Vandana Shiva : « Plantons les graines de l’espoir ! »

Vandana Shiva - DR

L’Indienne Vandana Shiva est une figure de l’écologie mondiale. Avec Naomi Klein ou Desmond Tutu, elle fait partie des rédacteurs de « Crimes climatiques stop! L’appel de la société civile » (Anthropocène, 2015). À l’occasion de la COP 21, The Dissident lui a tendu le micro.

The Dissident : Quels messages envoyez-vous aux leaders réunis à cette conférence ?

Vandana Shiva :De 1992 à 2015 c’est un trop grand laps de temps pendant lequel les engagements n’ont pas été tenus ! La Convention cadre des Nations Unies a été signée en 1992 au Sommet de la Terre de Rio. Vu l’intensité du problème, je leur envoie deux messages. D’abord ils devraient avoir honte d’avoir eu 21 conférences sans avoir abouti à quoique ce soit de tangible pour la population mondiale! Ensuite, s’ils continuent d’échouer de la sorte, de toutes façons, la société civile continuera de se battre et de chercher des solutions pour protéger cette belle planète.

N’y a t-il donc pas d’espoir de ce côté ?

Ce serait surprenant, mais c’est toujours possible. Par exemple le mois dernier au Canada Stephen Harper, le leader du parti conservateur qui contrôlait tout depuis dix ans a perdu les élections fédérales. La raison pour laquelle c’est la 21ème conférence, c’est parce que les lobbies qui ont causé ce changement climatique maintiennent la pression sur les gouvernements. Mais il est possible qu’une conscience grandisse chez certains gouvernants et change la donne. Je suis docteur en physique quantique : « L’incertitude c’est ma réalité ». D’une incertitude donnée, quelque chose de bon peut sortir.

Concrètement quelles ont été vos actions pour l’environnement ?

Depuis plus de trente ans, je protège la biodiversité des graines et je promeus des fermes écologiques. Les recherches de ces dix dernières années ont prouvé que l’agriculture biologique est la façon la plus efficace d’endiguer ce changement climatique et de réduire les émissions de gaz à effet de serre. 30 à 40% de ces gaz à effet de serre proviennent de l’agriculture industrielle. D’un système alimentaire de masse qui détruit la planète, la santé des gens, appauvrit les fermiers, crée des conflits et des réfugiés. Cela génère de la famine, des pénuries d’eau. Tous ces problèmes apparaissent en même temps que le changement climatique. Partout où je voyage, les gens en sont conscients et souhaitent une rupture avec ce modèle. Partout, il y a des gens qui participent par la biodiversité, aux économies locales, à la régénération de la planète. Créer la vie plutôt que la détruire.

Qu’avez-vous vu sur le terrain ?

En octobre j’ai fait un pèlerinage de la Terre. Pour encourager une relation non-violente avec la planète, le 2 octobre, jour l’anniversaire de Gandhi. De façon symbolique on est allés à l’Ashram1 de Gandhi à Sevagram en Inde. Comme chacun sait, Gandhi est le chantre de la non-violence. Ensuite nous sommes allés à Indore, où, à l’époque de l’Empire britannique, le botaniste sir Albert Howard a vécu. Il avait compris qu’on l’avait envoyé en Inde pour y introduire une agriculture chimique et productiviste. Il a vu que le sol était fertile, qu’il n’y avait pas de pesticides dans les champs. Comme il l’écrit dans « An agricultural testament »: « J’ai décidé que je ne pouvais pas faire mieux que d’observer et apprendre des traditions de ces paysans ». Ce livre est la base pour l’agriculture biologique contemporaine. C’est à Indore qu’Howard a fait ses recherches sur l’agriculture bio. Je suis heureuse que grâce à ce pèlerinage l’Université d’Indore ait décidé d’adopter l’agriculture biologique. J’ai aussi participé à la conférence sur les graines aux États-Unis. Les divisions entre le nord et le sud sur les enjeux de développement sont dérisoires. Nous avons tous le même devoir maintenant: protéger la planète.

En quoi consiste la banque de graines Navdanya, que vous avez initiée en 1991 ?

En mars j’ai commencé à conserver des semences, après une réunion à Bogève en Haute-Savoie. Des entreprises fabriquant des produits chimiques se targuaient de pouvoir posséder toutes les semences. Ils voulaient les modifier génétiquement. Et collecter des royalties qui assureraient leur avenir. J’ai trouvé ça tellement scandaleux. Ma vie a été dédiée à la préservation des espèces naturelles. Créer des graines génétiquement est néfaste. Je vois ce que ce genre de pratiques fait à nos fermiers. Plus de 300 000 paysans indiens se sont suicidés, en grande partie à cause du monopole sur les graines des multinationales qui collectent les bénéfices. Avec Navdanya, on a créé 120 banques de graines communautaires. L’idée est que pour que les fermiers continuent d’être un poumon du futur, ils aient des graines à portée de main. D’où le concept de liberté de graine.

