Syrie, 2 ans de guerre, 80.000 morts : où sont les intellectuels français ?

guerre-syrie

Dans une tribune parue sur le Plus du Nouvel Obs, le géographe Laurent Chalard met en évidence le manque d’implication des intellectuels français dans une guerre civile syrienne de plus en plus meurtrière.

Depuis plus de deux ans, une guerre civile sévit en Syrie, dont le nombre de morts se rapproche dangereusement des 100.000, en faisant l’un des conflits les plus meurtriers de ce début de XXI° siècle. Elle fournit son lot de massacres quotidiens, plus horribles les uns que les autres, sans que l’ombre d’une seule lueur d’espoir d’un règlement pacifique n’apparaisse à l’horizon.

Or, contrairement à d’autres guerres qui, par le passé, ont mobilisé les intellectuels de notre pays, que ce soit en Libye ou au Mali pour ne citer que les interventions militaires les plus récentes, la Syrie semble désintéresser totalement le milieu intellectuel français, pourtant traditionnellement prompt à adopter une attitude pacifique dans un soucis d’humanité, visant à limiter le nombre de victimes civiles.

En outre, les quelques (rares) intellectuels qui s’engagent semblent être des militants acharnés d’un parti, en l’occurrence les soi-disant « rebelles », et donc d’une solution militaire au conflit, avec tout ce que cela sous-entend sur le plan humanitaire. Cette position apparaît assez surprenante par rapport à la tradition philosophique du pays des droits de l’homme, qui devrait plutôt pousser à rechercher des solutions pacifiques. Comment en sommes-nous donc arrivés là ?

La mort des intellectuels français

En fait, le conflit syrien n’est que le triste témoignage de la mort des intellectuels français, quelque chose que l’on pressentait depuis un certain temps, mais qui est désormais définitivement actée. Conséquence du processus de reproduction sociale et de cooptation existant dans le milieu de la recherche, la plupart des personnes ayant accès aux médias sont désormais complètement compromises avec les milieux dirigeants, ce qui les empêche d’adopter une posture neutre face à un conflit géopolitique majeur, qui dépasse largement le cadre géographique du Proche-Orient, ou tout du moins les plonge dans le silence par peur d’un possible lynchage médiatique, comme ce fut le cas pour l’écrivain Régis Debray pendant la guerre du Kosovo en 1999.

Or, l’État français et ses élites sont complètement partie prenante du conflit syrien, soutenant sans vergogne, pour des raisons géopolitiques difficilement compréhensibles, l’opposition au dictateur Bachar al-Assad, bien que de l’avis de tous les spécialistes elle comprenne des terroristes islamistes adeptes des massacres, en particulier des chrétiens, populations dont la France se présente traditionnellement comme le protecteur dans cette région du monde.

En conséquence, un positionnement philosophique humaniste, visant à mettre fin le plus rapidement possible aux hostilités, apparaît en totale contradiction avec l’action menée par la France. En effet, il conduirait à imposer un cessez-le-feu immédiat et à mettre autour de la table les différents belligérants, et donc de négocier avec Bachar al-Assad et ses partisans. A ma connaissance, très peu d’intellectuels médiatiques se sont clairement prononcés pour cette solution.

Dépasser les clivages

L’auteur de ces lignes, simple jeune géographe, souhaite donc lancer le débat et aimerait que se forme une communauté d’intellectuels français, plus ou moins jeunes, plus ou moins médiatiques, affichant leur volonté de dépasser les compromissions diverses et variées pour essayer de proposer des solutions humanistes à la situation en Syrie.

Il s’agit de donner les clefs du conflit à nos concitoyens en montrant que les populations civiles sont victimes d’une lutte géopolitique opposant de nombreux acteurs locaux et internationaux, qui ont chacun de bonnes raisons de défendre un camp plutôt que l’autre, pour ensuite pouvoir proposer des solutions viables à la sortie de crise. Si nécessaire, l’exercice de pressions sur les dirigeants français pourrait être envisagée pour qu’ils prennent conscience de leur part de responsabilité.

Le monde est suffisamment volatile depuis les révolutions arabes de 2011 pour que certains, au nom d’intérêts nationaux bien souvent fantasmés, quand ils ne sont pas purement et simplement conséquences de rancœurs personnelles, se donnent le droit de mettre de l’huile sur le feu. Des hommes, des femmes et des enfants meurent tous les jours du fait de décisions prises par quelques  leaders politiques de la planète, qu’ils soient arabes, français, américains, russes ou perses, vivant dans le luxe et se moquant éperdument du respect de la vie humaine.

Cette situation apparaît scandaleuse et chaque humaniste a le devoir de s’en offusquer !

Laurent Chalard
Géographe-consultant, Laurent Chalard est docteur de l'université Paris-IV Sorbonne. Auteur d'une soixantaine de publications, il s'exprime régulièrement dans la presse nationale concernant des sujets en lien avec ses recherches, allant de la géographie urbaine à la géopolitique en passant par la démographie. Son blog : http://laurentchalard.wordpress.com/about/