Yasmina Khadra, l’écrivain nomade

Yasmina Khadra au salon "Le Livre sur la Place" de Nancy, en 2014. Photo Flickr/Actuallité

Yasmina Khadra au salon "Le Livre sur la Place" de Nancy, en 2014. Photo Flickr/Actuallité

Né dans le Sahara algérien, Yasmina Khadra a 62 ans. À l’âge de 9 ans, il est confié par son père à l’institution militaire où il passera plus de trois décennies. Après avoir publié six romans sous son vrai nom, Mohammed Moulessehoul (1984-1989), il opte pour le pseudonyme de Yasmina Khadra afin d’échapper à la censure. Ses œuvres sont traduites dans une cinquantaine de pays, adaptées au cinéma, au théâtre et en bandes dessinées. Il a bien voulu nous accorder un entretien.

The Dissident : Quels sont vos projets actuels ?

Yasmina Khadra : J’attends la sortie, en novembre chez Flammarion, de mon livre sur le désert, en étroite collaboration avec le peintre Lassaâd Metoui. Je pars à Kinshasa le mois prochain (en novembre 2017, ndlr) puis au Mexique. Et je finis un roman pour la rentrée automnale de 2018 ainsi qu’un livre d’entretiens à paraître chez Bayard en mars.

Votre vrai nom est Mohammed Moulessehoul. Comment avez-vous choisi ce pseudonyme de Yasmina Khadra ?

En réalité, je suis fatigué de devoir, depuis plus de vingt ans, revenir sur le choix de mon pseudonyme. C’est une longue histoire mille fois racontée. Ceux qui ne la connaissent pas encore ne la connaîtront jamais. Je préfère parler du contenu de mes livres plutôt que de leur couverture. Et puis, qu’est-ce qu’un pseudonyme sinon une identité à mettre sur un ouvrage. Il n’apporte rien au texte. Je n’ai pas eu la chance d’évoluer dans un pays où l’on peut écrire et chanter sans demander de permission. Chez moi, il y avait toujours un sas devant la porte de mes inspirations. Pour l’éviter, il m’a fallu m’exclure du logiciel. C’est ce que j’ai fait en optant pour un pseudonyme. La résistance s’est toujours opérée dans la clandestinité. Ce qui importe, ce ne sont ni les risques pris ni mes « prouesses » de mutin, mais ce que j’écris.

Quel est votre sentiment sur les élections législatives en Algérie de mai 2017 ?

Ce sont des élections autistes qui n’intéressent personne1. C’est dommage qu’en Algérie on n’ait pas compris combien le vote est nécessaire. Aucun combat n’est perdu d’avance si l’on ne dépose pas les armes. Bien sûr, la tricherie est une nature chez les politiques, mais le plus insupportable est de la confondre avec le fait accompli. On peut toujours changer les choses, d’une manière ou d’une autre, si l’on a la foi, et la détermination qui va avec. En Algérie, le régime fait croire que les élections sont une mascarade, mais les vrais clowns sont ceux qui le pensent. Un peuple qui a tant souffert et tant sacrifié n’a pas le droit de se laisser faire comme un cheptel.

Vous vous êtes présenté aux élections présidentielles de 2014. Était-ce un moyen pour vous de peser sur le débat ?

