« Voyageurs créateurs » : à la rencontre des peuples du monde

Les Voyageurs créateurs Catherine GAUDIN et Seydou TOURÉ chez les Badjos de Malaisie / 2015 © Voyageurs créateurs

Nomades de cœur, Catherine Gaudin et Seydou Touré parcourent la planète ensemble depuis 26 ans pour aller à la rencontre des minorités et des contre-cultures. Appareils photo en bandoulière et cœur grand ouvert, ils font du voyage un aller simple vers l’autre. Rencontre avec ces « voyageurs créateurs ».

 

Vous êtes actuellement à Bali où vous vous êtes réfugiés d’urgence suite à l’enlèvement d’un touriste en Malaisie, dans une région proche de celle où vous étiez. Que s’est-il passé ?

Nous étions en pleine séance de prise de vues au milieu de la mer avec des familles badjos quand nous avons été prévenus par un plongeur et par des soldats de l’armée qu’un touriste avait été enlevé sur un lieu de plongée tout près de nous. Ce seraient des terroristes issus du groupe d’Abu Sayyaf, un groupe islamique indépendantiste philippin. Ils font déjà régner la terreur du coté de Mindanao à l’intérieur des Philippines, la région d’où viennent les Badjos, qui l’ont quittée pour leur échapper. Apparemment, ces terroristes auraient traversé la mer.  Tout paraissait pourtant si calme… Nous sommes restés encore deux jours, absorbés par notre travail, et finalement nous avons décidé de partir un peu plus tôt, par précaution.

Catherine Gaudin, en immersion auprès des enfants Badjos de Malaisie © Voyageurs créateurs

Catherine Gaudin, en immersion auprès des enfants Badjos de Malaisie © Voyageurs créateurs

 

Vous étiez depuis le début du mois de juillet chez les Badjos, un peuple de gitans « flottants ». Qui sont-ils ? Pourquoi avoir choisi cette destination ?

Depuis 2013, nous avons entamé une grande étude sur les nomades de la mer, d’abord avec les Moken en Thailande, et cette fois-ci chez les Badjos de Malaisie. Nous avons préparé ce projet en parallèle de notre thématique principale, Mines de Sel dont l’exposition est actuellement présentée à la Saline Royale d’Arc et Senans. Nous sommes allés à la rencontre de ce peuple des mers car ils ressemblent beaucoup à nos amis Roms et tsiganes dans leur façon de vivre : toujours en mouvement, ils se déplacent en permanence et changent toujours de lieu de vie, à la différence qu’ils flottent ! Comme eux, ils nous ont accueillis avec une incroyable chaleur humaine, comme si nous faisions partie de leur famille.

Dans un décor de rêve, qui pourrait être celui de la création du monde, entre mer bleue turquoise et forêts d’émeraudes, ces hommes, très proches de la mer, vivent en communion avec la nature. Ce que nous avons perdu. Tous ont développé des facultés supplémentaires, comme par exemple de pouvoir écouter la mer et les poissons pour savoir s’ils peuvent naviguer, si un danger se prépare. Ils avaient d’ailleurs annoncé le dernier grand tsunami. Loin de toutes possessions matérielles, ils disent n’avoir besoin de rien. En cela, ils sont bien plus riches que nous !

Rencontre avec le peuple Badjos ©Voyageurs créateurs

Rencontre avec le peuple Badjos ©Voyageurs créateurs

 

Vous partez à la rencontre des peuples du monde avec une facilité et une simplicité surprenante. Qu’est ce qui motive vos expériences de voyage ?

C’est notre façon de vivre, nous voyageons très régulièrement. C’est pour cela que nous avons fondé Voyageurs créateurs. Pour aller à la rencontre des autres, nous pensons qu’il faut ouvrir son cœur, rester toujours sincère et donner de soi, et peut-être prendre le temps d’apprivoiser les autres, s’ils sont quelques peu réticents au premier abord.

Ce qui nous motive avant tout, c’est la rencontre avec l’humain, cela a toujours été notre leitmotiv. Nous n’avons aucun a priori, nous y allons ! Au bout de 26 ans, nous avons rencontré beaucoup de monde, nous avons rapporté beaucoup de clichés, et nous avons aussi de merveilleux souvenirs, des tas d’anecdotes à raconter. Nous sommes particulièrement attirés par les minorités et les contre-cultures. C’est proche de la misère que nous avons fait nos plus belles rencontres.

