Syrie : « Le génocide des Yézidis est en cours »

L'exode des Yézidis dans les montagnes arides du Sinjar pour fuir l'Etat islamique. Photo Getty Images/Emrah Yorulmaz/Anadolu

L'exode des Yézidis dans les montagnes arides du Sinjar pour fuir l'Etat islamique. Photo Getty Images/Emrah Yorulmaz/Anadolu

Génocide, esclavage, vente de femmes. Ce sont les principaux termes qui ressortent d’un rapport inquiétant sur la question des peuples Yézidis publié par une commission d’enquête de l’ONU en Syrie. La situation est telle que la Commission demandé à saisir la Cour pénale internationale pour agir au plus vite contre Daech.

« Le génocide est en cours ». Ce sont les mots alarmants de Paulo Pinheiro, le président de la commission d’enquête de l’ONU sur les droits de l’homme en Syrie. Si l’éventualité d’un génocide avait été mentionnée en mars 2015, elle est aujourd’hui avérée. Selon un rapport daté du 15 juin 2016 et publié par la commission mentionnée ci-dessus, la situation est telle que l’existence même des Yézidis est menacée.

Le groupe terroriste Daech a pour objectif « d’éliminer les Yézidis », affirme le document. Rien n’est épargné. Sont mentionnés « les tueries, l’esclavage sexuel, l’esclavage, la torture et le traitement dégradant et inhumain. » La liste ne s’arrête pas là. Le rapport parle du « transfert forcé [des populations] qui cause d’importantes séquelles mentales et physiques » et du fait « d’infliger des conditions de vie qui mènent à une mort lente. »

Une situation ancienne

La commission d’enquête de l’ONU sur les droits de l’homme en Syrie a appelé le Conseil de sécurité des Nations unies à saisir la Cour pénale internationale (CPI) pour agir au plus vite. Pourtant, la situation est alarmante depuis des années. En 2014 déjà, Daech procédait à ce que l’on appelle aujourd’hui les massacres de Sinjâr (Irak).

Lorsque la ville était tombée entre les mains des terroristes, des dizaines de milliers de Yézidis ont alors fuit la région. Environ 600 furent tués durant cet exode. Des centaines d’autres furent enlevés en l’espace de deux semaines. C’est d’ailleurs depuis ces évènements que les milices Peshmergas sont connues pour s’être impliquées dans ce conflit. Ces milices Kurdes, alliées des États-Unis depuis 2003, se battent pour un Kurdistan indépendant. Si beaucoup de Yézidis sont Kurdes, il est difficile pour autant de donner une identité ethnique à ce groupe religieux, d’où leur exode continu.

En effet, si beaucoup réussissent à venir en Europe en tant que réfugiés, une grande partie est chassée de son territoire, et se retrouve sous un statut dit « déplacés de l’intérieur », notamment en Irak. Ces conditions de vie mènent souvent à des décès ou des handicaps, notamment chez les enfants ou les nouveau-nés.

Explosion des cellules familiales

D’où le problème des familles. Daech veille méticuleusement à ce que les familles soient séparées. Les fils sont très vite arrachés à leurs mères pour partir dans des camps d’entraînement où l’endoctrinement est roi. Les garçons yézidis de plus de 12 ans sont « placés avec des combattants de Daech pour qu’il y ait une coupure avec leurs croyances et les pratiques de leur communauté religieuse. »

Le plus souvent, hommes et femmes sont séparés pour empêcher la naissance de nouveaux enfants. Or le yézidisme, cette religion antique qui émerge de la survivance du mithraïsme iranien, rend impossible toute conversion. De plus, pour qu’un enfant soit lui-même Yézidi, ses deux parents doivent l’être. Les mariages mixtes sont fortement découragés. Isoler les enfants de leurs familles et séparer les époux mènera ainsi à une extinction progressive de ce groupe religieux.

