Théo, la liberté de ne rien anticiper

Les sièges vides des cent noms

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Faces de ZAD #2

Théo a 27 ans. Originaire de Rennes, il a fait le choix de quitter l’élevage en batterie pour aller couver son indignation chez les zadistes. Sorti d’un BTS dans la gestion et la protection de la nature, il a annulé son projet de voyage en Amérique de Sud à la voile pour s’installer à la ferme des Cent noms.

Lorsque j’ai fait mon BTS sur la protection de l’environnement, je n’avais que deux choix : soit je devenais animateur nature, soit gestionnaire d’espace naturel. J’ai choisi l’animation parce que j’aime le contact avec les humains. Mes études se sont terminées en 2009, je n’ai pas voulu continuer. Je ne savais pas trop quoi choisir entre licence, masters, etc. Ça ne m’a pas encouragé à poursuivre et je sentais que j’en avais un peu ma claque des études. Ce n’était pas du tout les moyens d’apprendre par lesquels j’avais envie de passer. Du coup, j’ai bossé en tant qu’animateur saisonnier. Je n’avais pas envie de me cantonner à un seul job, donc j’ai testé pas mal de choses : agriculture, ménage, restauration, service, animation, tec. J’ai dû faire deux ans d’anim’ en tout, cumulés.

La ZAD, elle existe depuis 3-4 ans. Il avait été décidé au début de squatter certaines maisons. J’en avais entendu parler par des copains qui s’y étaient rendus à l’époque. Au fil du temps, j’ai ressenti un besoin croissant de militer et de passer sur un truc un peu plus offensif, plus actif. Pour moi, la ZAD cristallisait un peu toutes ces choses-là. J’ai donc débarqué après le début des expulsions, fin octobre, début novembre 2012, par solidarité avec des potes qui étaient déjà sur place et qui subissaient une vague de répression énorme. J’y suis aussi allé par soucis de cohérence avec les valeurs et les pensées politiques que j’avais alors. C’est un endroit qui m’a bien plu, à tel point que j’ai mis entre parenthèse mon projet de naviguer à bord d’un voilier en Amérique du Sud. La ZAD, c’était un autre genre de voyage tout aussi intéressant, qui m’a apporté beaucoup de choses. La preuve, j’y suis encore !

Les inquiétudes des proches

Quand on s’en va vivre sur la ZAD, c’est clair qu’il y a des appréhensions, même dans la famille. Mais ça fait quelques années que je dénonce des problèmes que je trouve dans cette société. Ce sont des choses simples que n’importe quel gamin peut entrevoir, sur des inégalités ou des injustices qui sont flagrantes à l’échelle mondiale. Mon arrivée ici ne s’est pas faite du jour au lendemain. J’avais déjà une vie qui correspondait un peu à ça, je bougeais beaucoup en manif, en action, ce genre de choses. Ce n’était donc pas le premier discours que je tenais auprès de mes proches. Ils sont venus sur la ZAD pour voir où j’habitais, ce que je faisais. Ils ont même participer à quelques manifs. Après oui, ça leur fait peur, parce que forcément, c’est toujours plus rassurant d’avoir un train de vie « normal » que de sortir des chemins classiques, c’est ce que fait le plus grand nombre. Tout le monde aimerait pouvoir se dire : « Mon fils est avec sa copine, il a trouvé une situation stable, il a un métier qui lui plait », etc. C’est moins chaotique que de ne pas savoir comment je vais vivre demain et que, de toute façon, ça ne m’intéresse pas trop. Je comprends que cela ne soit pas très rassurant pour ma famille. C’est évident que par un phénomène d’empathie ou de peur, tu t’inquiètes pour les autres. Ce sont des proches, tu les aimes et tu veux en prendre soin.

« Le monde est trop grand, on ne s’en sent pas acteur »

La ZAD a une influence sur ma vision de la société. Je dirais que c’est une idée, tacite, qui est en toi. T’as des mots qui sortent, peut-être pas forcément les bons, et tu apprends à mettre tes idées au clair. Il y a plein de dynamiques, de problèmes qui se posent, pour lesquels j’étais déjà sensible : l’alimentation, l’agriculture, la manière de produire, l’organisation à plus grande échelle, etc. Comment est-ce qu’on fait dans un système capitaliste, libéral, pour arriver à ce que tout le monde survive sans exploiter d’autres personnes, sans qu’il n’y ait de relations dominants-dominés ? Du coup, ça concerne aussi les relations nord-sud, quel impact notre histoire de colon a-t-elle eu, comment est-ce qu’on le vit aujourd’hui, quelles sont les manœuvres politiques… Et là tu en reviens à ce qu’est la politique actuellement, à notre démocratie : est-elle vraiment participative ? Le pouvoir est-il vraiment au peuple ? Est-ce que moi je me sens représenté par ces gens-là ?

Tous les retours que j’ai de mon réseau famille-amis, c’est que de toute façon on est tous capable de juger des injustices ou des inégalités de ce monde, mais on se sent tous impuissant. Ça c’est un truc admis par n’importe qui, quelque soit le discours politique. On se sent tous impuissant dans ce monde parce que c’est trop grand, on n’a pas de main, pas d’emprise. On sait que quoiqu’on fasse, c’est un coup d’épée dans l’eau, qu’on ne changera pas le système comme ça. On ne s’en sent pas acteur, en fait. C’est ça qui me choque. Il ne faut pas se laisser guider par des politiques qui nous échappent, qui ne sont pas du tout à même de répondre à nos besoins. Il y a d’autres besoins qui sont prioritaires. On va un peu caricaturer, mais il y a aussi tout cet héritage judéo-chrétien où on a de gros clivages dans une société patriarcale, machiste. Il y a trop de tabous sur les libertés sexuelles. C’est aberrant pour moi de voir des tabous sur une des bases de la vie. C’est devenu quelque chose de caché. J’ai aussi beaucoup de mal avec le discours de la norme. Cela me parait impossible de faire un discours normatif alors qu’on est tous différent ! C’est dingue que dans cette société, il y ait un modèle unique qui soit prôné.

Photo à la une : Sur demande de Théo, son nom a été changé et sa photo retirée.

Article publié le 13 octobre 2013.

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Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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