Teresa, la survivante au cœur rouge

Teresa Alonso Gutiérrez avait douze ans lorsqu’elle laissa ses parents à Bilbao et qu’elle embarqua, avec une centaine d’autres enfants, de la zone républicaine pour le chemin de l’union soviétique, et ainsi fuir la guerre en Espagne. Elle n’imaginait pas ne pas les voir pendant presque 20 ans et que lorsqu’elle reviendrait elle aurait à lutter pour survivre dans son pays d’origine qui ne l’acceptait plus. Elle est un des « enfants de la guerre » (enfants espagnols envoyés à l’étranger durant la guerre). Beaucoup ne sont jamais revenus en Espagne. Durant ce périple, de grandes passions ont rempli son cœur, celles d’un pays, d’un idéal, d’un homme, mais aussi de grands déchirements que ce soit les départs, les guerres et les personnes jamais revues.

Teresa a aujourd’hui 91 ans. Son ton jovial et animé lui retirent ce sacre qu’accorde le poids des années, la discussion est facile avec elle. Aussi n’a-t-elle pas hésité à raconter son histoire à The Dissident. Cependant même pour une personne si joyeuse, au moment de la rencontre, parler de ses souvenirs devient parfois très douloureux…

Née à San Sebastián en 1925 d’un père cheminot et d’une mère au foyer, Teresa passait beaucoup de temps à la plage et à se baigner avec sa sœur dans ses jeunes années. À l’époque, peu de gens de sa classe avaient ce plaisir-là. Du fait d’être au bord de la mer, chaque été tous les cousins de Madrid venaient les voir et animaient la vie familiale. La jeune Teresa s’intéresse à tout et est pleine d’entrain. Elle accompagne très vite son père aux réunions syndicales de l’UGT.

Aussi lorsqu’en 1936 éclate la guerre civile, les choses changent et se perdent très rapidement. Ils sont sur le front du côté républicain. Les bombes franquistes arrivent très vite chez eux. La famille fuit en train à Bilbao, le train lui-même avançant sous le feu de l’aviation fasciste. À Bilbao, le repos fut de courte durée. Les nouveaux bombardements furent encore plus violents. Teresa les supporte mal : « Je n’aimais pas aller dans les abris anti-aériens, je n’aimais pas être enfermée. Un jour en rentrant de porter des vêtements pour le front avec ma mère, elle m’a sauté dessus en pleine rue pour me protéger des explosions. Nous n’avions pas eu le temps d’aller jusqu’à l’abri ». La ville de Bilbao n’est qu’à 20 kilomètres de Guernica…

De Bilbao à Leningrad

Peu de temps après, un oncle les informe que des bateaux de la Croix rouge emmènent des enfants espagnols en URSS pour les protéger de la guerre. Devant la force des bombardements, Teresa accepte de partir le 12 juillet 1937. Ce fut l’une des grandes douleurs de sa vie. Laisser sa famille, sa terre : « Tout le monde était en pleurs sur le quai. Au dernier moment même, certains enfants refusèrent de partir ». Le train l’amena au bateau. Une fois en mer, une grande tempête éclata, comme si Neptune voulait montrer que leurs tourments ne resteraient pas derrière eux. « Les enfants pleuraient, il y avait une ambiance chaotique, mais les accompagnants russes m’ont impressionnée par la patience qu’ils montraient à consoler chaque enfant ». Le bateau fut escorté par des sous-marins français jusque dans les eaux de l’URSS.

Teresa se souviendra toujours de l’accueil qui leur avait été réservé en arrivant à Leningrad. De la manière dont ils ont été pris en charge par les Soviétiques : « Je suis espagnole, mais j’ai l’âme russe ». Sur le quai, un orchestre et une fête étaient là pour célébrer l’arrivée des enfants espagnols. Ils furent alors répartis dans différents orphelinats de Leningrad, puis envoyés en Crimée. Ils partageaient ces « maisons pour enfants » avec des orphelins russes. Teresa resta dans ces maisons de 1937 à 1940.

Teresa avec ses camarades de la "maison d'enfant".

Teresa avec ses camarades de la « maison d’enfant ».

Ces années sont de grands souvenirs pour elle, ils apprenaient le russe, ils faisaient du théâtre, de la musique, de la gymnastique. Ils recevaient aussi de nombreuses visites d’acteurs de théâtre, de militaires, d’étudiants qui venaient les voir fréquemment. « L’union soviétique nous a recueillis et tout donné». Il se développa alors durant ces années l’amour de la Russie et du parti communiste qu’elle continue d’appeler simplement « le parti ».

