Une luciole d’humanité

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Qu’en est il de nos vies, de nos espoirs, de nos aspirations individuelles et collectives dans ce vieux monde qui n’en finit plus de mourir ? Qu’en est il de notre rapport à la liberté et à l’autre quand s’évanouissent les repères les plus élémentaires, notamment des libertés fondamentales, des devoirs et des droits imprescriptibles pour tout citoyen, qui aident à nous construire et nous orientent dans notre métier de vivre ? Oui, qu’en est il, alors que se multiplient les inégalités, les précarités, et que s’installe une violence sociale qui hante les esprits, taraude les consciences et abîme au premier chef les corps et les vies des plus fragiles ?

Se pose ici la question de notre responsabilité, du sens de nos actions et de nos inactions, qui s’étend à celle incontournable du sens de notre vie : quelle vie voulons nous vivre et quel monde voulons-nous construire pour la vivre ?

Dans cette période de transition qui déconcerte et déstabilise la plupart d’entre nous, sommes-nous prêts à enrichir notre lucidité sur nous mêmes et le monde ? Sommes-nous déterminés à engager ce travail sur soi qui appelle justement à s’accorder le recul et le temps nécessaires, essentiels, pour trouver la bonne distance, sa place, afin d’engager cet humanisme de la patience cher à Camus ?  D’épouser cette manière d’être au monde qui permet notamment de percevoir et d’identifier ces lucioles d’humanité qui résistent et trouent l’opacité de la nuit noire et épaisse d’une désolation où se résorbe toute joie de vivre pour le plus grand nombre ?

« Savoir reconnaître, ce qui dans l’enfer n’est pas l’enfer et lui consacrer de l’amour et du temps », écrivait Italo Calvino 1. Cette phrase riche de sens nous invite justement à l’attention bienveillante, à la lucidité, à l’inventivité et à la création sur les convulsions d’un monde dont la violence, la cupidité, la prédation et l’inhumanité ont prévalu jusqu’ici sur l’amour de la vie.

Vivre en ces temps mauvais signifierait-t-il toujours de fermer les yeux, résignés dans un fatalisme délétère ? Serait-ce accepter le dos courbé l’inacceptable, s’accommoder ou pis, s’accoutumer des terribles travers de l’espèce humaine ? Tentons ici d’écouter la leçon d’un Walter Benjamin pour qui le déclin, l’abaissement, n’étaient pas forcément disparition, et qu’il convenait disait-t-il « d’organiser le pessimisme pour pouvoir le transformer en pouvoir politique ». Un pouvoir politique qu’il s’agit d’incarner dans un engagement éthique au service de la cité, qui tend à éradiquer toute forme d’exploitation en combattant l’injustice sociale qui touche et dessaisit des conditions de leur liberté et parfois de leur dignité, une partie de nos concitoyens.

Oui, faire ou refaire de la politique ne se réduit pas qu’à l’appartenance partisane, et s’en détourner ne conduit pas à renier le politique, et ne vaut justement pas retrait égoïste dans sa tour d’ivoire ou dans son pré-carré individuel. Rien ne nous dispense de penser et de s’engager, car nous ne sommes pas seuls au monde. Que serait alors une hypothétique liberté individuelle sans pouvoir, tournée sur elle même, non reliée à l’autre et au monde ? Et comment « ferions-nous société » sans être habités par une utopie, un projet collectif, une volonté de peser sur le cours des choses, notamment sur celui des rapports de force sociaux ?

Guy Debord au passage Molière à Paris, juin 1954. Photo DR

Guy Debord, l’un des fondateurs de l’Internationale situationniste, au passage Molière à Paris, juin 1954. Photo DR

L’expérience néolibérale, voire ultralibérale, touche à ses limites et le discours redondant d’une société qui se régule seule, grâce au marché, en nous dispensant d’y réfléchir, se révèle pour ce qu’elle est : un catéchisme autodestructeur, qui s’est imposé aux membres de la nomenklatura« socialiste » sociale-démocrate, reconvertis en sociaux libéraux, incapables et surtout dénués de réelle volonté de produire une vision alternative et une offre politique viable. On en mesure pleinement les conséquences désastreuses sur notre « vivre ensemble » et sur la perception même du bien commun et de l’intérêt collectif, dont beaucoup de nos concitoyens ont semble-t-il perdu le sens, ce qui augure, comme l’écrivait Guy Debord, « d’un soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité humaine ».

Serait-ce une fatalité que notre société soit réduite à cette montée de l’insignifiance (Cornelius Castoriadis), à la promotion permanente de la marchandise, parasitant tout ce qui est vécu et contaminant l’ensemble des rapports sociaux ?

Rien ne nous y assigne, si ce n’est l’apathie, le suivisme, ou pis, l’indifférence, qui revient à une façon de se perdre, car nous avons besoin d’être au monde, de profondeur, de passion, d’étonnements, d’émerveillements, d’échanges, de liberté libre, de ces moments libertaires de gratuité qui fêtent la vraie vie, le partage et la confraternité.

