Sylvie Glissant : « Edifier une nouvelle pensée de la résistance »

Sylvie Glissant

Edouard Glissant, philosophe et poète, a créé en 2006 l’Institut du Tout-Monde, un lieu « rhizome », « incontournable », reprenant l’intention poétique qui a constitué l’essence de son engagement. A sa mort le 3 février 2011 à Paris, son épouse Sylvie Glissant a repris la direction, de nouveau, de l’Institut pour poursuivre la diffusion de sa pensée « archipélique » et de ses valeurs. En 2013, elle a créé avec l’équipe du Tout-Monde le mémorial virtuel des esclavages et de leurs abolitions. Dans un entretien exclusif avec The Dissident, elle revient sur l’importance de perpétuer les mémoires des peuples pour mieux comprendre notre monde contemporain.

The Dissident : Edouard Glissant est décédé il y a maintenant deux ans et a laissé un immense vide derrière lui. Comment faites-vous pour vivre et perpétuer ses valeurs depuis sa disparition ?

Sylvie Glissant : Il y a eu un grand déphasage, à peu près deux ans de flottement pendant lesquels il a fallu se réorganiser, essayer d’envisager l’après Edouard. Le parti pris avec l’équipe du Tout-Monde a été de repartir des projets qu’il avait déjà mis en place durant ces dernières années. Nous avons repris tous ses programmes, ses paroles, son intention poétique. Tous nos amis ont répondu présent et se sont retrouvés à l’Institut du Tout-Monde pour poursuivre les réflexions, le dialogue, les chantiers. Malgré tout, la disparition d’Edouard est encore récente, je me sens toujours perturbée. Je n’ose pas intervenir en public de peur de trahir sa pensée. C’est difficile de rendre compte d’une pensée aussi « solide » que la sienne.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qu’est l’Institut du Tout-Monde, et notamment la notion de Tout-Monde ?

Edouard avait cette définition du lieu qui consiste à dire que l’on part toujours d’un lieu très concret, de son lieu,et que celui-ci est de toute façon incontournable, notammentparce que l’on ne peut pas en faire le tour. Le lieu du Tout-Monde, c’est ce lieu « commun »,tellement vaste, tellement large, qui accueille toutes les extensions du rhizome dont il parlait, tous les existants. Il avait développé cette idée à partir, non pas d’une racine unique, mais au contraire d’une multitude de racines qui se relient et se croisent les unes les autres pour former un rhizome, image de cette poétique de la Relation d’un « Tout-Monde ». Ainsi, l’Institut du Tout-Monde a vocation à participer au rassemblement des opinions éparses dans l’espace international, et des pensées du monde, différentes. Il s’agit aussi de favoriser le partage, si nécessaire aujourd’hui, des mémoires des peuples et des  histoires des communautés dont participent ces mémoires poétiques souvent dissoutes dans les émergences violentes et répressives des actualités et des politiques. Nous savons que la meilleure manière de préserver ces mémoires, c’est de les mettre ensemble.

Vous avez donc créé à l’Institut un mémorial virtuel des esclavages et de leurs abolitions. Pourquoi le pluriel ?

Oui, il y a plusieurs esclavages, comme il y a des Afriques et non pas une Afrique. Il y a eu l’esclavage atlantique, transsaharien, dans l’océan Indien, etc. Mais il y a aussi les servitudes modernes, les oppressions et répressions de tous les migrants clandestins, les anonymes qui disparaissent dans la traversée de toutes les mers… On part effectivement d’une histoire, des histoires, mais on se rend compte que ce n’est pas terminé. L’esclavage, les servitudes continuent et sont partout. Commémorer l’abolition de ces esclavages nous permet maintenant de mieux penser les servitudes actuelles, de s’ouvrir au présent, au réel. Nous ne sommes pas coupés du tout de ce passé car ce que nous vivons en est la conséquence : il s’agit de tous les esclavages contemporains que l’on retrouve un peu partout dans le monde. Les commémorations nous rappellent par exemple que l’Europe poursuit une forme d’exploitation des pays africains à travers l’exploitation de leurs ressources naturelles, vitales finalement, et ne sort toujours pas des processus  de répression des immigrations qui en découlent.

