Un Prince engagé

Prince et la marque "Slave" sur sa joue, pour décrire son statut chez Warner. Photo Brian Rasic/Rex Features

Prince et la marque "Slave" sur sa joue, pour décrire son statut chez Warner. Photo Brian Rasic/Rex Features

Prince ne laisse pas l’image d’un chanteur engagé, ses rares prises de position publiques semblant surtout motivées par les atteintes à ses propres droits d’auteur. Pourtant, comme nombre d’artistes, c’est plutôt à travers son œuvre qu’il s’exprimait et, à l’écouter plus attentivement, on découvre un chanteur plus politisé qu’on ne pourrait croire…

La première prise de position de Prince face au racisme, à l’homophobie et à la guerre, dans Uptown et dans Partyup (1980), consiste en un simple appel à faire la fête. Il faut attendre l’année suivante, en pleine guerre froide, pour qu’il prenne la situation plus au sérieux et invite Ronald Reagan à négocier avec la Russie, afin d’éviter un conflit mondial (Ronnie, Talk to Russia). Il réagira ensuite à chaque guerre menée par les États Unis, comme en témoigne Live 4 Love, qui raconte et dénonce, pendant la première guerre du Golfe, l’histoire d’un pilote d’avion sur le point de lâcher une bombe. En 2004, il s’exprime dans un contexte encore différent, celui des États-Unis d’après le 11 septembre 2001 : à travers la chanson Cinnamon Girl, il met en scène une jeune fille à la peau « couleur cannelle », qui découvre le racisme parce qu’elle est musulmane et accusée de terrorisme. Lorsqu’il sort cette chanson en single (aujourd’hui très difficile à trouver), elle est accompagnée d’une autre chanson, inédite, encore plus explicite : United States of Division, qui commence avec cette affirmation : « 2004, nous sommes toujours en guerre, et tout le monde déteste les Américains » et continue par cette question : « pourquoi dois-je dire « Dieu bénisse l’Amérique » et pas le reste du monde ? »…

Prince abordera souvent une autre thématique qui le préoccupe : la pauvreté, un sujet grave qu’il évoque parfois sur des mélodies légères, comme dans Pop Life (et sa rare face B, Hello), ou dans son célèbre Sign O’ the Times et ses histoires de misère, de drogue et de sida. En 1991, la plongée dans la misère, décrite dans la très belle ballade Money Don’t Matter 2 Night, sera mise en image dans un clip réalisé par Spike Lee (vidéo ci-dessous).

Plus offensif en 2004, il appelle dans Dear Mr. Man à la solidarité, mais aussi à la révolte contre l’injustice. Ce n’est pas par hasard s’il convoque dans cette chanson le professeur Cornel West, spécialiste du marxisme, du racisme et des luttes du peuple noir américain, qui y prononce un discours aux relents révolutionnaires. Une version live de cette chanson figure également sur le single de Cinnamon Girl, décidément très politique…

A ma connaissance, Prince a écrit deux chansons dont les profits furent donnés à des œuvres caritatives. La première fut Animal Kingdom, où il défend sa position de végétalien et dont les bénéfices furent offerts à une association pour la protection animale, PETA (People for the Ethical Treatment of Animals). Mais c’est encore une tragédie qui touche les États-Unis, l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005, et sa très mauvaise gestion par l’administration de George W. Bush, qui motive son single au titre énigmatique S.S.T. D’après les paroles, S.S.T. désigne « Sade’s Sweetest Taboo », la chanson de la chanteuse Sade, qui parle d’un ouragan amoureux et d’une femme sous la pluie. Mais on apprend que S.S.T. sont également les initiales de « Sea Surface Temperature », la température de la surface de la mer. Ce texte apparaît donc comme une dénonciation implicite, puisque la détection de cette température par satellite aurait permis de sauver des vies, si la volonté politique avait été à la hauteur de la catastrophe…

C’est finalement contre le racisme d’un système capitaliste, dont il s’estimait aussi être une victime, qu’on l’a entendu s’exprimer le plus souvent. En concert ou à la télévision, il écrit « slave » (esclave) sur sa joue, pour désigner son statut chez Warner, sa maison de disques. Une fois libéré de son contrat, il publie un triple album, Emancipation, qui contient une chanson très dure, la funky Face Down. Il y décrit le mépris qu’il ressentait de la part de Warner, lui préparant un enterrement « face contre terre », le comble de l’humiliation… Quelques années plus tard, un peu calmé, il revient néanmoins sur cet épisode dans 2045 Radical Man, une perle qui se trouve sur la bande originale du film de Spike Lee, The Very Black Show (2001), et dans laquelle il appelle les musiciens noirs à s’unir contre les patrons des multinationales !

Il aborde également le racisme sous un prisme historique, avec des chansons aux titres explicites comme Race ou Colonized Mind, ou en créant la polémique dans Avalanche, une chanson pourtant uniquement publiée sur internet en 2002, mais qui contient la phrase « Abraham Lincoln était un raciste ». La période de l’histoire américaine qu’il cite le plus souvent est, bien entendu, celle du mouvement pour les droits civiques des noirs américains, comme dans We March, Family Name (où l’on entend un extrait de discours de Martin Luther King), ou dans Dreamer, qui raconte l’histoire de Dick Gregory, un autre militant noir des années 1960.

Plus récemment, Prince s’était intéressé au mouvement Black Lives Matter, né de l’acquittement de l’assassin d’un jeune noir, Trayvon Martin, le premier d’une série de crimes racistes ayant suscité une immense indignation aux États-Unis. Dans un premier temps, il avait secrètement donné de l’argent à la famille de Martin, mais c’est en chanson qu’il s’engagera publiquement, d’abord lors d’un concert organisé à Baltimore, puis avec une chanson écrite pour l’occasion. Le dernier de ses titres à avoir donné lieu à un single et à un clip de son vivant (vidéo ci-dessous) sera donc Baltimore, son duo avec la chanteuse Eryn Allen Kane sorti il y a tout juste un an.

Si Prince use parfois de métaphores, elles n’ont ici pas de place : on y entend le slogan combatif scandé dans les manifestations, « pas de justice : pas de paix », et il cite les noms des victimes récentes de la violence policière, Michael Brown et Freddie Gray. Finalement, Prince aura su être à la pointe de l’actualité brûlante de son pays, dont il était un spectateur discret mais attentif…

Dror

Auteur invité
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