Vayalaga FM, une radio indienne écolo pour les « sans-voix »

Une partie de l’équipe de Vayalaga FM, de gauche à droite O. Rajalakshmi, V. Anudharani, S. Sonaimuthu, P. Sundarapandiyan. Crédit : Hope For Raise Mag

En Inde, la station de radio Vayalaga FM s’est créée sur une idée simple : partager les connaissances de chaque exploitant agricole pour économiser les ressources en eau. Puis, de fil en aiguille, le débat s’est porté sur l’agriculture biologique, le besoin de préserver  l’environnement… Aujourd’hui, Vayalaga FM est d’abord et surtout un espace d’expression libre.

En Inde, la musique est omniprésente. Impossible de faire un pas sans entendre les derniers Bollywood, Kollywood ou autres clips énergiques et commerciaux. Il en est de même dans les campagnes, là où l’on manque de tout, où la modernité ne semble pas avoir d’emprise. Kottampatti, situé à 54 kilomètres de Madurai, au Sud de l’Inde, fait partie de ces hameaux laissés pour compte dans lesquels seule la terre semble être une source de revenus acceptable. Pas vraiment le genre d’endroit où l’on s’attend à voir fleurir une antenne radio.

A l’origine du projet, le Madurai District Tank Farmers Federation

L’histoire commence par un manque d’eau, affaiblissant de fait l’activité économique des villages de Kottampatti inévitablement liée aux moussons et aux fleuves saisonniers. Depuis des centaines d’années, les fermiers avaient en effet l’habitude de conserver l’eau des pluies éphémères dans des cuves qui, en cas de manque, servaient à nourrir la terre. Des bassins étaient également utilisés pour l’irrigation, l’élevage du bétail ou le simple usage domestique, un peu partout en Inde, et cela bien avant l’indépendance. Ces réserves rythmaient alors la vie communautaire et demeuraient une source importante d’eau pour les plus démunis. Sir Arthur Cotton, un ingénieur anglais sous le régime colonial, s’en amusa : “Les Indiens ont construit des dizaines de milliers de bassins sur à peu près toute sorte de sol, le tout sans la moindre source d’eau alentours, alors que nos ingénieurs en étaient bien incapables.

En 1997, 4500 fermiers des villages de Kottampatti s’associent autour du Madurai District Tank Farmers Federation (MDTFF), en vue de préserver ces ressources vitales et millénaires. Ce n’est qu’en 2008 que la MDTFF décide de créer son propre média. Apres un long processus administratif et quelques problèmes pour réunir les fonds, Vayalaga FM débarque sur les ondes rurales en décembre 2011. “Grâce à notre combat collectif et à l’engagement de tous, nous avons pu finalement obtenir notre licence pour démarrer notre radio communautaire”, se remémore fièrement P. Sundarapandiyan, le directeur de Vayalaga FM.

Partage d’informations et débats publics au village

V. Anudharani, membre de la radio Vayalaga FM. Crédit Hope For Raise Mag

V. Anudharani, membre de la radio Vayalaga FM. Crédit Hope For Raise Mag

Les ondes de Vayalaga émettent jusqu’a 15 kilomètres et couvrent une centaine de villages pendant cinq heures soit deux heures de programme le matin et trois heures l’après-midi. La radio repose sur une valeur simple, celle de l’entraide. De l’agriculture aux problèmes rencontrés par les femmes en milieu rural, en passant par des programmes sur la santé ou sur l’éducation, tous les soucis quotidiens sont abordés librement. Certains s’essaient même à pousser la chansonnette dans un genre traditionnel très apprécié par les auditeurs. Tout est réalisé par les villages pour les villages, les sept employés de la radio appartenant à cette même communauté et étant (re)connus de tous. Une ambiance bon enfant qui a fait le succès de Vayalaga.

Les chansons commerciales représentent en vérité un coût de diffusion trop important pour une si petite structure au fonctionnement encore fragile. Depuis quelques années, l’association s’est dotée d’un conseil mixte pour les questions relatives à l’agriculture : « Nous avons pu démarrer cette antenne grâce à l’argent de nos agriculteurs, donc nous essayons de coller au mieux à leurs besoins avec nos programmes », confesse l’un des membres de Vayalaga FM. Mais les auditeurs ont toujours été au rendez-vous tant le besoin d’informations est important dans ces espaces isolés.

La fédération en est consciente et a créé plusieurs centres éducatifs dans près de 20 villages. Ouverts à tous, ces centres permettent d’obtenir des informations d’ordre administratif, ou simplement d’avoir accès à l’internet. Un réel besoin pour les plus jeunes.

V. Anudharani à l’antenne avec O. Rajalakshmi. Crédit Hope For Raise Mag

V. Anudharani à l’antenne avec O. Rajalakshmi. Crédit Hope For Raise Mag

De même, les ondes sont devenues un espace de débat, où chacun est libre de prendre la parole et de faire valoir ses arguments. Dès la création de la radio, les agriculteurs ont réinterrogé leurs pratiques, conduisant plusieurs fermiers à se convertir à l’agriculture biologique, sinon raisonnée. Comme l’explique le directeur, “nos auditeurs sont mieux informés sur ces questions, mais il reste la crainte de passer à l’agriculture biologique. Nous intervenons comme un outil d’informations et de discussions sur ces pratiques qui sont la plupart du temps ancestrales. Chacun peut ainsi apporter son expertise.

Plus que son expertise, le média a fait évoluer les mentalités, la manière d’envisager l’environnement. Les programmes abordant le biogaz ou l’irrigation connaissent en général un grand succès auprès des auditeurs. Un engouement qui démontre un profond intérêt pour des questions sur lesquelles ces villages étaient jusqu’alors privés à la fois de penser et de s’exprimer. Malgré des difficultés économiques, la petite antenne poursuit sa route, plus que jamais soutenue par ceux que l’on appelait alors les « sans-voix ».

Audrey Durgairajan
Apres deux années passées entre la France et l’Inde, j’ai co-lancé avec Durgairajan Gnanasekaran le média Hope For Raise Magazine. Hope For Raise est un magazine en ligne et papier dédié aux femmes, à l’environnement, bref à tous ceux qui font bouger les lignes en Inde. Nous organisons des formations pour les journalistes professionnels ou étudiants afin de venir renforcer l’équipe sur place et de rencontrer des professionnels locaux.

Hope for raise


Hope for raise Trust est une organisation non gouvernementale indienne basée dans le sud de l’Inde, à Madurai, et impliquée dans la sensibilisation des communautés villageoises en vue de les aider à mieux gérer leurs revenus, développer leurs compétences pour s’orienter vers une agriculture écologique et durable, et soutenir et protéger les droits des femmes. L’ONG prévoit également d’éditer un magazine en ligne, Hopeforraise-mag.com.


Pour soutenir leurs combats, vous pouvez vous rendre sur leur page Facebook ou bien les contacter à l’adresse mail suivante : editor@hopeforraise-mag.com.