Sur votre mémorial virtuel, il y a notamment le film de Serge Bilé, Paroles d’esclavage, qui dégage beaucoup d’émotions en faisant intervenir des témoignages de gens qui se souviennent des histoires que leurs racontaient leurs grands-parents esclaves durant leur enfance. Ne craignez-vous pas que cette émotion soit à terme remplacée chez l’internaute par d’autres émotions plus fortes de sa vie de tous les jours, et qui aboutiraient peut-être à une autre forme d’oubli ?

Non je ne pense pas. A travers ces témoignages et ces émotions, qui se disent souvent pour la première fois, on peut mieux comprendre les traces qui courent toujours dans les imaginaires « contemporains », pourrait-on dire. Pour nous, c’était très important de pouvoir diffuser cette mémoire, ces paroles. Ces sentiments de l’autre deviennent des monuments qui inscrivent quelque chose de fondamental, qui nous constitue à l’heure actuelle. Alors oui, nos préoccupations, nos propres ressentis peuvent peut-être nous écarter de ces émotions-ci et  peuvent perturber notre compréhension du sens de ces éclats de paroles. Mais si l’on s’y attache un peu, il me semble que, à travers ces paroles, ces gestes, ces regards… On comprend mieux ce que nous vivons : cela nous permet selon moi d’appréhender d’une autre manière le sens de notre vie, de notre existence à nous, ensemble et particulière. On comprend mieux aussi tous les excès, tous les fascismes. C’est un instrument très important pour édifier une nouvelle pensée de la résistance face à tous ces systèmes très oppresseurs, qui nous perturbent sans arrêt et qui finalement nous empêchent de vivre.

Reprendre les témoignages du passé pour mieux comprendre notre monde contemporain, est-ce cela qu’Edouard Glissant appelait la vision prophétique du passé ?

Oui en effet, je pense que c’est une de ses paroles importantes, dans le sens où beaucoup de cette mémoire a disparu complètement. Il n’y a quasiment pas eu d’histoire, parce qu’on ne la connait pas. Dans le gouffre du bateau négrier, les langues, les mots, les souvenirs de ceux qui ont survécu ont disparu, il n’en reste que les traces. On peut les saisir à travers des créations qui ont émergées, comme le jazz par exemple, qui reste une musique faite à partir de ces traces. L’histoire en tant que telle ne peut pas être racontée. Certes, on retrouve maintenant dans les archives les noms des personnes qui ont survécu, via les descendants d’esclaves qui ont pu résister. Mais hélas on n’a pas les noms de ceux qui n’ont pas survécu,  ceux des archives de la mémoire engloutiedans  la traversée de l’océan. Nous avons conçu ce site internet comme une sorte d’anthologie de toutes ces traces. A ce titre, je remercie chaleureusement Loïc Céry, qui en est la cheville ouvrière. Il s’agissait de les rassembler dans un lieu de partage, de les mettre les unes à côté des autres, pour rendre visible un sens de toutes nos histoires et mémoires disparues. Ce qu’on imagine aujourd’hui, ce que l’on « retrouve », ne vient pas de nulle part. C’est une accumulation de choses, de strates, des cairns temporels, dans nos imaginaires, qui se sont transmis et assemblés de générations en générations, à travers nos créations.

Un pays comme la France a d’abord ressenti une grande culpabilité à ce sujet avant de le reconnaître progressivement en érigeant, à Nantes, des mémoriaux sur l’abolition de l’esclavage. Ne devrait-on pas aller jusqu’à dédommager les populations qui furent victimes de la traite négrière, pour instaurer ensuite le dialogue et favoriser la réconciliation et le « vivre ensemble » ?

