Suisse : la culture du compromis

suisse

En ces temps de crise, la démocratie directe relève davantage du vague concept philosophique que d’un système politique encadrant la pratique du pouvoir. Il est pourtant un État, la Suisse, au sein duquel la consultation populaire est à la base de toute initiative politique. Et ça marche très bien. Rencontre avec Beat Zimmermann, consul de Suisse à Nantes.

The Dissident : Comment le système politique helvète est-il structuré ?

Beat Zimmermann : Nous avons trois échelles de pouvoir : la commune, le canton et l’Etat. On retrouve la démocratie participative à tous les étages. Pour la commune par exemple, tous les citoyens en âge de voter sont consultés par le conseil communal pendant des réunions publiques. Chacun est libre de participer ou non et peut prendre la parole pour exprimer son point de vue et ses arguments. Après le débat, les citoyens procèdent à un vote à main levée pour prendre une décision. On appelle ça le landsgemeinde. Ça a toujours été comme ça. L’idée est la même pour les cantons, mais la forme est différente. Une fois par an, on organise une réunion officielle publique dans une salle ou sur une place du chef-lieu du canton. Encore une fois, les gens votent, parfois à main levée, pour élire les conseillers cantonaux, mais aussi les juges, faire valider le budget, etc. Quant à l’Etat, c’est tout ce qui concerne le pays dans son ensemble : la politique extérieure, les chemins de fer, l’armée, la monnaie, etc. Tout ça date d’il y a bien longtemps.

Il n’y a effectivement pas de président. Pour l’Etat, nous avons l’assemblée fédérale, ou parlement, et le gouvernement. Au sein du parlement, il y a les conseillers nationaux qui sont élus par le peuple et pour le peuple et les conseillers des Etats, chargés de représenter les cantons. Si un vote concerne la constitution, les deux assemblées doivent s’exprimer, et il faut obtenir la double majorité. Cela permet aux cantons peu peuplés de faire entendre leurs voix dans la fédération. Ils constituent une sorte de garde-fou qui empêche les grandes villes d’imposer leurs intérêts au reste du pays. Ces deux entités proposent ensuite sept assemblées au cours desquelles est élu le gouvernement : sept conseillers fédéraux, tous chargés d’un département différent.

Beat Zimmermann, consul de Suisse à Nantes.

Beat Zimmermann, consul de Suisse à Nantes.

D’où vient cette culture de la démocratie ?

Ça remonte à loin. Dans le temps, notre pays, c’était encore des sauvages qui vivaient dans les montagnes ! Mais petit à petit, il y a eu un premier embryon de Suisse qui est apparu. En 1291, trois régions se sont fédérées : les cantons d’Uri, de Schwytz et d’Unterwalden. A cette époque, on se faisait toujours embêté par les Habsbourg qui régnaient sur une grande partie de l’Europe, parce que la Suisse était un passage pour aller vers le sud. Les trois cantons avaient juré de se donner assistance entre eux en cas de danger. Ils avaient mis en place ce système pyramidal commune-canton-état, avec les votes à main levée pour prendre les décisions. C’est la base de la démocratie. Finalement, ça marchait si bien que d’autres cantons se sont greffés à l’entité. Aujourd’hui il y en a 26 au sein de la fédération et quatre langues officielles : le français, l’italien, l’allemand et le romanche. Mais il a fallu du temps pour s’amalgamer, entre 1291 et 2012 !

Les gens sont-ils obligés de voter pour garantir une participation suffisante aux consultations ?

Non, il n’y a pas d’obligation de vote. Il me semble que le canton d’Argovie obligeait ses habitants à participer aux scrutins sous peine d’amende, mais je ne sais pas si ça existe encore.

Quels sont les outils démocratiques les plus utilisés ?

Sans doute l’initiative populaire et le référendum. Les Suisses sont sollicités quatre fois par an pour voter ce dernier. Il s’agit alors de remettre en question un texte de loi déjà approuvé par le gouvernement. Mais chaque référendum peut traiter de plusieurs sujets. Par exemple, en tant qu’expatrié, j’ai reçu il y a quelques jours des documents pour participer au prochain scrutin, le 3 mars. Je peux voter soit par courrier, soit par internet. Et cette consultation se fera sur trois thématiques : la politique familiale, le plafonnement des salaires des patrons et l’administration des terres arables et constructibles. Si des citoyens ne sont pas d’accord, ils peuvent faire changer la nouvelle loi s’ils réunissent 50 000 signatures derrière eux, dans les 100 jours qui suivent. D’une manière générale, chaque citoyen peut faire voter une problématique s’il réussit à recueillir 100 000 signatures : c’est l’initiative populaire. Nous avons eu par exemple un moratoire sur les organismes génétiquement modifiés qui a été accepté. D’autres ont voulu instaurer un dimanche sans voiture, mais cette fois-ci le vote a été rejeté. Il existe aussi d’autres moyens de participation, comme la pétition ou l’engagement politique.

Comment ferait la Suisse pour gérer un Notre-Dame-des-Landes ?

S’il y avait un tel projet chez nous, il y aurait déjà eu une votation d’organisée, portant sur le sujet. Mais quelque part, c’est le cas aussi en France quand vous élisez les conseillers généraux et régionaux. Nous, en Suisse, avant le vote on se tape dessus et on laisse la place à de belles joutes verbales. Par contre, une fois que le vote est passé, tout le monde accepte le résultat. Personne ne remet en question. En France, vous n’avez pas cette habitude, tout est très jacobin.

La Suisse serait donc le pays où la protestation n’existe pas ?

Si, bien entendu, il y a de la protestation parfois. Mais nous, nous avons la culture du compromis. Par exemple, les Suisses ne font la grève que lorsque rien ne va plus. Mais ça n’existe quasiment pas, car les syndicats et les patrons discutent entre eux. Ils finissent toujours par conclure un contrat de quatre ans qui négocie les salaires, les vacances, etc. C’est un compromis. Les patrons et les salariés s’engagent à respecter le contrat, et notamment à ne pas faire grève, jusqu’à la négociation d’un nouveau texte quatre ans plus tard. Les Suisses sont dans la conciliation, là où les Français sont dans la confrontation. Cela dit, nous avons nous aussi nos partisans de la politique du bistrot. Ils rouspètent et ils tapent du poing sur la table. Alors des fois je leur demande: « On t’entend beaucoup critiquer toi, mais est-ce que tu votes ? » Et bien souvent ils me répondent que non ! C’est toujours facile de critiquer sans prendre part au vote.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.