Bien qu’au jour d’aujourd’hui, elle reconnaisse voter pour Podemos : « J’ai beaucoup apprécié les jeunes qui se sont mobilisés pour le 15M, mon petit-fils a participé et il vote pour eux aussi, même s’il vit en Allemagne ».
Mais dans son cœur, à côté de ce qui y était rentré durant ces années, s’installa un jeune homme. Ils avaient fait le voyage ensemble depuis Bilbao, ils ont occupé les mêmes maisons pour enfants, il s’appelait Ignacio Aguirregoicoa Benito.

 

« Nous les femmes, nous étions aussi sur le front »

Entre eux se développe une grande complicité : « On était des enfants, c’était un amour innocent et profond, nous n’avions même pas idée de ce que c’était que le sexe ». Mais en 1940 arrive l’heure de choisir sa formation et leurs chemins se séparent. Elle choisit la mécanique et il choisit l’aviation.

Teresa au début des années 1940.

Teresa au début des années 1940.

Teresa apprend alors à construire et utiliser des voltmètres et des ampèremètres pour réparer les circuits électriques de certaines machines. Le 22 juin 1941 éclate une nouvelle fois la guerre, mais cette fois la violence sera décuplée. Les nazis avancent à vitesse éclair et en septembre ils sont déjà aux portes de la ville : « On a dû sortir pour creuser des tranchées autour de la ville, les balles fusaient autour de nous ». Quelques jours plus tard, ils apprennent que leur acte de bravoure n’a pas servi à grand-chose, les Allemands ont déjà pris ces tranchées. Les bombardements recommencèrent pour Teresa : « Je n’ai pas pris les armes, mais nous les femmes nous étions aussi sur le front, nous avons rendu possible le fait que la ville puisse résister ».

Le siège de Leningrad fut l’un des plus longs et des plus sanglants de l’histoire moderne (872 jours). L’action des femmes fut fondamentale. « Après quelques jours de bombardement, ils avaient brûlé mon usine, alors je devins une sorte d’infirmière comme mon amie Maria Pardina, qui en était une et que j’avais connue dans les maisons d’enfants ».

Maria Pardina amie de Teresa pratiquant la gymnastique

Maria Pardina amie de Teresa pratiquant la gymnastique.

Une action d’infirmière qui vise davantage à éviter la contamination des vivants par les maladies du siège qu’à les soigner. Car sans eau courante, avec très peu de nourriture, sans chauffage (aucun des bâtiments de la ville n’avait pu préserver ses fenêtres), les maladies se développaient très vite. Alors elles allaient récupérer les corps des morts dans les immeubles à cette fin, quand elles pouvaient, puis elles creusaient une tombe. « Mais c’était très dur car en hiver la terre était comme de la pierre, il fallait creuser à la dynamite », l’autre option, souvent, fut de jeter directement les corps dans le fleuve.

Reconnue défenseur de la ville de Leningrad

Teresa n’a pas oublié « l’image du fleuve se décongelant à la fin de l’hiver, une horreur… » Les femmes réalisaient ces travaux en hiver par -40°C et ne mangeaient presque rien, ou ce qu’elles trouvaient, soupe de colle de charpentier avec des épices, farine mitée pour faire du pain. Elles évitaient de creuser des tombes car avec le peu de force qu’elles avaient après s’être occupé des corps, il fallait couper des arbres pour faire du pain. « Tout cela peut paraître simple mais nous ne pesions que 35 kg à ce moment-là. Je me souviens toujours du jour où nous avons pu aller à la douche dans un endroit qu’ils avaient aménagé… Lorsque nous nous sommes vues avec Maria, nous nous sommes écroulées de rire de nous voir aussi maigres. On se disait : regarde-toi, regarde-toi ! Le squelette ! »

C’est par ce lac que Teresa quitta la ville en mars 1942 : « Nous avancions dans un camion sans bâche assis dans la remorque par -40°C, nous avons su que nous avions franchi le lac par le son des roues qui changea une fois sur terre ». Le plan famine mis en place par les nazis ne leur permit pas de prendre la ville, mais il coûta la vie à un million de personnes à Leningrad. Teresa dut attendre de nombreuses années avant d’être reconnue comme défenseur de la ville de Leningrad. Après avoir insisté, elle reçut sa médaille en 2003. Cela faisait partie de ses trois grands désirs : « Avoir la médaille, écrire ses mémoires et aller sur la tombe d’Ignacio en Estonie ». Car si la guerre l’a épargnée, ce ne fut pas le cas pour “l’amour de sa vie” : son avion tomba en Estonie du côté ennemi et il préféra se tuer que d’être pris par les Allemands. Aujourd’hui, une rue porte son nom à l’endroit où son avion s’est écrasé.

La carte envoyée par l'ambassade russe chaque année avec la photo d'Ignacio

La carte envoyée par l’ambassade russe chaque année avec la photo d’Ignacio.

