« The Mouth », un film à bouche que veux-tu

Thomas Aufort et ses acteurs - DR

Réalisateur de clips pour Peter Von Poehl ou Christine and the Queens, le caennais Thomas Aufort vient de sortir « The Mouth ». Un film indépendant (et touchant) autour d’une beatboxeuse, qu’il a tourné en un temps record dans les rues de New-York. Rencontre.

 

The Dissident : Votre film raconte l’histoire d’une Française installée à New-York, interprétée par Diane Rouxel, qui se retrouve entraînée dans des paris en faisant de la beatbox (imitation vocale de percussions et de boîtes à rythme). Dans quelles circonstances avez-vous réalisé ce moyen-métrage ?

Thomas Aufort : Mon frère habitait à New-York, et j’y allais tous les ans. La première année, je suis allé faire des repérages. La deuxième pour tourner, et la troisième pour le présenter. J’avais une petite équipe technique, avec un preneur de son et un cadreur. Un dispositif proche du documentaire. Ce qui nous a permis de tourner efficacement et rapidement, en neuf jours seulement.

 

Ce film s’inscrit dans la mouvance Mumblecore. Qu’est-ce que c’est ?

Ce sont des films new-yorkais tournés en très peu de temps, avec un petit budget, parfois avec des acteurs non professionnels. On retrouve des cinéastes comme Andrew Bujalski, Alex Ross Perry… C’est apparu il y a six ans. Mumble c’est « murmurer » en anglais. Ce terme est né soit parce que les acteurs non professionnels ne parlaient pas assez fort, soit pour une raison technique. En général, le Mumblecore est inspiré de la Nouvelle vague, ce qui n’est pas le cas de mon film. The Mouth est plus trash, plus gore. Il y a moins de romance.

D’où vient cette thématique de la beatbox [à la laquelle le réalisateur Pascal Tessaud a consacré un documentaire] ?

J’aime beaucoup cette discipline, voir des vidéos de performance. Surtout, je n’ai jamais vu de fictions sur la beatbox. Alors qu’il y a plein de films sur le rap, le slam, le breakdance, toute cette culture underground apparue dans les années 70…. Alors j’ai décidé de faire la première fiction sur la beatbox ! Ça m’intéressait de filmer les beatboxers. De cerner leurs postures, leurs regards. Dans le film, il y a au moins quatre styles de beatbox avec des inventions buccales, des techniques, des sons différents. On voit aussi ces fameuses battles, ces joutes de beatboxers qui se déroulent plus souvent dans les clubs que dans la rue. Certaines battles sauvages filmées dans la rue sont retransmises sur des sites de paris. Mais apparemment, à partir du moment où c’est pour de l’argent, c’est complètement illégal !

Comment s’est fait le choix de l’actrice principale, Diane Rouxel ?

The Mouth

The Mouth

Ça a été un peu difficile. Au début, je cherchais une vraie beatboxeuse qui soit actrice. La plupart m’ont fait comprendre que ce n’est pas possible ! Julia Dales, une star de la beatbox canadienne, préfère maintenant se consacrer au chant. La deuxième, une Belge, ne m’a jamais donné son adresse. Heureusement, un jour, j’ai découvert Diane Rouxel dans le making-of du dernier film de Larry Clark, tourné à Paris, The smell of us (2014). Je lui ai demandé si elle accepterait de me suivre à New-York pour jouer une beatboxeuse. Diane est férue de culture underground. Un de ces amis beatboxers l’a coachée sur la technique. Elle m’a suivi. Et heureusement ! J’aime beaucoup cette comédienne.

On sent l’influence directe de cinéastes indépendants comme Cassavetes, Michel Gondry, Larry Clark…

Ce sont des cinéastes qui ont vraiment leur patte et qui sont assez audacieux. Ils sont prêts à faire des films avec des budgets très limités, pas toujours avec des acteurs professionnels. Mais j’ai aussi d’autres inspirations, dont l’influence n’est pas présente dans ce film, comme le cinéma japonais des années 70, Éric Rohmer, Jean Eustache…
Je n’aime pas toute la filmographie de Gondry, mais j’ai été charmé par son film de 2012, The we and the I, fait à New-York avec des lycéens qui n’avaient jamais tourné. J’en ai repéré deux, qui jouent les deux comédiens qu’on voit arracher la pomme d’Adam à un beatboxeur. J’ai aussi repéré l’acteur qui joue le manager Melvin Mogoli dans Gimme the loot d’Adam Leon, un film à tout petit budget. J’ai vu qu’il avait un super potentiel. On a communiqué sur les réseaux sociaux, et il a joué dans mon film.

Diane Rouxel, Melvin Mogoli et Thomas Aufort ( à droite) - DR

Diane Rouxel, Melvin Mogoli et Thomas Aufort ( à droite) – DR

Comment s’est fait le choix de la bande-son?

Je ne voulais pas de paraphrase, c’est-à-dire de la musique avec la beatbox. Je voulais que ce soit brut, réaliste. On entend Eddie Bo, un chanteur des années 60-70. Le compositeur de cinéma Laurent Petitgirard a également signé un très beau disque avec sa formation, le Pop Instrumental De France. Avec son autorisation, Soho, un des morceaux de leur disque, a été utilisé dans mon film. Il y a une ambiance sonore 70’s qui symbolise l’esprit créatif.

D’ailleurs, contrairement à ce qu’on croit, la beatbox n’est pas toujours liée à la culture hip hop.

Je ne voulais pas que ça fasse cliché. Les personnes qui ont un don pour la beatbox n’écoutent pas forcément du rap ou les musiques proches de la beatbox. Dans le film, Diane Rouxel écoute plus des compositeurs classiques comme Jean Sébastien Bach que Michael Jackson.

Comme vous, elle travaille dans le milieu du cinéma…

Je travaille au cinéma Lux, à Caen, depuis plus de dix ans. J’avais envie de voir cette comédienne dans un environnement qui me ressemble. Elle joue avec Jeff Lieberman, un cinéaste new-yorkais assez marqué que j’aime beaucoup. Dans les années 80, il a fait des films d’horreur un peu fous comme Meurtres en VHS, Blue sunshine, La nuit des vers géants. Je l’ai retrouvé. Il joue son propre rôle. Je me suis fait plaisir en invitant des gens que j’aime bien comme DJ Vadim, la chanteuse folk Dawn Landes, et des acteurs que j’aime beaucoup. Le cinéma, c’est aussi se faire plaisir !

Extrait de "The Mouth"

Extrait de « The Mouth »

Comment avez-vous financé le film ?

J’avais mis 5000 euros de côté pour ce projet. Finalement ça m’a coûté le double: entre 10 000 et 12 000 euros. J’ai tenu à payer les beatboxers, plus le restaurant, le transport de Diane, le mixage son, la post-production… Ça reste un budget limité pour ce genre de film.

C’est la preuve qu’en France, on peut faire de bons films avec un petit budget.

Des créateurs français peuvent faire un film « américain ». C’est possible, avec la technologie, les appareils photos. Tout a été tourné avec un appareil photo Nikon, parfois un Canon et un bon preneur de son. Si ça peut permettre à des gens d’y croire et de faire du cinéma…

Que va devenir le film?

Il a été retenu pour un festival à Manhattan cet été, et il a été diffusé au cinéma Lux. Je l’ai aussi inscrit à quelques festivals. J’aimerais le présenter en salles à Paris et trouver un distributeur.

 

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.