Vies de maires : « On est des assistantes sociales »

En moyenne, le maire français a plus d’un demi-siècle et quelques cheveux blancs. Mais certains échappent à la règle puisqu’ils enfilent l’écharpe tricolore pour la première fois à vingt ou trente ans. Des jeunes qui représentent moins de 4 % des édiles. Comment se forment-ils ? Comment parviennent-ils à endosser l’habit du premier magistrat de leur commune ? Le Zéphyr en a rencontré quelques-uns sur la route.

Dessins : Guillaume Beck

Le téléphone sonne, mais pas longtemps. Une voix masculine me répond : « Mairie de Moloy, bonjour. » Je demande à parler au premier magistrat de la commune de la Côte-d’Or. « C’est moi-même », réplique l’édile du village rural de 230 habitants, au nord de Dijon. Avant de lâcher, devant ma surprise : « Vous savez, c’est une petite structure ! » Un peu plus, et on dirait qu’il se défend, en ce début de semaine, durant sa permanence à la mairie. « Je m’occupe de tout, confirme Florian Paquet, élu en 2014, car il n’y a pas de service à la mairie. » À peine deux employés communaux à temps très partiels, précise le jeune homme de 25 ans, à la fin du mois de novembre 2015. Un maire de moins de 40 ans… une perle rare dans le paysage politique français : seuls 3,8 % des édiles se trouvent dans cette situation depuis avril 2014, date des dernières élections municipales.

La situation a quand même tendance à évoluer, puisqu’avant le dernier scrutin, les 18-39 ans ne représentaient pas 2 % des maires. Comme à Moloy, donc, où Florian Paquet a remplacé, au terme de l’élection, un quadragénaire ayant effectué un seul mandat. L’ancien conseiller municipal me confie avoir été « sollicité » par ses concitoyens, qu’il connaît presque tous. L’idée, en creux, ajoute le jeune ambitieux tout à fait sérieusement, a été de faire les choses lui-même, ce qui est, dit-il, « plus efficace ». Mission accomplie : il s’est retrouvé ainsi à gérer une commune, qui, malgré sa petite taille, l’a contraint à lever le pied au boulot.

Car, la moitié du temps, on ne l’appelle pas Monsieur le maire. La moitié du temps, le jeune homme, son diplôme en droit public en poche, est attaché contractuel dans une collectivité locale à Dijon. Des études et une profession idéales pour travailler à l’hôtel de ville ? « Cela m’a permis d’appréhender plus facilement les dossiers, admet celui qui a suivi un master de finances publiques des collectivités. Sans connaissance juridique, la mandature demande plus de travail.»

Dans le Var, le maire de Flayosc, Fabien Matras, également en poste depuis les dernières municipales, ne me dit pas autre chose. Pour ce doctorant contractuel à l’université de Toulon, qui prépare une thèse sur l’impartialité du juge constitutionnel, « les études aident pour la gestion d’une commune, le droit étant une discipline utile pour le maire ». Presque indispensable, estime ce garçon de 31 ans, à la tête du conseil municipal de la commune de 4 500 habitants : « Un élu qui n’a pas de connaissance technique et juridique est contraint de se former », tranche celui qui donne des cours de TD en droit constitutionnel.

Pratique, au passage, pour apprendre à prendre la parole en public. Or, comme son collègue de Moloy, l’ex-conseiller municipal – dans l’opposition durant la précédente mandature – considère que tout le monde peut porter l’écharpe tricolore et devenir maire. Peu importe la profession, note l’ancien… sapeur-pompier, à l’allure de premier de la classe.

Depuis le dernier scrutin, par exemple, 13, 7 % des maires sont exploitants agricoles. C’est le cas d’Éric Audibert à Montfort-sur-Argens, dans le Var, encore. Issu d’une famille de viticulteurs, le vigneron de 44 ans, que je croise, dirige, comme son père et son grand-père avant lui, le conseil municipal de sa commune rurale de 1 269 habitants. Et cela, sans avoir été, au préalable, formé au droit. Mais pas de souci, pour lui : « Le bon sens paysan est un atout dans la gestion d’une commune », réplique celui ayant été élu en 2008 – à 37 ans – après un mandat d’adjoint, ainsi que deux autres, à partir de 1995, comme simple conseiller. « C’est bien que tous les corps de métier puissent être représentés. De toute manière, il y a des techniciens qui nous accompagnent notamment pour la gestion du budget », note Sony Clinquart, 41 ans et maire de Grand-Fort-Philippe, commune coincée entre Dunkerque et Calais.

Avant de gérer sa commune de 5 000 habitants, celui-là n’a pas non plus fait d’études en droit. Longtemps conseiller municipal dans la ville voisine de Gravelines (1995-2008), il a surtout baigné depuis tout petit dans le monde associatif local. Ex-cadre de l’animation dans un centre culturel, il a auparavant travaillé dans une structure d’aide aux handicapés moteur. Ainsi, le vice-président de l’Agglomération de Dunkerque, chargé du développement social et solidaire, connaît, m’assure-t-il, les problèmes de la commune ».

Après, « le boulot de maire s’apprend sur le tas, sur le terrain », analyse-t-il, avant de préciser qu’il convient, pour cela, de « rester proche des gens ». Les écouter, en somme, puisqu’il s’agit de « gérer leur précarité tant au niveau de l’emploi que vis-à-vis du logement ».  Force est de reconnaître que cela marche d’autant mieux que la commune est de taille modeste. Par exemple, à Moloy, Florian Paquet donne son numéro de téléphone portable : « Les habitants, poursuit-il, peuvent me joindre directement quand ils ont un souci. » « On a presque un rôle d’assistante socialeon sait tout sur tout, on se confie à nous », ajoute Florian Lecoultre, maire de Nouzonville, commune des Ardennes d’un peu plus de 6 000 habitants… que j’ai également sollicité.