J’ai fait huit ans de guerre dans les années 1990. J’en suis sorti indemne alors que d’autres, par milliers, plus forts, plus honnêtes, plus vaillants que moi, y sont restés. Quand on n’a pas réussi à faire son deuil, on culpabilise. Pourquoi suis-je sorti vivant de cette guerre et pas ceux qui furent mes compagnons d’armes, mes amis d’enfance, mes subordonnés et mes chefs ? Comment faire pour mériter d’être digne de leur sacrifice et avoir la force de regarder leurs veuves et leurs orphelins droit dans les yeux ? La réponse s’impose d’elle-même : servir mon pays. En me présentant aux élections présidentielles, je tenais à aller sur le terrain de la contestation pour demander à nos gouvernants de partir et de laisser les Algériens bâtir le projet de société qui leur convient. En toute démocratie. Je savais que j’empruntais un chemin de croix, mais je n’avais pas le choix. Ne rien faire m’aurait rendu complice de ce qui m’insupportait. J’aime trop mon pays pour l’abandonner aux prévaricateurs et aux vauriens. J’ai échoué. Comment réussir lorsque les meetings sont interdits, vos proches collaborateurs sommés de se retirer et les médias hostiles à votre démarche, lorsqu’ils ne vous couvrent pas de ridicule ? Il me fallait 60 000 signatures. Je n’ai réussi à en récolter que 43 000, ce qui me disqualifiait d’office. Je ne regrette pas d’avoir osé tenter l’aventure. De cette manière, je me dissociais de ceux qui se contentaient de boycotter leur propre droit. Je ne voulais pas non plus rejoindre ces chroniqueurs qui pestaient partout sans s’engager nulle part. Mon échec m’a libéré. Je ne m’en veux plus de survivre à mes chers disparus. J’ai fait mon devoir de rescapé jusqu’au bout.

On peut toujours changer les choses, d’une manière ou d’une autre, si l’on a la foi, et la détermination qui va avec

 Y a-t-il eu un blocage de la part du pouvoir en place ?

C’est moins un problème de blocage que de mentalité. J’ai parcouru 10 000 kilomètres par la route. J’ai été au Sahara, dans les Aurès, en Kabylie, dans le Constantinois et l’Algérois pour mobiliser, sensibiliser, avant de m’apercevoir que nos gens préféraient la « tranquillité » aux défis… Bien sûr, il y a eu des blocages, des intimidations, des défections dans mes rangs, mais ce n’est pas ça qui a pesé sur mes engagements. J’ai perdu parce que je n’avais pas réussi à convaincre.

N’y a-t-il pas une contradiction dans le fait de critiquer le régime alors que vous avez été nommé par Abdellaziz Bouteflika à la tête du Centre culturel algérien (CCA) de 2008 à 2014 ?

Ce n’est pas un paradoxe, sauf pour ceux qui n’ont pas le courage de leurs convictions. Ceux qui ne savent pas ce qu’est l’amour indéfectible d’une nation ne peuvent pas me comprendre. Pour quelqu’un qui s’est toujours battu pour son pays, c’est tout à fait naturel de continuer le combat. J’aime trop mon pays pour craindre mes détracteurs. Des dizaines de milliers d’Algériens ont donné leur vie pour moi. Moi, je n’ai donné que mon dos à bastonner. Ce n’est pas grave. Je voulais offrir mes services à ceux qui en avaient besoin. Sous ma direction, le CCA a été le centre culturel étranger le plus actif de France. J’ai eu l’honneur de rencontrer de grands intellectuels, des artistes importants, de magnifiques promesses algériennes. Moi qui, sous les drapeaux, rêvais de croiser sur mon chemin les écrivains et les artistes, les voilà tous au CCA en train de partager mon café. J’avais le soutien de deux géants algériens : Mohamed Arkoun et Lounis Aït Menguelet. Je ne pouvais me permettre de craindre ceux qui voyaient une mission quasi sacrificielle une allégeance au régime que je n’ai pas arrêté de vomir de mon bureau de directeur. À l’époque, je comptais plus de 5 millions de lecteurs. Quand on a un tel peuple derrière soi, on s’interdit de le décevoir. Ne craint pas les volcans celui qui est né en enfer. J’ai fait mon devoir. Ceux qui ne savent pas ce qu’est la guerre ignorent ce qu’être digne de ses fantômes veut dire. Cependant, je leur souhaite de continuer de l’ignorer plutôt que de subir la guerre afin de me comprendre.

Avez-vous des villes d’inspiration ?

Il y a des villes comme La Havane qui m’interpellent tout de suite. L’histoire de Dieu n’habite pas La Havane est née là-bas en juin 2014. Il y a Oran, Tanger, Aix-en-Provence, Mexico, San Francisco, Gao, Florence, Tamanrasset… Ces villes-là me donnent l’impression de les avoir visitées dans une vie antérieure. Elles me fascinent, me parlent, m’interpellent. Tandis que d’autres semblent me snober et me tourner carrément le dos. J’ignore où se situe le déclic. C’est ainsi, et c’est tout. J’ai beau croire que ce sont les rencontres, heureuses ou navrantes, qui font qu’une ville m’adopte ou me renie, mais je n’en suis pas sûr. Il y a des courants qui passent et d’autres pas, des fibres qui frémissent et des cœurs qui se referment comme un poing.

