Sous Franco, dompter la solitude

Antonia Jover del Olmo est née en juin 1939, alors que la guerre civile s’était terminée seulement trois mois plus tôt. Âgée d’à peine deux mois, elle et sa mère furent incarcérées pour trois ans par le régime franquiste. Marquée comme « rouge » depuis sa naissance, Antonia vit durant son enfance le mépris des sœurs et de ses propres camarades de classe. Une bénédiction qui lui inspirera sa force de caractère, son engagement, et lui permettra peut-être aussi de dompter la peur universelle de la solitude.

À l’association d’Expressos politics catala, lorsque l’on demande à parler avec des anciens prisonniers, militants avec une histoire particulière, Antonia vous indiquera quelques noms en oubliant de dire qu’elle-même fut prisonnière et militante. Alors qu’Antonia est sans conteste le plus jeune de ces ex prisonniers politiques et l’une des plus anciennes membres de l’association. Elle est entrée en prison à l’âge de deux mois en aout 1939 avec sa mère qui venait d’être condamnée à 30 ans de prison, puis eut la grâce des juges alors que les six précédents s’étaient fait condamner à mort et fusiller de suite.

Photo de Antonia en prison, prise par une ONG.

Photo de Antonia en prison, prise par une ONG.

Pour en arriver là, ses parents avaient lutté avec les communistes pendant la guerre. Ils furent enfermés dans le village d’origine de sa mère à Alcala de Henares. Sa mère, Baldemora, décide, lorsqu’elle voit toutes les personnes lever le bras dans la rue au passage des militaires, de rentrer au village chez ses parents, « qui vivaient juste en face de la maison de Cervantes », remarque Antonia, « car notre famille était connue à Henares ». Une fois arrivée, Baldemora est interrogée dans une maison voisine qui se trouvait être l’ancienne demeure du président républicain Manuel Azaña. Elle avait peur d’être forcée à ingérer l’huile de ricin que les franquistes faisaient boire en ce temps durant les interrogatoires, et qui provoquait instantanément la libération du sphincter. Elle craignait que cela puisse blesser son bébé. Elle ne reçut cependant aucun mauvais traitement physique, même si l’interrogatoire fut « humiliant », selon Antonia.

La mobilisation de sa famille lui permet de sortir de prison provisoirement, pour accoucher. Une famille connue à Alcala : « Ils s’entendaient bien avec les curés et les sœurs, d’où leur aide pour que ma mère puisse me mettre au monde à la maison, avec une assistance médicale pour l’accouchement ». Une faveur qui ne fut accordée qu’à condition qu’un « garde civil » reste constamment à l’entrée de sa maison pour surveiller les sorties. « Depuis, ma mère a toujours eu peur de la guardia civile et de leurs tricornes ». Celle-ci fut ensuite jugée en août, deux mois après la naissance d’Antonia, pour être condamnée à 30 ans et un jour de prison. « Cela fait partie des jugements injustes qui furent prononcés sous le régime de Franco, régime qui lui n’a jamais été condamné… Mon père et ma mère vécurent cette injustice », confie Antonia. Sa mère fut ainsi déclarée coupable d’être mariée à un communiste et de refuser de dévoiler où se trouvait son mari. Elle le pensait hors du pays après avoir pris le dernier bateau à Alicante. Il était en fait enfermé à Murcie. Quelques années plus tard, ils reprendront contact lorsqu’il sera transféré à la prison de Madrid.

Le jour de la naissance d’Antonia, Agustina, une amie de sa mère, a informé cette dernière d’une nouvelle loi qui devait retirer les enfants des républicains incarcérés. « À entendre, cela ma mère ne me lâchait plus ». Lors de son arrivée en prison, « elle refusa de me laisser à ma grand-mère au prétexte qu’il fallait m’allaiter – je pus rester avec elle ». Après deux mois d’incarcération, sa mère apprend que des phalangistes viennent la chercher. « Agustina lui proposa de me baptiser et d’être nommée comme marraine, ainsi, s’ils m’enlevaient à ma mère, elle aurait la garde le temps que ma mère sorte ». Une tentative payante. Le directeur était un bon ami de la famille d’Agostina, les Ventura Coral, qui tenait le journal d’Alcala. « C’est ce qui m’a sauvé, j’ai eu la chance que beaucoup n’ont pas eue ». Rester n’était pas le paradis pour autant. Elle avait les cheveux rasés à cause des puces et des poux.

« Les femmes ont le plus souffert »

Une pièce de théâtre a récemment été écrite avec l’aide de l’association. Antonia a participé à sa rédaction : « Je leur ai dit que si dans une œuvre sur les prisons franquistes, on ne voyait que des hommes, alors cela suggérait que les femmes n’y étaient pas. Or ce sont celles qui ont le plus souffert : elles furent humiliées, violées, traitées comme des animaux. Elles virent mourir leurs enfants ». Antonia a grandi et appris à marcher, à parler dans la prison. Elle se souvient courir dans la cellule et dans les couloirs, regarder pendant des heures par la fenêtre. Elle, qui durant trois ans n’a presque jamais vu le monde extérieur. À sa sortie avec sa mère, elles vécurent à côté de la prison, chez sa tante. Sa mère était souvent à Madrid pour soutenir son père, toujours enfermé… Dans ses rêves d’enfants, Antonia revoit la prison sans le savoir, les couloirs et les cellules. Elle se souvient des moindres recoins du bâtiment. Sa mère dut lui expliquer que ce ne sont pas des rêves, qu’elles ont bien vécus là, pour des raisons précises. Antonia aura l’opportunité de faire l’école jusqu’à 11 ans avec une amie de prison de sa mère. « C’est avec elle que j’ai le plus appris. Parce qu’avec les sœurs, nous n’apprenions rien d’autre que de passer notre temps le bras en l’air en chantant « cara al sol » (un chant fasciste) et nous prions. Nous perdions beaucoup de temps. Je n’ai rien appris au collège ».

