Zoé Valdés : « Je ne rentrerai à Cuba que lorsque la démocratie sera en place »

La jeune Zoé Valdés dans La Habana Vieja. Photo Sonia Pérez

La jeune Zoé Valdés dans La Habana Vieja. Photo Sonia Pérez

Zoé Valdés est certes une grande écrivaine, mais c’est avant tout une femme exilée, qui a ressenti elle aussi la déprime des trois premières années passées en exil. Partie de Cuba en 1995 pour rejoindre la France avec sa famille proche, elle y a trouvé le goût de la liberté. The Dissident l’a rencontrée.

Dans les années 80, Zoé Valdés avait fait partie de la délégation cubaine à l’Unesco à Paris, avant la publication de son roman « Le Néant quotidien » qui la fit basculer dans l’opposition au castrisme et dans la détestation des thuriféraires du régime. Romancière, poétesse, scénariste, elle a écrit une trentaine de livres entre nostalgie, rage et tristesse, parfums et sons de son pays natal, en espagnol, le français étant devenu son refuge – « j’ai commencé à rêver en français », confie-t-elle. Avec « la peur de perdre un moment important de la vie » et « la volonté d’arracher le meilleur ».

Dans son dernier ouvrage traduit pour Arthaud, « La Havane, mon amour » (éd. Arthaud) c’est sa jeunesse, son adolescence, sa vie de femme qu’elle raconte, dans un cheminement nous entrainant avec elle dans sa ville :

« La Havane que vous découvrirez au fil de ces pages est celle que j’ai connue, celle de mes aventures, mais aussi celles de mes lectures, de mes écrivains de prédilection et de mes fantômes, des fantômes que j’ai choisis, ou ceux qui m’ont choisie. C’est La Havane de ma mère, et en l’absence de ma mère, La Havane est devenue ma mère, une mère lointaine et à jamais regrettée. La Havane de la pénurie et du désarroi, la ville de la fête et celle des sévices. La ville des infortunes, des persécutions, des crimes passés sous silence, des vols quotidiens que l’on commet pour survivre ».

The Dissident : Vous dédiez votre roman « à ma grand-mère et à ma mère havanaises de cœur ».

Zoé Valdés : Ma mère était surtout la principale protection. Mon père était quant à lui parti lorsque j’avais deux mois. Il a fait la contre-révolution et la prison. Nous nous sommes rencontrés plus tard, j’avais 17 ans, cela a changé les choses.

Ce sont des femmes qui vous ont élevée : votre mère, votre grand-mère, votre tante. Votre fibre féministe vient-elle de là ?

La figure la plus compétente de mon enfance, c’était ma grand-mère.  C’est elle m’a véritablement élevée. Je peux le dire, comme cela. Ma mère était toujours à son travail, elle n’était pas à la maison. J’étais tout le temps avec ma grand-mère.

Je ne me considère pas comme féministe militante, parce que je ne le suis pas. Il faut être honnête. Même si  je suis féministe évidemment, parce que je suis femme et que je défends le droit des femmes. Très jeune, je suis devenue l’homme de la maison. Je devais faire les choses que normalement seuls les hommes devaient faire. Avec ces trois femmes qui étaient un peu chacune dans son propre monde, toujours un peu débordées, j’ai dû agir comme un homme. Alors qu’à Cuba, les femmes sont élevées comme des femmes. Moi on m’a élevée en me laissant la liberté la plus totale. J’étais une fille et je pouvais aussi être un garçon. Je n’étais pas encadrée.

Dans votre livre vous écrivez :  « Je suis devenue une callejera, comme on appelle les « traine-la-rue » à Cuba. Je fonçais sur mes patins à roulettes soviétiques et plus tard sur mon vélo chinois bleu et blanc. Je jouais en me méfiant des délations du CDR (Comité de Défense de la Révolution) qui n’épargnait ni les adolescents, ni même les enfants. »

Nous vivions dans un endroit très étroit. C’était une chambre pour quatre personnes.  Il y avait seulement un lit et la seule façon d’avoir de l’espace, c’était d’être dans la rue. J’y étais beaucoup plus que chez moi.

Il apparait que vous avez porté en vous pendant longtemps ce livre et qu’il est sorti à un moment donné comme une évidence ?