En avez-vous qui vous inspirent en ce moment ?

Est-ce vraiment la ville qui inspire ? J’ai un doute là-dessus. J’écris surtout pour répondre aux interrogations qui me taraudent. Je n’ai pas été à Kaboul, pourtant je lui ai consacré un roman. Un soir de l’an 2001, devant ma télé, j’ai assisté à l’exécution publique d’une femme afghane par les talibans, dans un stade en liesse, ce qui rendait l’horreur doublement abominable. Je n’ai pas réussi à dormir cette nuit-là. Je me croyais immunisé contre l’horreur, après ce que j’avais vécu dans mon pays livré au terrorisme. Mais pas du tout. On ne se familiarise jamais avec la barbarie. À cinq heures du matin, j’étais devant mon ordinateur à taper comme un forcené sur le clavier. Quatre mois plus tard, je posai Les Hirondelles de Kaboul sur le bureau de mon éditeur, Bernard Barrault. En ce moment, il y a Paris qui réclame « son bouquin ». Je la vois tous les matins, sous ma fenêtre, ameuter le quartier en brandissant une affiche avec mon nom dessus et Notre-Dame. Et chaque matin, je reviens sur les premières lignes d’un roman en chantier depuis 2002 (Un écrivain à Paris), mais impossible de trouver la force de les poursuivre. Actuellement, je suis tourné vers la grisaille de Bruxelles tandis que résonne, telle une complainte à mes tempes, « Le Plat Pays » de Brel.

Pour cela, avez-vous recours aux archives ?

Généralement, je n’utilise pas de documentation. La seule fois où j’en ai utilisé un peu, c’était pour décrire l’Algérie des années 1920 pour Les Anges meurent de nos blessures, que je considère comme mon roman le plus abouti.

Quel est votre rapport en tant qu’auteur au français ?

Je n’ai pas étudié la langue française, je l’ai aimée. J’ai aimé sa force, sa beauté, sa générosité intarissable et son hospitalité. Elle n’a pas exigé un visa ou un laisser-passer pour m’accueillir. Elle était là, à une bretelle de ma vie. On s’est regardés, on s’est souris puis on s’est pris par la main et on est allés voir de plus près le faîte des arbres, les cimes des montagnes et les étoiles du ciel. Entre la langue française et moi, il y a une histoire de coup de foudre. Nous essayons d’apprivoiser nos rêves les plus fous, moi avec mes tripes, elle avec sa sève.

La considérez-vous, à l’instar de Kateb Yacine, comme un butin de guerre des peuples colonisés ?

Je n’ai pas fait la guerre de Libération. J’étais trop petit. Kateb Yacine a le droit de le penser. Pour moi, la langue française est ma langue d’écrivain, la langue que j’ai choisie pour dire et me dire. Elle sied à mes états d’âme, me comprend et m’aide à me faire comprendre. Autour de nous deux, il n’y a ni barbelés, ni tranchées ni miradors. Notre sang est fait d’encre et notre histoire de partage. Aucun vent contraire ne chahute notre entente, aucun litige ne compromet nos ambitions.

Le point commun entre vos romans c’est l’amour pour les petites gens…

Les héros ne sont que le produit des conjonctures, des situations insoupçonnables qui, souvent, les prennent au dépourvu avant de les installer au cœur des grands événements. Ce sont les concours de circonstances qui nous construisent une stèle ou un gibet. Nous sommes tous des petites gens. Capables du pire ou du meilleur. Mes personnages sont victimes de ce qu’ils n’ont jamais prévu. Dans un sens, ils nous racontent puisque le roman est un miroir qui nous renvoie à ce que nous sommes. Je me suis toujours senti proche des marginaux, des laissés-pour-compte et des solitaires. Quelque chose en eux remue de façon singulière mes fibres sensibles. Comme un destin en filigrane, une sorte de grande vérité tue. Et c’est vrai. Il n’y a pas d’êtres insignifiants sur terre. Chacun de nous est un roman à part entière. C’est en fréquentant de plus près les « figurants » que je me suis aperçu que les nains sont ces géants que l’on prend de si haut qu’on ne les voit presque pas.