Celui-ci, 26 ans et licencié en droit public, parle d’un métier qui permet d’ « apprendre la polyvalence », en ce sens où il tombe sur des problématiques chaque jour différentes. Lui, pour rester au plus près des préoccupations, assure sortir souvent de son bureau, car « le risque de s’enfermer existe ». Et de poursuivre : « Je ne voulais pas me contenter de faire de la gestion de dossiers administratifs, ce que beaucoup d’habitants ont reproché à mes prédécesseurs. » Florian Lecoultre, afin de bien connaître ses concitoyens, jure, depuis ses débuts, aller, très souvent, « sur leurs lieux de vie, de travail ». Et, au passage, il dit se rendre en mairie à pied : « Du coup, sourit le jeune homme, c’est un peu long, puisque l’on m’arrête régulièrement. »

En mode “proche des gens”, comme disent certains… Lui, depuis sa campagne électorale, au cours de laquelle le socialiste assure avoir frappé à la porte de nombreux concitoyens. Rencontrer le plus de monde, coûte que coûte… « Il n’y a rien de mieux pour se préparer et rédiger son programme. » D’autant que « cette proximité est plébiscitée », renchérit-il. « La seule fois où un habitant a refusé que je vienne lui parler, durant ma campagne, c’est quand j’étais accompagné de TF1 », confie l’adepte des porte-à-porte, qui avait pu tester cette méthode une première fois deux ans auparavant quand il avait œuvré, en 2012, à la victoire de son député, Christophe Léonard. Mais encore faut-il, par la suite, “assurer” et respecter ses engagements… Lui, le primo-élu l’avoue, sans broncher : « C’est plus dur que prévu, il faut toujours prouver davantage. » Et, dit-il, plus que quelqu’un d’expérimenté. Écouter ses pairs ne suffit pas, puisque le maire ne peut retenir chaque doléance.

L’idée : apprendre à dire “non”… dans un contexte de disette budgétaire et de recul de la dotation financière de l’État. En 2014, j’ai suivi la campagne du futur premier magistrat de la ville Alexandre Rassaërt, à Gisors, dans l’Eure. Avant de prendre, à 27 ans, la place de son prédécesseur, en poste depuis quarante-deux ans, le candidat de droite glissait en marge d’un déplacement sur le marché de sa commune : « Quand quelqu’un me demande de l’embaucher et que je ne peux pas le lui promettre, cela m’ennuie, mais je n’ai pas le choix. »

Pas évident, en effet de privilégier l’intérêt général et non individuel, explique le jeune homme, quelques mois plus tard : « Quel que soit l’interlocuteur que l’on a en face de soi, même s’il est très puissant et qu’il jouit d’une forte influence, il faut penser aux raisons qui ont poussé les habitants à voter pour toi, pour ton équipe, pour ton projet. Ainsi, tu prends les bonnes décisions et tu évites de te laisser influencer pour de mauvaises raisons. » Et d’entrer dans un système de clientélisme… qu’il a souvent reproché à l’ancien maire, le communiste Marcel Larmanou. Le rôle du maire, donc : trancher. Mais comment y parvenir ? Comment savoir ce qui est bon pour la commune ?  Ce sont les débats et les échanges d’arguments précédents qui peuvent aiguiller l’édile. Et qui lui permettent de prendre de la distance avec les décisions compliquées.

« Il faut accepter de laisser mûrir la réflexion, de sortir son nez des dossiers, de laisser mijoter un peu pour y revenir avec l’esprit plus clair, remarque Alexandre Rassaërt. On ne prend aucune bonne décision la tête dans le guidon. » Tout un art qu’ils parviennent à maîtriser à force, disent les maires que j’ai interrogés, de “travailler en équipe”, de prendre note des conseils d’adjoints, de proches. Y compris au sein du premier cercle. Florian Paquet, à Moloy, a pu échanger par exemple avec son grand-père, à sa place dans les années 70-80.

« Mais c’était à une époque où il y a avait beaucoup moins de paperasses, glisse le maire côte-d’orien. Il me disait qu’il ne fallait pas se reposer sur ses acquis, mais ne jamais cesser d’avoir des projets de travaux, d’investissement », poursuit-il, comme une piqûre de rappel à certains “rois” fainéants. « À chaque fois que cela est nécessaire », Eric Audibert, le viticulteur du Sud de la France, saute également, de son côté, le pas : il a déjà pu solliciter, m’explique-t-il, « des avocats, voire un maire d’une commune limitrophe ». Et leur prédécesseur ? Pas vraiment, répondent-ils. Ces derniers sont souvent « fatigués » ou « un peu âgés », précisent certains, non sans rire. Les recommandations, ils peuvent aussi les glaner auprès d’organismes, privés ou non. Florian Lecoultre, en Champagne-Ardenne, y pense : éventuellement, il aimerait suivre, glisse-t-il, « une formation pour connaître les possibles interventions financières de l’Union européenne sur la réhabilitation de friches industrielles », nombreuses dans sa commune.

Or, pour l’instant, il y a renoncé : « Je fais attention aux finances et le  temps me manque », reconnaît-il. Pendant la campagne, les partis politiques proposent également des formations aux candidats… comme LR. Alexandre Rassaërt, élu sous les couleurs de l’UMP, en avait entendu parler, avant le scrutin. « Mais il fallait aller à Paris », lâche le maire de Gisors. Ce qui ne l’intéressait pas, puisqu’il a préféré se concentrer sur le terrain, son secteur et sa campagne. À l’époque, sa formation venait de survivre à la guéguerre Fillon-Copé… (Ce dernier a participé à la campagne de crowdfunding du Zéphyr, en 2015, NDLR.).

Le Zéphyr
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