C’est effectivement cela qui s’est passé. C’est un livre que j’avais en tête depuis très longtemps. Il m’a pris quelques mois d’écriture. J’ai la ville de La Havane en moi, les souvenirs de cette ville, de mon enfance, mes premiers amours.

En exergue de votre roman, vous citez Reinaldo Arenas qui a connu prison et camp de rééducation en tant qu’homosexuel : « La Havane, ville enlisée dans la désolation la plus stricte…Ville où l’artiste a été remplacé par le policier, la parole par la consigne, les rêves par les plans quinquennaux, l’homme par le masque »

C’est un grand écrivain, une personne qui a beaucoup souffert et qui a eu le courage de condamner par ses livres, par sa poésie, sa pensée, le communisme à l’intérieur de Cuba et à l’extérieur.

On ne parle plus en France des « Dames en blanc », ces mères, filles, sœurs de dissidents politiques qui manifestent régulièrement et pacifiquement dans la rue à La Havane ?

Ce sont les seules qui donnent aujourd’hui un espoir à Cuba. Dimanche dernier, trois de ces Dames en blanc ont été arrêtées alors qu’elles étaient dans la rue. Les policiers les ont déshabillées en public et frappées. Mais à l’intérieur des Dames en blanc, il y a aussi des itinéraires personnels qui font très, très mal à la dissidence cubaine.

La Habana Vieja de votre enfance a connu une restauration forte, voulue par Eugenio Léal. Vous dénoncez cependant le pouvoir pris par les militaires dans cette réhabilitation..

Léal aime sa ville, mais il est malade. Il a respecté les origines, il a fait de bonnes choses. On peut ne pas être d’accord avec  lui – il est castriste, fidèle de Fidel. J’ai travaillé avec lui pendant deux ans, au musée historique de La Havane. Je pense que maintenant les militaires vont aller par les chemins du tourisme et dans les endroits beaucoup plus populaires pour les touristes. Les hôtels qui vont donner de l’argent, les petites boutiques de ventes de merde… C’est ce qui intéresse les militaires, depuis que Raul Castro a fait des entreprises mixtes : de l’argent, de l’argent et encore de l’argent.

Quel avenir pour La Havane et Cuba selon vous ?

Ce pays qui était en voie de développement est devenu un pays sous-développé, mendiant de l’URSS par le passé, et aujourd’hui de l’Europe qui vient de donner des millions d’euros, alors que les pauvres en Europe sont de plus en plus nombreux.

La dictature est toujours la même, avec le découragement des gens. Je vois très mal l’avenir de Cuba parce que les Castro ont le soutien du monde entier, avec des promesses que Raul Castro fait aux gens, par exemple à Obama, à Poutine, à l’Algérie pour son pétrole. Je ne vois pas de sortie imminente de la dictature. La dissidence cubaine est très mal partie, car elle est infiltrée par la Sécurité de l’état, divisée. Les luttes sont intestines plutôt que dirigées contre le régime. Chaque dissident veut être un personnage. Avec la permission de voyager, ils bougent beaucoup, partout dans le monde, puis ils rentrent à Cuba. Il ne reste rien de l’ancienne dissidence.

Je ne rentrerai pour ma part à Cuba que lorsque la démocratie sera en place.

Vous aviez reçu la femme d’Oswaldo Paya à Paris, ce militant des droits de l’homme et pour des élections libres, mort dans un accident de la route non élucidé.

J’ai toujours gardé des relations avec Ofelia et sa fille. Cette dernière a pu rentrer à Cuba et elle habite Miami. Elle demande toujours la vérité et une investigation sur la mort de son père.

Quid d’Obama et des États-Unis ?

Obama, pour moi, c’est la trahison du peuple cubain, mais aussi du peuple américain. Il a fait beaucoup de promesses qu’il n’a pas tenues. Et puis il y a ces mascarades qui lui ont apporté une espèce de popularité encore plus forte qu’avant, avec l’assassinat de Ben Laden, la mise en place d’un nouveau régime de sécurité sociale – qui ne marche au demeurant pas toujours comme il s’y était engagé. C’est à mes yeux l’un des pires présidents.