Je me suis toujours senti proche des marginaux, des laissés-pour-compte et des solitaires

Les spectacles de Fellag parlent de la jeunesse algérienne qui tient les murs. Y pensez-vous aussi ?

Quand un pays n’a pas de projet de société, automatiquement, les jeunes n’ont pas d’avenir. Pourquoi sont-ils là ? Que leur propose-t-on comme outil d’émancipation, comme orientation ? Rien ! Il y a une fracture abyssale entre le peuple et les décideurs en Algérie. Les jeunes ne se retrouvent nulle part. Leur conscience, leur génie, leur talent, tout a été défiguré. C’est pour cela qu’ils ne savent où donner de la tête. Alors, ils tiennent les murs pour les empêcher de les ensevelir. Dans mon roman L’Équation africaine, j’ai écrit : « Aucune nation ne peut avancer sans mythes, aucune jeunesse ne peut forcir sans idoles. » En Algérie, il n’y a ni mythe ni idole. Il n’y a que des décideurs indécis et des responsables irresponsables.

Dans Ce que le jour doit à la nuit, vous évoquez l’Algérie coloniale…

Beaucoup de jeunes algériens croient que notre histoire est née le 1er novembre 1954 avec le déclenchement de la guerre d’indépendance. Sauf qu’il y avait une vie avant. Un pays occupé, un peuple spolié, une autre histoire plus profonde et mouvementée. J’ai écrit ce livre pour éclairer un peu notre présent. Aucun présent ne repose sur du vide, et aucun avenir ne saurait où il va s’il ignorait d’où il vient. J’ai surtout essayé de panser les plaies et rebouter les fractures, aider à surmonter les traumatismes historiques et à réconcilier les mémoires. Je suis fier de ce livre. Son accueil, en Algérie comme en France, est la preuve que le pardon est possible, que toutes les tombes se valent et qu’il n’est pas interdit de planter les arbres de demain sur les champs de bataille d’hier.

Le monde a basculé le 11 septembre 2001. Votre trilogie : Les Hirondelles de Kaboul (2002), L’Attentat (2005), Les Sirènes de Bagdad (2006), illustre parfaitement ce mouvement de bascule.

J’ai essayé d’être utile à quelque chose. J’ai la chance d’avoir une double culture, la vôtre et la mienne, « araberbère ». J’ai subi le terrorisme dans ma chair et dans mon esprit. Mon expérience et ma foi dans les hommes m’ont encouragé à aller vers les uns et les autres afin de donner à voir et à comprendre ces nébuleuses qui nous enténèbrent. Mon témoignage, adjoint à mon travail de romancier, consiste d’abord à apaiser et à lutter contre les amalgames et les raccourcis. Comprendre un problème, c’est le résoudre à moitié. Le reste de la solution dépend de notre volonté. La peur est l’alliée naturelle de la barbarie. Il me fallait le crier sur les toits, hurler par-dessus les déflagrations meurtrières pour me faire entendre. Alors j’ai écrit. J’ose espérer qu’un texte supplante le coup de gueule des canons, qu’il rassemble au lieu d’embrigader, qu’il raisonne au lieu d’exacerber.

Le Groupe islamique armé (GIA) en Algérie préfigurait cette vague de terreur.

