Take The Square : à la recherche de la démocratie

Occupy Wall Street 2011 © Coco Curranski / Flickr

Rodney Passave est un peu l’œil de ceux qui ont osé pousser la voix en 2011. De la place Tharir à la Puerta del sol en passant par Wall Street, Reykjavik et Athènes, il a choisi de partir, caméra à l’épaule, et de donner la parole à ceux qui sont descendus dans la rue avec une aspiration commune : une démocratie meilleure, pour tous. 

Modeste dans la vie comme dans la réalisation, Rodney Passave a préféré l’absence de narrateur dans son documentaire Take the Square. Une parole en réalité amplement relayée par ses interlocuteurs, indignés, occupants et révoltés par la crise ou la dictature, et par les membres de la Scop Le Pavé, cette association rennaise qui entreprend une réflexion approfondie sur la notion même de démocratie. Un choix qu’on a d’ailleurs beaucoup reproché à Rodney, à l’entendre raconter ses déboires. « Je pensais que ce film, mon deuxième, aurait plus d’impact, qu’il serait différent.  C’est un film qui m’a coûté un an de ma vie, loin de ma famille. Je ne l’ai pas fait pour l’argent, mais j’ai une certaine frustration de cette absence totale de reconnaissance ».
Il faut admettre que Rodney n’est pas un réalisateur de formation. Avec ses défauts, le film est néanmoins une fresque des événements de 2011, qui ont créé un sursaut citoyen, portée par une réflexion théorique grâce au Pavé. Son film, hors format puisque trop long par rapport aux 52 minutes classiques attendues pour un documentaire, n’a jamais été retenu dans la sélection des nombreux festivals auxquels Rodney a proposé Take the Square.
 

 

Première rencontre avec la démocratie participativeTTS img

Guadeloupéen de naissance, Rodney Passave est un cinéphile convaincu qui a toujours secrètement rêvé de pouvoir lui aussi raconter des histoires. Mais son orientation professionnelle le fait aller vers une filière technique. Alors qu’il travaille dans un bureau d’études, Rodney Passave continue de côtoyer des personnes qui évoluent dans le milieu de l’audiovisuel. « Ca me titillait de plus en plus, jusqu’à ce qu’en 2007, ma femme me pousse à faire une formation pour être monteur ». Rodney prend alors un congé de formation pour suivre cette voie. Mais à son retour en entreprise, la crise de l’automobile a commencé et le voilà premier sur le palier.
Une aubaine finalement puisque Rodney commençait de plus en plus à s’intéresser à la situation en Guadeloupe, avec les grandes grèves menées par le LKP. « La question qui m’a poussé à partir c’était ‘pourquoi maintenant’ ? Moi j’allais en Guadeloupe depuis que j’étais petit et depuis toujours je voyais les gens vivre avec d’énormes problèmes. Pourquoi maintenant précisément, étaient-ils descendus dans la rue ? ».

Muni de la caméra qu’il vient tout juste d’acheter, il se rend sur place et filme. « Il y avait une véritable ambiance, les négociations avaient lieu et les gens venaient rendre compte publiquement des décisions. Cela m’a poussé à un véritable questionnement sur la démocratie telle qu’on la vit au quotidien. »
De cette expérience unique pour Rodney naîtra Doubout’ en 2009. Le film initiatique pour lui tant sur le fond que sur la forme. Car si le jeune réalisateur y découvre l’élan citoyen et la réflexion politique, le film compte pour autant tous les défauts de la caméra amateur, du plan qui bouge à la balance des blancs ratée, Rodney est débutant et le reconnaît.

 

Rodney Passave ©MM

Rodney Passave ©MM

 

Faire un pas de côté

Mais cette première expérience lui a donné le goût du documentaire. Déjà militant dans diverses associations il suit de plus en plus près les événements du début de 2011. L’envie de repartir augmente à mesure que la foule s’épaissit dans les rues de Tunisie puis que la colère des Egyptiens gronde place Tharir. Rodney décide alors de faire un second film. Ce sera celui de la contestation. Celle d’hommes et de femmes qui réclament une manière différente de faire de la politique. Une politique qui serait réellement au service du plus grand nombre. Une démocratie ?  Certainement…Si la revendication est commune, elle prend cependant plusieurs visages selon les pays. Et c’est là tout l’intérêt du parcours de Rodney car du Caire à New York. Quand les uns veulent simplement manger à leur faim en criant « Moubarak dégage », les autres réclament une autre répartition des richesses sans même envisager la fin d’un capitalisme trop ancré dans leur culture. Rodney se heurte alors au fameux « pourquoi maintenant » ? qui l’avait déjà interrogé en Guadeloupe.

La réponse est plus sage aujourd’hui : « Il y a tellement de raisons pour lesquelles nous pouvons descendre dans la rue. Heureusement qu’on ne peut pas prédire ce qui va réellement tout à coup nous faire réagir, sinon n’importe quel gouvernement pourrait désamorcer facilement cet élan. »

Se défendant d’avoir fait un film sur les révolutions, «ni même sur la vie dans les campements », Rodney Passave n’a eu en ligne de mire que la volonté de créer le débat et la réflexion sur ce que devrait être une démocratie, selon les citoyens rencontrés ici et là.

Persuadé que le rassemblement citoyen peut changer la donne, Rodney est convaincu qu’il peut mener à une nouvelle forme de politique. «  Il suffit de regarder Podemos en Espagne, ils n’ont pas besoin de cravates et de costumes. Ils ressemblent aux gens normaux et c’est de ça dont nous avons besoin ». Pour Rodney aujourd’hui la politique se résume à une constante avancée vers la prochaine échéance électorale. « J’aimerais qu’à la place de cette fuite en avant, on fasse simplement un pas de côté ».

 

Morgane Masson
Journaliste traînant ses valises entre Paris et le sud de la France, passionnée par les sujets de société, les droits des femmes et la nature. Un peu de télévision, un peu de web, un peu de print. Il faut bien que jeunesse se passe ? Rien n’est moins sûr.