Sa relation avec les sœurs au collège est complexe, elles n’avaient de cesse de dénoncer « les rouges, les républicains, comme le diable. Une véritable éducation de la haine ». Comme à l’école tout le monde sait que les parents d’Antonia sont « des rouges », les enfants la repoussent et l’isolent. « Mais j’ai eu une amie qui m’a défendue contre toute attente, alors que ses parents étaient franquistes. Je l’ai cherchée par la suite, mais je ne l’ai jamais retrouvée. Son nom était Angelina Reza ». Un jour, Antonia demanda à sa mère : « Pourquoi les sœurs disent-elles que les rouges et les républicains sont mauvais ? » À cette question, sa mère répondit : « Dis-leur que le sang est rouge et que le cœur est à gauche ». Une anecdote à laquelle Antonia pense encore parfois aujourd’hui, avec le sourire.

La jeune Antonia s’affirme dans ses positions avec l’appui inconditionnel de sa mère. Elle se sent mieux. Elle découvre la raison de son isolement et s’accoutume à être ainsi, n’a plus peur de tenir tête aux sœurs : « Elles disaient que les rois mages n’apportaient pas de cadeaux aux enfants méchants. Comme ma mère m’avait expliqué que les rois n’existaient pas et que, si je n’avais pas de cadeau, c’était du fait de notre situation, alors je le répétais à ceux qui m’embêtaient avec cela. Et les sœurs me battaient. C’est sur que cela t’isole, mais en contrepartie ça te forme ». Antonia se découvre alors solitaire. Après l’école, elle court à la maison. « Mon oncle était portier du cinéma. J’y suis allé énormément, je pouvais vivre d’autres vies. Pour cela, ça ne me dérange pas d’être seule, j’aime la lutte et le fait d’être ensemble, mais la solitude ne me fait pas peur ».

Les parents d'Antonia gare d'Atocha, le jour de sa rencontre avec son père

Les parents d’Antonia, gare d’Atocha, le jour de sa rencontre avec son père.

Son père était un homme de confiance des Russes lorsqu’ils s’établirent à Alcala de Henares, pour cela sa mère ne lui avait jamais dit où il était et si un jour elle pourrait le voir. En 1956, son père sortit de la prison et Antonia le vit pour la première fois gare d’Atocha (la plus grande de Madrid) : « Je ne pouvais plus me décoller de lui ». Son père lui demanda tout ce qu’elle avait pu apprendre durant toutes ces années, elle lui répondit qu’elle savait plein de choses sur le catholicisme, la Bible… Son père lui demanda ce qu’elle en pensait. Antonia, 16 ans, lui répondit : « Eh bien, si le monde doit être ainsi, il ne vaut pas la peine d’être vécu, c’est un monde hypocrite, faux et incohérent ». « Alors mon père me confia les larmes aux yeux que je ne pouvais pas savoir le bonheur pour lui d’avoir une fille comme moi. Il m’a enseigné plein de nouvelles choses et j’ai oublié tout ce qui concernait la religion. » Antonia entra au lycée pour faire des études de commerce et puis dans la mécanographie.

Elle se souvient avec amusement des premiers travaux qu’elle fit, des affiches avec écrit « Liberté, amnistie, autonomie, ou l’école en Catalan ». Puis elle ouvre une glacerie en 1957 à Barcelone, elle en ouvrira même une seconde. Lorsque le PSUC lui demande à elle et ses parents de cacher le lider du parti Gregorio Lopez Raimundo, entré clandestinement en Catalogne, elle accepte. Cependant, ce choix implique des conséquences importantes : elle ne peut plus amener des amis à la maison, avoir de relation amoureuse et, « le plus dur pour moi », selon ses mots, elle dut arrêter la lutte. « Un sacrifice, non ? » insiste-t-elle. Elle vivra ainsi durant 14 ans. Cette époque, Antonia la commente peu, alors que le sacrifice de 14 années de sa vie pour celle d’un autre aurait mérité ne serait-ce qu’une reconnaissance. « J’ai appris à vivre seule durant les années d’école, au village… J’étais une passionnée des échecs ». De nombreux trophées de la discipline ornent en effet le dessus d’une étagère dans son salon. Elle fut même sélectionnée pour le mondial en Yougoslavie, mais elle ne fut jamais autorisée à sortir du pays… « Je n’avais pas fait mon service social car ils y enseignaient les thèses fascistes, de ce fait je n’avais pas mon permis non plu. Ça ne m’a pas empêché de conduire pendant huit ans sans permis sous la dictature. » indique-elle en riant.

Antonia avec les yayoflautas.

Antonia avec les yayoflautas.

Antonia s’est habituée à son monde peuplé de livres, de films, de musique ou d’écriture, des activités qui lui permettent de mieux supporter la solitude. Antonia fait partie, depuis le mouvement du 15 mai (Indignés), des « yayoflautas», une chorale où en plus de chanter, elle écrit des chansons et poèmes. Elle participa aussi à l’occupation des banques. « C’est très simple, avec les années je suis de plus en plus occupé » conclut-elle.

Thomas Durand
Journaliste en formation à Barcelone après des études en sciences politiques. Spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux et politiques.