Il s’agit bien ici d’ouvrir des espaces de résistance et de transgression, d’émettre ses propres éclats de vie et d’humanité ; d’être selon son expérience, son vécu, ses désirs et ses compétences, un catalyseur, un passeur, mais aussi un apprenant ouvert et obstiné dans ses choix de vie ; qui dit oui dans la nuit noire de la « merdornité », selon le mot de Michel Leiris,qui incarne cette vitalité propre aux périodes de déclin ou de désespoir, d’où émergent « les Feuillets d’Hypnos » du poète René Char, lumineux fragments écrits au cœur de la résistance.

Oui, penser, réfléchir, agir est difficile ; mais il revient à chacun(e) d’entre nous d’oser, d’essayer d’être un esprit libre, d’être l’une de ces lucioles d’humanité, certes fragile et vulnérable, mais essentielle à la vie, à soi, aux autres, qui permet de nous relier, et d’être en communion avec ces «  désobéissant(e)s », qui dans l’histoire ont contribué envers et contre tout à agiter les consciences, à changer les mentalités, et font grandir l’humain en nous.

René Char, poète et résistant, luciole d'humanité par excellence. Photo Ozkok/Sipa

René Char, poète et résistant, luciole d’humanité par excellence. Photo Ozkok/Sipa

À l’heure où la question écologique, la question migratoire, la question du capitalisme financier dérégulé, la question de la cohabitation des cultures, la question du régime démocratique, se posent avec une acuité inégalée, nous ne pouvons plus accepter « l’anesthésie de la vie » et la fragmentation sociale où l’individu « atomisé » et connecté, devient la proie des manipulations politico-médiatiques fondées sur le mensonge, la peur et le ressentiment.

Nous sommes au pied du mur et le défi posé à chacun(e) d’entre nous, celui d’une refondation de l’intérêt collectif et du vivre ensemble, ne sera possible qu’avec le soutien et la participation effective des citoyens. À nous d’agir, là où nous pouvons, et comme nous le pouvons.

Pour ma part, j’ai choisi de fonder il y a près de trois ans un webmagazine d’informations générales et citoyennes, à distance de tout pouvoir, libre et engagé ; un petit espace de résistance « camusien » qui s’inscrit dans la cohérence de 25 années d’engagements citoyens au service de la solidarité européenne et de la liberté d’expression.

Malgré les aléas et les difficultés traversées, vous êtes maintenant près de 10 000 lecteurs à nous suivre. J’en suis le premier étonné et heureux. Grâce à votre soutien, ainsi qu’à notre équipe bénévole, sachez que nous sommes fiers de contribuer avec obstination et humilité, à la production d’une information au service du lien et du bien commun.

Que vivent les lucioles !

 

1 Lire l’extrait du livre « Les Villes invisibles » d’Italo Calvino, aux éditions du Seuil.

Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

7 Comments

  1. Louise

    12 décembre 2016 à 19 h 16 min

    Wow
    Merci pour ces mots justes
    A l’heure ou j’enterre une de mes lucioles, celle qui ma attisait toute sa vie
    j’aimerai, au lieu de ces mots de circonstances traditionnellement lu pendant la cérémonie dont je n’aurai pas usée , pouvoir vous citer et lire votre texte car il résume les discutions et les tenants de la relation que j’entretenais avec cette dernière qui s’envole et qui grésillait…
    Bravo je vais suivre vos lueurs maintenant 🙂

    • Degoul

      13 décembre 2016 à 8 h 14 min

      Bonjour Louise….vous me voyez ému d’avoir pensé à mon texte en ces tristes circonstances. Je vous adresse toutes mes condoléances et vous souhaite une vie toujours lumineuse..et des rencontres et échanges riches et emplis d’humanité
      Rémy

  2. Bechtel

    13 décembre 2016 à 17 h 45 min

    Tout simplement magnifique ! Lucioles d espoir gardons la tête haute ! Merci d avoir cité René char! La merdornité d ou peuvent éclore de belles idées de belles choses qui permettent d avancer ! Merci pour cette lueur d espoir dans ce monde de ténèbres et surtout l idée de se servir des ténèbres pour grandir. Suivons les lucioles !!!

    • Degoul

      15 décembre 2016 à 12 h 44 min

      Merci à vous …oui, gardons la tête haute…envers et contre tout. Luciolement votre…!

  3. David fabienne

    21 décembre 2016 à 7 h 39 min

    Il y a bien longtemps que je n’ai lu quelque chose de finalement si chaleureux,plein d’espoir,qui donne envie de s’engager encore un peu plus. Avec vous on réalise que nos petit . »soi » tout seuls dans leurs coin ne sont pas si seuls. Vous me faites penser au guerrier de la lumière de Paolo Coelho …merci …et bonnes fêtes de fin d’années à toutes les lucioles….

  4. Jade

    28 décembre 2016 à 15 h 59 min

    Merci de courant d’humanité qui nous reste

  5. Julie

    14 février 2017 à 17 h 17 min

    Au retour d’une journée compliquée, de celles qui font vaciller notre détermination (même quand nos proches nous qualifient d’indécrottable optimiste), je lis vos mots et tout redevient possible. Merci, mille fois merci.

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