Tribune : Au Tchad, l’appel de la société civile

Le chef d’état tchadien Idriss Déby Itno se maintient pour un cinquième mandat. Le mandat de trop pour la société civile tchadienne. Récemment à N’Djamena, cinq activistes ont été emprisonnés par le pouvoir. Abdelkerim Yacoub Koundougoumi, activiste, membre de la société civile tchadienne, a tenu a répondre au discours de campagne d’Idriss Déby, tenu le 20 mars 2016.

Déby, dénoncer vos crimes n’est pas indigne !

Déby a insulté la société civile dans son ensemble le 20 mars 2016, place de la Nation à N’Djamena. En tant que membre de cette société civile, je lui réponds :

Le tyran pense que la mémoire du peuple tchadien est comme la sienne : creuse et inexistante. En désignant la société civile, représentée par les coalitions Trop C’est Trop, Iyina et Ça Suffit, comme principal adversaire, il s’érige en adversaire du peuple tout entier. La société civile est l’ensemble constitué des forces qui font vivre le Tchad. Malgré les pesanteurs de sa dictature, que nous savons aux abois.

Il prétend que ses adversaires désignés n’ont « aucun idéal, aucune vision ». Monsieur Déby parlerait-il de lui-même? Quel a été l’idéal du tyran depuis 26 ans ? Quelle a été sa vision pour le Tchad ?

Le peuple le sait. Son idéal fut la perversion et l’inversion de toutes les valeurs morales de notre peuple. Sa vision fut celle de l’horreur qu’il a infligé au peuple tchadien années après années. C’est la terreur organisée qui a réduit notre peuple à la plus ingrate des servitudes.

Nous, Tchadiens, méritons autre chose que les assassinats quotidiens, le pillage de toutes les ressources, le viol de nos filles et de nos sœurs, le clanisme familial comme moyen unique de gouvernement et de gestion de l’État.

Perversion de la cellule familiale, perversion des ordres religieux, perversion de l’ordre ancestral des chefferies traditionnelles. Le catalogue des crimes infâmes commis contre le peuple par le tyran ne suffirait pas à remplir la Bibliothèque nationale du Tchad… qui d’ailleurs ne contient plus de livres depuis que le tyran est aux commandes de la culture de la kalachnikov ! Perversion également des outils de communication utilisés pour surveiller ou persécuter les citoyens. Un idéal dans lequel seul compte la gloire du tyran car tous les moyens de l’État sont mis au service de la construction de sa notoriété. Alors même qu’il est honni par le peuple. En témoigne l’assemblée qu’il a réuni à N’Djamena pour sa campagne.

Combien d’individus y sont allés par conviction ? Combien y sont allés pour recevoir comme d’habitude, les miettes que le pouvoir donne aux chiens qu’il caresse ? Combien y ont été par contrainte et par force ? Le Tchad est un des derniers pays au monde, après la Corée du Nord, à pratiquer et à croire aux vertus du totalitarisme du 20e siècle. En oubliant que l’Histoire a toujours emporté les thuriféraires des tyrannies d’État.

Un autre Tchad

Notre vision pour le Tchad est d’abord de le libérer du joug du despote. C’est la première condition pour pouvoir construire une société nouvelle sur les cendres et les fumées noires de 26 ans de tyrannie. Notre vision est celle d’un Tchad juste.

Un Tchad dans lequel la loi du plus fort sera à jamais bannie.

Un Tchad dans lequel le labeur de chaque citoyen et citoyenne, de chaque père, de chaque mère sera récompensé à sa juste valeur.

Un Tchad où le juge ne juge pas en fonction du patronyme ou de l’origine familiale mais en fonction de l’équité et de la juste rétribution.

Un Tchad où le parlementaire, le représentant du peuple, devra rendre des comptes à ceux qui l’ont choisi.