Teresa et ses camarades s’en allèrent alors vers l’Arménie, elles traversèrent le Caucase à pied avec des amies blessées, qu’elles devaient porter. « En descendant, nous devions même nous asseoir dans la neige pour avancer ». En Arménie, elle va vivre avec une famille de locaux pendant plus d’un an, loin du front, jusqu’à ce que se termine la guerre. Elle remet à sa place les hommes qui méprisent les travaux des femmes au poste hydroélectrique où elle travaille alors. Elle retourna ensuite en Russie pour travailler auprès d’autres Espagnols qui avaient survécu à la guerre, dans une usine de fabrication de machines à écrire.

Elle y attendait des nouvelles d’Ignacio qui n’arrivaient pas, jusqu’à ce qu’on lui dise la vérité : « Ils ont dû me mettre la camisole de force car je ne voulais plus vivre ». Avec le temps Teresa se reconstruit, en 1950 elle accouche de sa fille qu’elle eut avec un homme « qui était gentil avec moi lorsque j’étais malheureuse, alors j’ai accepté d’être avec lui ». En 1956, après 19 ans d’exil, Teresa rentre en Espagne avec sa fille. Son mari ne les rejoindra pas directement. En fait, il reviendra en Espagne quelques années plus tard avec une autre famille, ce qui n’affectera pas tant Teresa : « Il avait été agréable à la mort d’Ignacio et s’était occupé de moi, mais je n’étais pas amoureuse ».

De retour en Espagne, marquée comme rouge par le régime

Son retour n’est pas simple, sa famille se méfie d’elle, spécialement ses neveux et ses nièces qui la voient revenir pour prendre sa part d’héritage. « Le jour où ma mère est morte, j’ai dit que je voulais passer la voir et ma nièce m’a répondu « ne passe pas ! Il n’y a rien pour toi » ». Sa famille avait aussi peur de la fréquenter car elle était suivie constamment par la police, le régime savait qu’elle avait passé presque 20 ans en URSS. Elle restait marquée comme rouge. Elle trouve tout de même un travail dans un hôtel où elle reste 5 ans. Elle se chargeait de la réception, ne pouvant pas s’occuper des ménages à cause d’une blessure au dos, « une bombe qui m’a soufflée contre un mur pendant la guerre ».

Alors Teresa ne reprend pas encore d’activité militante par manque de temps et du fait de la surveillance à laquelle elle est soumise. Le peu d’argent qu’elle gagne est envoyé à sa fille, en internat dans un collège de sœurs. Comme elle ne connaît personne en dehors de sa famille, elle doit vivre sous un escalier… N’ayant pas assez d’argent pour louer un appartement. D’autre part ses relations avec ses chefs sont complexes : « Une fois est venu un violoncelliste russe à l’hôtel et nous parlions en russe, ils se sont alors rendu compte que j’étais rouge. C’était deux membres de la Phalange, mais ils avaient trop peur de moi pour me virer ».

Finalement elle laisse son travail pour se faire opérer du dos. Des amis lui trouvent un appartement. Elle reste plus d’un an sans travailler. Teresa reprit un travail de réceptionniste durant trois années. Toujours dans une position délicate face au régime, elle arrive à gérer travail et éducation de sa fille grâce à ses voisins : « Ils s’occupaient de ma fille parfois, ils étaient très gentils ». Puis elle trouve un poste de réceptionniste chez Pepsi où elle restera pendant 20 ans : « Une fois la transition enclenchée, j’ai pu prendre ma carte à commission ouvrière. Je me renseignais pour les autres, puis j’appelais les travailleurs qui étaient malades à l’hôpital pour les distraire ».

Teresa avec son ami, Pere Arcas, lui aussi enfant de la guerre. Les deux assistaient à la cérémonie du 9 mai

Teresa avec son ami, Pere Arcas, lui aussi enfant de la guerre. Les deux assistaient à la cérémonie du 9 mai.

Teresa a tout de même eu le bonheur de vivre une autre histoire d’amour. « Lorsque mourut la voisine, ma fille me mit la pression pour être avec le voisin. Je ne voulais pas, par respect pour mon amie. Il me répond qu’elle aurait voulu qu’il en soit ainsi. Alors nous nous sommes mariés et nous avons vécu heureux pendant trois ans, jusqu’à sa mort. » Elle s’est aussi faite membre de l’association des « Ex presos politics catala », où elle a rencontré beaucoup d’ami(e)s, comme Roser Roses ou Pere Arcas, « enfants de la guerre » comme elle. Elle a obtenu plusieurs médailles de reconnaissance pour ce qu’elle a fait en Russie et fut même invitée à la célébration de l’armistice du 9 mai, il y a plusieurs années. Aujourd’hui, Teresa est heureuse d’avoir reçu la reconnaissance de ses efforts et de son courage, même s’il a fallu lutter pour cela.

Thomas Durand
Journaliste en formation à Barcelone après des études en sciences politiques. Spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux et politiques.