Bien sûr. Les GIA sont à l’origine du terrorisme jihadiste qui épouvante la terre entière. Ils sont les pionniers de l’Apocalypse. Je pense qu’on aurait pu minimiser les dégâts d’aujourd’hui si les médias occidentaux en général, et français en particulier, n’avaient pas choisi de jouer avec le feu en disculpant les vrais assassins et en incriminant les héros de la nation. Résultat : le monde est en train de payer cette grossière erreur de casting. Les choses semblent déraper davantage avec les autoritarismes qui reviennent au galop et les enjeux géopolitiques qui, visiblement, s’emmêlent les pinceaux, notamment en Irak, en Syrie et en Libye. Il est temps de renoncer aux calculs inavoués qui sont derrière le chaos en train de menacer nos restes de quiétude, et d’arrêter le massacre. Je trouve que les diplomaties trichent, magouillent, gagnent du temps, tandis que l’horreur gagne du terrain. Les peuples doivent se mobiliser et exiger de leurs élus d’œuvrer pour que la paix revienne en ce monde tourmenté. Il est impératif que les peuples réagissent avec la plus extrême fermeté. Quand on laisse trop faire les politiques, le Diable n’est jamais bien loin.

Dans La Dernière Nuit du Raïs, sorti en 2015, vous vous êtes mis dans la peau de Mouammar Kadhafi. La Libye d’aujourd’hui fait partie de ces chaos que nous subissons actuellement.

Un mois avant l’agression – je dis bien « agression » – contre la Libye, le journal allemand Der Spiegel m’avait proposé une tribune dans laquelle j’ai raconté exactement ce qui se passe aujourd’hui. Je n’avais pas besoin d’être un visionnaire. Les risques parlaient d’eux-mêmes. Que cherchait-on vraiment à renverser, en Libye ? Un tyran ou bien l’ordre des choses ? Les états-majors occidentaux avaient négligé une vérité fondamentale : la Libye est un pays tribal que seul Kadhafi tentait d’en faire une nation homogène. Kadhafi était le socle de ces tribus farouches et jalouses de leur autonomie. Éliminer Kadhafi, c’est replonger ces mêmes tribus dans les querelles séculaires qui jalonnent leur histoire faite de rancœurs irréversibles et de vengeances inassouvies. La preuve, le pays est redevenu un archipel sismique où chaque patriarche revendique un territoire et un destin propre.

Certains vous ont accusé de complaisance vis-à-vis de Kadhafi.

Ce sont des gens qui n’ont jamais lu mon livre ni aucun autre de mes livres, et qui ne savent même pas qui je suis.

Comment avez-vous réussi cette immersion ?

Parce que je suis profondément humain. Je perçois tout de suite les peines d’autrui. Je n’ai pas été seulement dictateur dans La Dernière Nuit du Raïs, j’ai aussi été Allemand dans L’Équation africaine, terroriste dans À quoi rêvent les loups, village dans Les Agneaux du seigneur, femme dans Les Hirondelles de Kaboul. Être écrivain c’est être un sismographe et un acteur émérite pour interpréter l’ensemble de ses personnages. En ce qui concerne Kadhafi, cet homme a squatté nos esprits algériens pendant quarante ans. Il faisait parler de lui à chaque occasion. Au début, il a représenté de grands espoirs pour nous. Il était jeune, courageux, emblématique. Ensuite, après avoir fait l’objet de plusieurs tentatives d’assassinats, il s’est mis à changer et à dériver. Pour ma part, il m’a toujours intrigué. Comme nous avions certaines choses en commun (comme lui, je suis bédouin, né dans une tribu dans le désert, j’étais militaire, musulman et « araberbère »), je me suis permis de croire que j’avais une légitimité à le raconter. Dans les années 1980, en Russie, notre groupe d’officiers algériens en stage à l’Académie de Vystrel (Moscou) était très proche du groupe libyen. J’avais des amis parmi les officiers libyens ; ils ne faisaient que vanter et fabuler sur Kadhafi. Ce sont leurs anecdotes que j’ai reprises dans mon livre, qui n’est ni une biographie ni un essai, mais un roman aussi proche qu’éloigné de la vérité.

Albert Camus est une figure majeure de la littérature, diversement appréciée en Algérie. Quel est votre sentiment à son sujet2 ?

En 2010, pour le cinquantenaire de sa mort, j’ai parrainé la Caravane Albert Camus en tant que directeur du CCA. C’était merveilleux parce que sept villes algériennes – Alger, Annaba (ville de naissance d’Albert Camus, NDLR), Sétif, Tamanrasset, Tizi Ouzou, Tlemcen et Oran – avaient accepté de recevoir cette caravane. En France, il n’y en a eu que cinq. Malheureusement, ce n’est pas le régime algérien mais ce sont des intellectuels qui se sont opposés à cette caravane. (Mustapha Madi, directeur de collection des éditions Casbah a initié une pétition anti-Camus le taxant de colonialiste, NDLR). Pour moi, Camus est un immense écrivain. Son algérianité lui appartient. Je n’ai ni à la contester ni à la justifier.