Un Tchad où l’armée ne sera pas l’auxiliaire de la terreur du pouvoir, mais le bras défenseur du peuple contre les agressions extérieures et la garante de l’intégrité du territoire.

Un Tchad où les revenus du pétrole et de tous les minerais ne seront pas accaparés par une seule famille.

Un Tchad où la santé sera un droit réparti équitablement entre tous les Tchadiens. Combien de fois les membres de la famille de M. Déby, son entourage ou lui même, sont-ils allés se faire soigner aux frais du contribuable tchadien à l’étranger ? Alors même que les Tchadiens meurent dans les hôpitaux, par défaut de la plus simple aspirine.

Un Tchad où les journalistes, les membres de la société civile, ne seront plus embastillés, assassinés, persécutés, parce qu’ils font leur travail. C’est à dire permettre le progrès de toute la société.

Un Tchad dans lequel les nouvelles technologies seront au service du peuple et de la jeunesse pour leur épanouissement et leur enrichissement individuel, matériel et culturel.

Déby dégage !

Déby ne dort plus. C’est ce que nous disent tout bas ceux qui dans son entourage ne croient plus à son inamovibilité. Il entend le peuple gronder dans son sommeil, ces « Trop c’est Trop », « Iyina », « Ça suffit », « Déby dégage ! »  Le peuple s’est réveillé et le sommeil du tyran est troublé !

Mais au juste, qu’a voulu dire le despote, dont le symbole du parti est la kalachnikov, à la société civile avec cette phrase : « Vous êtes pitoyables, indignes et non patriotes » ?

De quel côté se situe l’indignité ? Du côté de celui qui trahit depuis 26 ans la confiance du peuple. Pas de celui d’un peuple qui subit l’injustice et la terreur infligées par un homme et sa famille !

Qui est lâche ? Celui qui profite de sa position et de ses armes lourdes pour museler la parole du peuple et asservir la nation chaque fois qu’elle manifeste ou exprime son mécontentement. Combien de manifestations publiques organisées par la société civile et les forces vives de la nation ont-elles été sauvagement réprimées ces 26 dernières années ? Le patriotisme commence par l’amour de sa terre et continue par celui de ses concitoyens. M. Déby nous a montré en modifiant la Constitution pour s’imposer à vie au pouvoir qu’il n’aimait ni le Tchad ni son peuple. La seule chose qui intéresse M. Déby est la conservation de son pouvoir et des privilèges.

La souveraineté du Tchad est entre les mains d’une seule famille et de son chef : Déby. La dignité du peuple est confisquée par cette même famille et ce même homme qui ment, comme à son habitude, en prétendant que les Tchadiens sont libres. Alors qu’il les tient en joue depuis 26 ans avec sa kalachnikov.

Dénoncer les crimes du satrape et les montrer au monde libre ne peut constituer une souillure. Bien au contraire ! La résistance citoyenne et pacifique à l’oppression est l’unique moyen d’accéder à la liberté, seule gage de la dignité tchadienne. Déby en a peur. C’est pour cette raison qu’il coupe toutes les communications électroniques chaque fois que ses sbires commettent des crimes contre le peuple. Les hommes qui résistent ne seront jamais des hommes asservis. Ils marcheront toujours debout, dignes, parce qu’ils savent que la nuit noire s’achève. Que l’aurore de la liberté est proche.

Les coalitions des organisations de la société tchadienne appellent le peuple à résister par tous les moyens à un régime à bout de souffle dont les moyens rhétoriques confinent depuis toujours au mensonge, aux insultes, au dénigrement systématique des hommes libres et des voix libres !

Ce mardi 29 mars une marche pacifique de la diaspora tchadienne est organisée devant l’ambassade du Tchad à Paris pour protester contre le maintien au pouvoir d’Idriss Déby.

 

Abdelkerim Yacoub Koundougoumi.Abdelkerim Yacoub Koundougoumi,
Activiste et défenseur des droits de l’homme tchadien

Auteur invité
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