Seydou Touré, au plus près des Badjos ©Voyageurs créateurs

Seydou Touré, au plus près des Badjos ©Voyageurs créateurs

 

Vous rapportez dans vos valises des clichés du bout du monde avec un amour évident pour les portraits. Comment travaillez-vous avec les populations ? Etes-vous bien accueillis ?

En général, nous allons directement à la rencontre des gens, et expliquons ce que nous souhaitons faire, soit en anglais soit par geste si nous ne parlons pas la même langue. Ce que nous voulons, c’est une véritable rencontre. Et nous prenons notre temps. Nous ne sommes pas des chasseurs de tête, nous voulons vivre de véritables histoires avec eux, avoir des souvenirs. Nous avons horreur des séances de « shooting » traditionnelles, nous essayons de ne pas « mitrailler » ! Et surtout, nous ne volons aucune photo. Nous demandons toujours l’autorisation aux personnes et revenons plus tard, quand notre présence leur est plus familière, que nous avons leur confiance. Au bout d’un moment, il se créé une relation plus naturelle et parfois même, nous devons amis.

Dans l'intimité du portrait ©Voyageurs créateurs

Dans l’intimité du portrait ©Voyageurs créateurs

 

Vous allez aussi à la rencontre de ceux qui sont tout à côté. Vous avez photographié notamment les populations Roms d’Aulnay-sous-Bois (93). Qu’avez-vous voulu capter ? 

Vous abordez là un sujet qui nous tient particulièrement à cœur. Nous sommes allés à Aulnay en juillet 2014 pour réaliser une étude autour du problème de l’éducation des enfants roms, privés par le maire de leur droit à être inscrits à l’école en France, alors que c’est obligatoire.

Au fil des jours passés sur place, nous avons souhaité nous exprimer sur les expulsions que vivaient les roms, sur leurs conditions de vie et sur le rejet dont ils faisaient l’objet. Car nous pensons que le rôle du photographe est avant tout d’être utile. Mais au-delà de toute cette dureté, ce qui nous a le plus frappé a été la beauté de ces personnes, qui ne souhaitaient finalement qu’une chose : être aimés de la population française, s’intégrer et ne plus faire l’objet de préjugés. Nous avons essayé d’apporter un autre regard les concernant.

Vous savez, leur situation est parfois plus difficile que celles des habitants des autres bidonvilles que nous avons parcouru dans la monde, en Inde, en Afrique, et ailleurs. Ici, ils n’ont même pas d’eau, en pleine période de sécheresse. Les rasages de villages, la privation d’eau, c’est aux portes de Paris ! Ce fut une expérience étonnante, et très forte, de celle que l’on n’oublie jamais.

Projet Les bidonvilles de France © Voyageurs créateurs

Projet La France des bidonvilles © Voyageurs créateurs

 

Face à ce qui vient de se passer en Malaisie et aux menaces qui pèsent de plus en plus sur les touristes, pensez-vous que votre liberté de voyager soit en danger ?

Bien sûr. Plus que jamais depuis quelques années et il faut être vigilants. Nous sommes obligés de faire très attention quand nous sélectionnons une destination, et d’annuler des voyages qui étaient prévus. Mais aujourd’hui le terrorisme et le danger d’enlèvement sont partout. En janvier dernier, un attentat a eu lieu dans la rue à côté de chez nous, à Montrouge, le lendemain de l’attentat de Charlie Hebdo, alors que penser ?

Nous ne sommes pas des photographes de guerre. En voyage, nous ne restons pas quand cela devient dangereux. Nous appelons toujours le Ministère des Affaires étrangères avant de partir mais rien n’est jamais acquis. En 2011 par exemple, nous étions en Ethiopie pour photographier les nomades du sel dans le désert du Danakil. A peine rentrés, nous avons appris que cinq touristes avaient été enlevés et exécutés juste à côté de l’endroit où nous étions…Malgré ce danger, si c’était à refaire, oui, nous repartirions en Malaisie dès demain pour faire ces prises de vues et retrouver les Badjos, abandonnés bien trop vite.

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Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.