J’adore Camus pour la simplicité de son art. La prouesse pour un écrivain est de rendre accessible à tous la complexité des êtres et des choses

Dans l’émission La Grande Librairie sur France 5, vous disiez être très pointilleux pour trouver l’expression juste dans vos romans.

Dans tous les cas, j’essaye de faire de mon mieux. J’aime trop ma langue pour ne pas tenter de la mériter pleinement. Je ne cherche pas la complication, mais la justesse des mots et la fiabilité des métaphores. J’adore Camus pour la simplicité de son art. La prouesse véritable, pour un écrivain, est de rendre accessible à tous la complexité des êtres et des choses.

En France, certains partis ont joué sur le rejet de l’autre, la xénophobie. Qu’en pensez-vous ?

Les Français n’ont pas besoin de boucs émissaires ou de souffre-douleur. Ils ont besoin qu’on fasse confiance en leur génie. Ils sont capables de sortir de n’importe quelle impasse. Il suffit juste de convoquer ce qu’il y a de meilleur en eux : leur talent. Or, les politiques ont des références différentes. Ils se comparent aux autres nations et oublient que la leur pourrait être la meilleure. Au lieu de trouver les solutions que le peuple attend d’eux, ils lui livrent un « coupable ».

Selon un certain François F., la colonisation est un partage de cultures. Qu’en pensez-vous?

On peut trouver de la générosité chez n’importe quel démon. On peut traduire n’importe quel mal en bien parce que tout est affaire d’interprétation. Dire que la colonisation est un partage de cultures, peut-être. Pousser l’inconvenance jusqu’à la faire passer pour un bien, c’est moyen. La colonisation est une horreur, un crime contre l’humanité. Rentrer par effraction dans un territoire qui ne vous appartient pas, le squatter, assujettir, exploiter et assassiner son peuple, voler ses richesses… Où est le partage dans tout ça ? Partout où ça a eu lieu, en Asie, en Afrique ou encore en Amérique, cela a été une atteinte à la liberté et à la culture des peuples colonisés. Par endroits, la colonisation a procédé à d’effroyables génocides. Les Espagnols ont totalement exterminé un type d’aborigènes spécifique à Cuba. Pas un seul survivant ! Ceux qui disent que le colonialisme français a apporté la civilisation au peuple algérien doivent savoir qu’il y avait plus d’écoles en Algérie qu’en France au début du XIXe siècle. À signaler que la France a attaqué l’Algérie afin de ne pas rembourser les dettes contractées auprès du dey d’Alger. C’est l’argent d’Alger qui a financé l’expédition en Égypte de Napoléon Bonaparte (1798-1799) et la deuxième campagne d’Italie.

Enfin, quels sont vos auteurs de prédilection ?

Ils sont légion. Tous m’ont appris quelque chose, les bons et les moins bons. Certains m’ont marqué un peu plus que les autres. Je citerais, de façon arbitraire car j’en oublierais certainement d’autres, Nicolas Gogol, John Steinbeck, Malek Haddad, Taha Hossein, Naguib Mahfouz, Joseph Kessel, Jack London, Amin Maalouf, Jean Giono, Chester Himes, Richard Wright. La liste est interminable. Mais il y a des nouveaux qui s’annoncent très forts : Laurent Binet, Gaël Faye, Laurent Gaudé et, là encore, la liste risque de ne plus s’arrêter.

(1) Le FLN, qui domine le pays depuis l’indépendance, s’est maintenu mais il est sorti fragilisé en passant de 221 députés en 2012 à 164 aujourd’hui.

(2) Yasmina Khadra évoque Albert Camus de façon plus détaillée dans l’ouvrage Impressions d’Algérie (Michel Lafon, 2012), illustré avec des photographies de Reza.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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