Les femmes, meilleure marchandise

S’il n’y a pas conversion, femmes et filles sont vendues, selon la commission, au Souk al Sabaya, littéralement « le marché aux femmes ». Ces marchés ont lieu dans les villes de Rakka – fief de Daech en Syrie – Homs, Hasaka, Deir e-Zor et Alep. Pour la rédaction du rapport, les membres de la commission ont rencontré plusieurs femmes victimes de ces abus. Les témoignages sont frappants. Cette jeune fille de 16 ans, tenue captive pendant sept mois et vendue une fois, raconte :

« Après avoir été capturées, Daech nous a forcées à regarder l’exécution de certains de nos hommes Yézidis. Ils les ont fait s’agenouiller en ligne, au milieu de la rue, avec leurs mains liées derrière leurs dos. Les combattants de Daech ont sorti des couteaux et les ont égorgés. »

Une autre femme, captive quinze mois et vendue cinq fois, raconte l’enlèvement de son mari.

« Daech a ordonné à tous ceux de la ville de Kocho d’entrer dans l’école. Les hommes et les garçons étaient au rez-de-chaussée pendant que les femmes et les enfants étaient à l’étage. Les combattants ont pris tous les hommes et les garçons. Aucun d’entre eux n’est plus jamais rentré au village. Mon mari était l’un d’eux.”

Un phénomène qui se propage

L’esclavage sexuel ne se limite pas aux femmes yézidies et à Daech. Il se propage tel un cancer en Syrie. Les réseaux, de plus en plus nombreux, prolifèrent jusque dans les pays voisins. L’un des plus touchés par cette proximité est le Liban. Depuis avril 2016, la police libanaise a démantelé plusieurs de ces réseaux. Des centaines de femmes et filles syriennes étaient à la merci d’hommes qui les contraignaient à exécuter leurs moindres désirs. Dans un témoignage édifiant d’une ancienne esclave syrienne à RFI, la jeune femme de 21 ans raconte que « dès l’arrivée à l’hôtel, [elles étaient] privées de papiers d’identité puis violées par les gardiens. » S’ensuit une vie de prostitution forcée où les femmes sont tenues captives. RFI révèle que « les vierges étaient réservées au chef du réseau, un Syrien, et à ses amis. » 

Pour en savoir plus sur l’esclavage sexuel imposé par Daech, voici un documentaire édifiant (en anglais):

La situation plus instable que jamais

Depuis les batailles pour libérer l’ancienne ville de Palmyre, il est courant de penser que Daech recule. Il est effectivement vrai que le groupe wahhabite takfiriste perd de l’ampleur en Syrie grâce aux coalitions qui se battent jour après jour. Toutefois, celui qui se fait appeler « État Islamique » se ramifie de plus en plus pour pouvoir toucher un panel plus large de pays. Ainsi, un rapport du service de recherche du Congrès des Etats-Unis a révélé que Daech « dispose de six groupes armés opérant hors de Syrie et d’Irak », rapporte le Washington Times. Le document précise que « Daech a formé au moins six armées qui menacent les pays africains et proche-orientaux, ainsi que l’Afghanistan ». Et de préciser : « Au lieu de s’affaiblir, Daesh pousse des métastases à travers le monde, recrutant des adeptes en Libye, en Égypte, au Nigeria, en Arabie saoudite, au Yémen et en Afghanistan. » 

Les vues meurtrières de Daech sur tout peuple qui lui serait opposé religieusement sont claires. Si les Yézidis subissent un nettoyage ethnique, il est important de mentionner les autres minorités autochtones. Chrétiens, Zoroastres, Chiites sont persécutés et chassés de leurs propres terres. Souvent, par des combattants étrangers.

Fatma-Pia Hotait
Fatma-Pia est diplômée l'ESJ-Paris. Benjamine de l'équipe, elle est bien décidée à faire évoluer les choses. Aujourd'hui, elle jongle entre ses études de master franco-allemand et sa passion : être la voix de ceux qui n'en ont pas.

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