souligné par Sénac.

 

The Dissident
L'indécence et le courage de la liberté.