La question des réparations est très compliquée, très difficile. François Hollande a raison de citer Aimé Césaire lorsqu’il parle d’ « impossible réparation ». Comment réparer un tel traumatisme ? Rien ne peut compenser cette souffrance. En revanche, je pense qu’on peut imaginer, dans le cadre d’un rassemblement des mémoires, une nouvelle façon de nous penser, de nous envisager, tous ensemble, avec l’Afrique, de regarder dans la même direction. D’autres questions se posent : qui devrait-on indemniser à l’heure actuelle ? Quelle serait la nature d’une réparation ? A qui profite les énormes et précieuses ressources africaines ? Leur exploitation par les pays occidentaux ne se fait-elle pas avec la collaboration coupable des autorités politiques et économiques de certains de ces pays d’Afrique ? On a épuisé l’Afrique de ses ressources humaines pendant des siècles avec le commerce triangulaire.

Malgré tout, on continue à la vider de ses forces vives en perpétuant un système de pratiques et de « contrôle esclavagiste de la main d’œuvre », comme le dit Ibrahima Thioub, pour l’exploitation de ses ressources dites « naturelles » qui profite au monde entier sauf à ce continent. Plutôt que des réparations, ne conviendrait-il pas plutôt de permettre l’émergence de nouvelles forces communes par le partage de toutes les richesses et ressources, et d’abord par le partage d’une intention et d’une vision commune ? Cela peut peut-être paraître naïf ou utopique, mais nous partons presque toujours d’une utopie pour imaginer les possibles ! Il me semble que la meilleure réparation, ce serait cette utopie du partage. Pour l’instant, on en est très loin et c’est vrai que l’on ne comprend pas véritablement ce qui se passe en Afrique à l’heure actuelle. Il n’y a aucune communication. La Relation n’existe pas encore. Il nous faut inaugurer de nouveaux chantiers et relier les archipels du monde, pour évoquer une autre pensée d’Edouard Glissant.

En Europe, on observe une montée de l’extrême droite, avec en Grèce l’émergence de l’Aube Dorée, ou encore la mort d’un jeune homme en France suite à une bagarre avec des skinheads. Quel regard portez-vous là-dessus ?

On ne peut accepter cela, bien entendu. Edouard montrait à ce propos qu’à chaque fois qu’une identité se sent menacée, cela aboutit à des actions de ce genre, où elle affirme de façon radicale, sans nuance, ce qu’elle « est ». On se range sous son drapeau, son identité exclusive, une identité particulière, totalement différente, non contaminée par celle de l’autre, etc. En fait, les gens ont peur du mélange, de ces identités multiples qui sont pourtant une réalité. C’est aussi un lieu commun maintenant de dire que cette raideur fermée sur elle même provoque toutes les guerres et les montées de nationalismes délirants. L’idée du mélange, du partage, est pour certaines personnes tout à fait inconcevable… et inadmissible, insupportable, on le sait.

Finalement, est-ce que le rôle d’un mémorial est rempli s’il n’y a pas de relais politique ou médiatique qui permette de perpétuer la mémoire ? Exemple avec les extrêmes d’aujourd’hui qui reviennent, malgré le fait que ce soit déjà arrivé par le passé avec les conséquences que l’on connaît.

Le rôle des médias est en effet important et nécessaire. C’est un des moyens qui peut permettre la relation, qui la répare souvent quand elle a été brisée par ces formes violentes et répressives d’affirmation d’un soi exclusif. Quand on est rétréci dans son lieu unique, on développe une identité exclusive de l’autre et des comportements d’isolement terribles, donc mortifères. Les médias doivent avoir donc cette fonction de lien vital, qui favorise « une poétique de la Relation » entre les communautés. D’où l’importance du média numérique qui est un espace « sans borne », ou presque. Nous avons choisi cet espace virtuel, qui en soi n’en est pas un puisque que tout y est bien réel et de paroles vives, pour édifier un mémorial des mémoires des esclavages et des abolitions. C’est une pierre sans socle, une roche du temps flottante qui peut contenir dans sa matière tous les lieux où les mémoires et les histoires peuvent se conjoindre au même instant.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.