Mais Barack Obama n’est pas les Etats-Unis, de même que Castro n’est pas Cuba. Les USA sont un pays qui vit un moment difficile. Les deux candidats à la présidentielle, Hillary Clinton et Donald Trump, sont très controversés. J’ai toujours de l’espoir en pensant que c’est un pays qui a une histoire de démocratie et de liberté, qu’il va s’en sortir… Mais je pense qu’aujourd’hui, partout dans le monde, il devient difficile de faire respecter ces valeurs.  Pendant des années, on a créé un système universitaire et de presse dans l’idéologie, or les idéologies ont détruit ce qu’il y avait de meilleur dans le monde : la logique, la raison.

Vous avez rencontré, de votre côté, François Hollande..

Hollande est encore pire qu’Obama. Il est très dangereux parce qu’il trahit la liberté des gens, ici en France, et des Cubains. Il a invité Raul Castro, un criminel, et il a fait une fête pour cet homme qui a fait entre autres exécuter une quantité énorme de Cubains le 31 janvier 1959.

La première année d’ Hollande au pouvoir, pour le 130ème anniversaire des Alliances Françaises, je me souviens qu’il avait fait un discours dans lequel il avait parlé des dictatures latino-américaines. Il n’avait pas parlé de Cuba. En sortant, je lui ai dit : « N’oubliez pas Cuba ». Il m’a répondu : « Je n’oublie jamais Cuba ». Évidemment, ma question était en relation avec la dictature cubaine et sa réponse c’était pour lui sa relation avec le régime castriste.

Actuellement à la Maison Européenne de la Photographie à Paris, l’exposition « Translúcidas » est soutenue par la mairie de Paris, sous la houlette de Mariela Castro, la fille de Raul. Une surprise quand on sait les persécutions que le régime castriste a menées contre les homosexuels et les transgenres ! »

Vous travaillez continuellement. Sur quels thèmes portera votre prochain livre ?

C’est un ouvrage que j’avais abandonné, perdu de vue et que je réécris maintenant. Il portera sur une période de l’histoire de Cuba, celle de Batista, la vérité sur cette période là et le racisme de la société cubaine. L’histoire sera racontée par deux personnages qui vont être des hommes assez âgés, qui vont parcourir l’île et qui vont se souvenir de cette époque-là. Batista, mulâtre aimé du peuple, a été élu démocratiquement. Et il faut se rappeler que le peuple a approuvé son coup d’état final. Il a fait des élections à nouveau en 1958.

Vous donnez une importance forte à la mémoire, à la correspondance, à l’exil. Cet été, vous avez présidé le Festival littéraire de Grignan. Pourquoi avoir accepté cette présidence ?

Je corresponds beaucoup avec des gens de Cuba, la famille, les écrivains. José Marti, le grand poète et homme politique de Cuba, était lui aussi un exilé. Or, actuellement nous vivons un exil numérique avec les Cubains qui communiquent depuis les USA, les autres pays du monde – les Cubains sont partout ! Avec l’île, par manque de connexions, c’est difficile.

J’ai accepté Grignan parce que c’est un festival dédié à la correspondance et à l’exil. Ils m’ont choisie parce que je suis une exilée. J’ai eu une correspondance avec ma mère à l’époque où elle était à Cuba, une correspondance qui était très importante pour moi. Ce sont des lettres très drôles, parce que ma mère était une personne pleine d’humour, mais aussi avec beaucoup de tendresse, de liberté et d’espoir.

La Havane, mon amour, aux éditions Arthaud, par Zoé Valdés, 2016.

 

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.

2 Comments

  1. Betrand Bec

    14 octobre 2016 à 0 h 49 min

    Je ne suis point spécialiste de Cuba, mais, surpris je suis de cette déclaration : « Batista, mulâtre aimé du peuple, élu démocratiquement »
    car d’après wikipédia s’il a été élu, il n’a pas été aimé fort longtemps, et pour cause…
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Fulgencio_Batista

  2. Betrand Bec

    14 octobre 2016 à 1 h 34 min

    Je ne suis pas plus spécialiste de Zoé que je le sus de Cuba, alors, en complément de l’article promotionnel ci-dessus, je vous propose un écrit de Vladimir Marciac de janvier 2010 qui tacle un peu Zoé, qui ne serait ni écrivaine, ni exilée…
    http://www.legrandsoir.info/Zoe-Valdes-et-Karl-Zero-ou-la-deontologie-accouplee.html

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