Dans la série des ogres, on demande le poète

Jean-Pierre Siméon. Photo M. Durigneux

Jean-Pierre Siméon. Photo M. Durigneux

Par une belle après-midi de printemps, un géant se penche sur une toute petite fille et lui dit tendrement un poème de Verlaine : « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches / Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous. » Nous sommes à Montreuil, dans le grand hangar de la Parole errante.

Le géant aux yeux bleus se redresse et se dirige tranquillement vers le micro. Le temps d’une improvisation magistrale, Jean-Pierre Siméon démontre ce qui fait de la poésie une « force d’objection radicale » et embarque la salle subjuguée. Rires et questions fusent. Il y répond avec passion et simplicité. Un peu plus tard, il file reprendre le métro pour une autre rencontre au Théâtre des Déchargeurs, au cœur des Halles cette fois, qui propose depuis l’an dernier des rencontres mensuelles avec un poète contemporain.

L’allégresse et la puissance sont des mots qui lui vont bien. Il vous cite André Chedid et Charles Juliet dans le texte, mais il l’avoue aisément : en poésie, il « aime tout » – ou presque, à condition qu’elle décape et radoube, qu’elle force et oblige, qu’elle brûle et qu’elle emporte. Il aime les grands poètes de l’amour, et ceux de l’humour. Il peut vous parler vingt minutes des différentes couleurs de la neige ou des larmes. Il raconte ce que les poètes font à la langue et ce que la conscience, donc la politique, doit à la langue.

Il ne faut pas l’ignorer, le Goncourt de la poésie qui vient d’être attribué au « Printemps des poètes » lui doit, sinon tout, du moins l’essentiel. Certes, l’idée est née dans les esprits de Jack Lang et d’Emmanuel Hoog il y a une quinzaine d’années ; bien sûr, une équipe engagée n’a cessé de porter ses multiples projets, mais les jurés du Goncourt ne s’y sont pas trompés, c’est principalement à Siméon que la petite association doit d’être devenue la principale structure militant pour la poésie contemporaine. Le Printemps réussit grâce à lui un perpétuel tour de force : préserver l’esprit libertaire de la parole poétique, tout en creusant un sillon institutionnel qui assure à la prétendue mal-aimée de la littérature une visibilité sans cesse croissante.

Le pari de Siméon est à la fois très simple et très fou, bien moins naïf qu’il n’y paraît. Quand il affirme, dans un récent essai-manifeste, que « la poésie sauvera le monde », ce n’est pas manière de parler. C’est au contraire affirmer que le poème, en tant qu’il contredit par essence la langue de bois, provoque des ondes de choc dans la langue, répond plus que jamais à notre désir forcené de liberté : celle qui passe par la réappropriation d’un monde rongé par les clichés et le prêt-à-sentir.

Sillonnant la France de long en large, persuadé que les choses se passent aussi et surtout loin de Paris, incarnant à lui seul la possibilité d’une parole à la fois populaire et exigeante sur la poésie, Siméon ne cesse de le prouver : non seulement la poésie n’est pas morte, mais elle est violemment vivante, portée par des centaines d’auteurs, d’éditeurs, de revuistes recensés notamment dans la « Poéthèque » du site du Printemps. Alors, quand on hausse les épaules devant lui, le poète réplique avec le sourire qu’il n’est là ni pour divertir, ni pour ahurir. Ni pour diriger, ni pour convaincre. Juste pour tendre une main, chuchoter quelques mots justes, dire la sensation que nous n’osions plus nommer – ce manque d’air, cette aspiration forcenée vers la joie, sans illusion mais sans renoncement.
Ce don de passeur n’est que l’une des facettes de Jean-Pierre Siméon, celle qui fait de lui l’un des plus ardents défenseurs d’une poésie vitale et combattive. Car, même si ce prix vient couronner une aventure collective, son œuvre poétique propre méritait à elle seule le Goncourt. Principalement publiée chez Cheyne, elle est d’une grande force lyrique, quelque part entre amour fou et lucidité brutale. Il a notamment livré un splendide « Traité des sentiments contraires » qui dit tout du malheur et du bonheur d’exister. Mais c’est aussi un dramaturge internationalement reconnu, qui travaille depuis des années avec le TNP de Villeurbanne – il faut lire le court texte qu’il dédia à Laurent Terzieff, splendide plaidoyer pour l’intensité de vivre et de jouer, d’écrire et de partager.

« Ruiner le bavardage des discours » par un seul vers, croire à la poésie comme ferment d’insoumission, condition de l’esprit critique, c’est la tâche que s’est assigné le poète, celle qu’il a remplie, celle que ce Goncourt particulièrement inspiré vient consacrer.

Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino est écrivaine et magistrate à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de "Max-Pol Fouchet, le feu la flamme", (Michalon, 2013), "La Ferme des énarques" (Michalon, 2015) et "Michel Onfray ou l’intuition du monde" (Le Passeur, 2016). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.

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