 

Comment ça fonctionne ?

Les semences génétiquement modifiées provoquent la monoculture. Il suffit de voir au Brésil, en Argentine, les OGM de soja. Dans le Midwest des États-Unis, les OGM de mais et de soja, dans les prairies canadiennes les OGM de canola, de soja. De la monoculture à une échelle qu’on n’a jamais connue avant. Comme pour chaque âcre planté Monsanto récolte des bénéfices, ça va repousser encore les limites. Pour protéger la biodiversité on doit avoir les graines de cette biodiversité. Que les fermiers puissent utiliser ces graines pour faire pousser leurs cultures fruitières. Les graines sont un bien commun qui nous a été légué par le passé, qu’on doit protéger et faire croître à l’avenir comme tel et non comme une propriété intellectuelle.

Ces banques permettent aux fermiers de disposer de ces graines pendant des désastres comme le cyclone d’Orissa dans la région Tamil Nadu en 19992.Ces graines qu’on a sauvées ont permis de relancer l’agriculture dans l’État d’Orissa. Les fabricants d’OGM prétendent avoir inventé la résistance aux chocs climatiques. En réalité, cette résistance est multigénétique. Elle passe par les cultures traditionnelles. Ces firmes volent les graines et en tirent profit. Les conserver est primordial en cas de désastres climatiques. Nos recherches montrent que les graines plantées traditionnellement sont plus nutritives, meilleures pour la santé. Parce qu’ils ne dépendent pas des industries chimiques, les fermiers ont de meilleurs revenus. Dix fois plus que ceux émanant de semences industrielles. L’agriculture bio peut nourrir deux fois la population mondiale. C’est la voix du futur. J’espère que tant que je vivrais, je continuerais de diffuser des semences d’espoir et de liberté.

Quelles ont été vos victoires dans ce domaine ?

Notre première victoire a été de refuser d’admettre que ces semences soient toutes génétiquement modifiées. En 1997, ces corporations ont déclaré qu’en 2000, au tournant du siècle, toutes les semences sur la planète seraient génétiquement modifiées. Ils ont dû revoir cet objectif ! La deuxième victoire, c’est que chaque fois qu’ils piratent notre artisanat, notre riz basmati, notre blé, on le prend comme un challenge. De lutter contre le biopiratage. Ils prétendent nourrir le monde. Avec nos recherches, nos fermiers arrivent à créer un paradigme différent.

Aujourd’hui il n’y a pas de science qui émerge de cette industrie bioéthique. Seulement de la propagande. Il n’y a pas de démocratie qui survive à ce type d’industrie. Seulement de la corruption, et du détournement de décisions souveraines. Comment imaginer qu’aux États-Unis, les pauvres n’ont même pas le droit de savoir ce qu’ils mangent? Pourquoi ces corporations ont-elles tellement peur que les gens sachent ce qu’ils mangent? Parce qu’ils savent qu’il y a beaucoup d’acides dedans, que l’herbicide Round up de Monsanto est cancérigène. Ils le cachent aux gens. Je sais qu’on aura de belles victoires. En Inde on dit: « A la fin, on triomphera ! »

Vous avez aussi eu maille à partir avec Coca Cola…

Coca Cola vole l’eau aux paysans indiens. En 2003, il y avait une usine de Coca Cola à Plachimada, un petit village de Kerala. Les femmes de là-bas m’ont demandé de les aider. J’ai travaillé avec elles. Coca Cola leur volait 1,5 millions de litres d’eau par jour. Toute l’eau des bouteilles de Pepsi Cola ou de Coca Cola est volée. Et quand c’est transformé en cola, ils ajoutent tout un tas de substances toxiques nuisibles pour la santé. Ce jour-là, je me suis jurée de ne plus jamais boire de Coca Cola ! On a réussi à faire fermer cette usine et à empêcher l’installation d’une autre usine chez moi, dans la vallée de Doon. Une usine a été fermée à l’est de l’Uttar-Pradesh. Une autre devrait l’être à Varanasi. Le fait que ce sont des multinationales ne veut pas dire qu’on ne peut pas les battre!

Votre vocation est-elle venue avec votre mère ?

Je me suis basée sur l’enseignement de ma mère et mes recherches. Ma mère a été une réfugiée après la partition entre l’Inde et le Pakistan en 1947. Elle travaillait dans l’administration. Quand elle s’est réfugiée en Inde, elle a décidé d’être fermière. « J’ai fait tout ce que je pouvais faire dans la bureaucratie, maintenant je vais me consacrer à ce qui a du sens. » Mes premières impressions de la terre, du sol et de l’agriculture, c’était dans sa ferme. J’ai fait des recherches plus poussées après la catastrophe de Bhopal en 1984. L’explosion de l’usine de la firme Union Carbide avait tué des milliers de personnes à cause des émanations de pesticides. Au Pendjab, il y a eu des violences d’extrémistes en réaction à la Révolution verte3. De telles tragédies m’ont incité à apprendre plus, en faire plus et être le changement que j’aimerais voir.

Qu’est-ce que l’éco-féminisme dont vous êtes une militante ?

Ça résulte de deux forces: le pouvoir du patriarcat. Cette idée que les hommes sont supérieurs aux femmes et doivent les dominer. L’autre c’est le capitalisme, la croyance que le capital est une force créatrice et que ceux qui ont l’argent peuvent créer. Le capitalisme patriarcal décrète que la nature est morte, que le capital crée. Que les femmes sont inférieures et que les hommes sont la force créatrice dans la société. L’éco-féminisme est une façon honnête de reconnaître que la nature crée et que les femmes sont créatrices. Les hommes et les femmes sont de façon égale des citoyens de la Terre. Il n’y a pas de hiérarchie. Il y a sans doute une différence. Mais la diversité n’a rien à voir avec l’inégalité. L’éco-féminisme va un peu plus loin que l’égalité des sexes que réclame le féminisme. L’homme et la femme sont semblables à toutes les espèces sur cette Terre. Nous faisons tous partie de cette même famille.

Vous appelez de vos voeux une troisième Révolution verte.

shivaOui, mais réellement verte. Pas une pseudo Révolution verte ! Il y a trop d’écoblanchiment. Par exemple, une des plus grandes causes de suicide des paysans indiens, c’est le monopole sur le coton par Monsanto à travers le coton BT. C’est-à-dire du coton OGM. Le coton BT se vend. Monsanto fait ses profits habituels. Il y a de grands conflits entre les compagnies indiennes en même temps qu’avec Monsanto. 60% des plantations au Pendjab ont été ravagées par une peste. A cause de ça, plus de 15 paysans se sont suicidés. Cette tragédie aurait pu être évitée en faisant pousser du coton organique. L’industrie de la mode a dit ensuite: « On va être totalement vert »  et a créé un label bidon appelé Better cotton initiative dans lequel ils vendent… le BT coton de Monsanto qui tue nos agriculteurs, nos pollinisateurs, nos sols. On a besoin d’une vraie Révolution verte sous les lois de Gaia, la Terre qui sont les seules vraies lois. On vit sous l’égide de la citoyenneté terrestre et on est capables de le faire dans la paix et la justice.

Comment voyez-vous l’avenir de la planète ?

On a deux possibilités. Se considérer au dessus des espèces en détruisant l’Humanité, en rendant l’atmosphère irrespirable. On peut aussi aller vers un autre futur. Se débarrasser de ces processus destructeurs, issus de 500 ans de colonisation, de 250 ans d’énergies fossiles. Ces pratiques ont entraîné une philosophie productiviste. On doit maintenant se tourner vers une philosophie écologiste. Seules les solidarités peuvent construire le futur. Il n’y a pas de garanties. Mais tant que des gens sont engagés pour respecter la Terre et leurs prochains, en dépit des races, des religions, des genres, on peut planter les graines de l’espoir. A Paris, j’aimerais voir les jardins de l’espoir. Une grand-mère et un bébé sont égaux quand ils plantent une graine. Un Noir et un Blanc sont égaux devant la Terre. On pourrait développer un magnifique futur sans avoir peur de l’autre, sans avoir peur de la Terre.

Quels sont vos projets ?

Je dois préparer une exposition sur des femmes de toute l’Inde qui se consacrent à l’agriculture biologique. Si Copenhague sera relégué dans l’Histoire comme le moment où les cinq plus gros pollueurs de la planète se sont entendus pour violer délibérément les traités sur l’environnement, j’espère que Paris restera comme celui où les gouvernements qui ont encore un peu de conscience ont dit non à ce désastre écologique !

Notes :

1 En Inde un ashram est un lieu isolé pour la sagesse et la méditation religieuse
2 Le plus mortel en Inde depuis 1971.
3 Politique de transformation par des moyens scientifiques des agricultures des pays en développement au 20ème siècle.

Pour aller plus loin:

. Vandana Shiva – Pour une désobéissance créatrice, de Lionel Astruc, Actes sud, 2014.19 euros.

. Crimes climatiques stop. L’appel de la société civile, ouvrage collectif, Ed. Anthropocène, 2015. 15 euros.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.