600 euros, une fiction sur la désillusion électorale - The Dissident - The Dissident

600 euros, une fiction sur la désillusion électorale

Adnane Tragha, réalisateur du film 600 euros. Photo Les films qui causent

Adnane Tragha, réalisateur du film 600 euros. Photo Les films qui causent

Les élections françaises de 2012 semblent loin aujourd’hui. Et pourtant… À travers « 600 euros », une fiction indépendante (produite par Les films qui causent et la 25ème heure, partenaire de The Dissident) tournée à Ivry-sur-Seine qui sort ce mercredi 8 juin, Adnane Tragha questionne notre rapport aux urnes et la désillusion vis à vis du politique.  The Dissident a rencontré le réalisateur.

The Dissident : Comment vous est venue l’idée de « 600 euros », l’histoire de Marco Calderon, un artiste rêveur, marginal déçu de la politique?

Adnane Tragha : En février 2012, pendant la présidentielle, j’avais envie d’écrire un scénario. J’ai voulu traiter ce sujet. Je trouvais les sondages caricaturaux avec leur façon de présenter un abstentionniste, un électeur du Front national (FN), un étranger qui n’a pas le droit de vote. On nous dit souvent : « Les étrangers qui n’ont pas le droit de vote ». On les met dans une case alors qu’ils sont différents, qu’ils n’ont pas tous le même profil. Quand les médias en parlent, on imagine le mec qui maitrise à peine français, qui vient d’arriver. J’avais envie de montrer autre chose. C’est pareil pour l’abstentionniste. À l’époque, selon les médias, un abstentionniste c’était quelqu’un qui n’en a rien à foutre de la politique. Maintenant, après quatre ans de Parti socialiste (PS) au pouvoir et de désillusion, il y a une tendance à reconnaître que beaucoup de gens déçus ne votent plus. Il y avait aussi un cliché du gros facho raciste qui vote FN. Il y a ça, mais il y aussi des gens en galère, pas assez forts dans leur tête, qui se laissent attirer par ce parti…

Comment s’est passé le tournage et avec quels moyens ?

J’ai décidé de faire ce film avec zéro euro de subventions. Pas de CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), pas de région, pas de chaînes télé. Et je dis au milieu du cinéma : « Regardez, quand on veut faire un film, on le fait, et quand on sort un film, on le sort (presque) quand on veut. » C’est une façon de leur montrer que lorsqu’on est déterminés, on va au bout de son projet.. même si c’est dur. Si tu sors ne fut-ce que dans une salle, tu es allé au bout de ta démarche. Je me bats pour en avoir le plus possible. On est arrivés à une quinzaine de salles. J’ai tourné le film en bas de chez moi à Ivry-sur-Seine, où je donnais rendez-vous aux comédiens. J’ai tourné chez mon père, mon frère. L’appartement de Marco, c’est vraiment celui de l’acteur principal Adlène Chenine. Pendant six mois, il a eu cette déco dans son salon. C’est un film de proximité avec des comédiens que je connaissais. Adlène est un pote de lycée que je connais depuis 20 ans. Je n’avais pas d’équipe technique. Je ne me voyais pas en employer pendant la durée d’un long-métrage sans pouvoir rémunérer. J’ai été aidé en post-production. On ne peut pas sortir de film sans un gros boulot de post-production. La 25ème heure m’a permis d’avoir une force de frappe plus conséquente pour la sortie. Financièrement, j’ai été aidé par une amie, Aicha Belaidi des Pépites du cinéma, aujourd’hui disparue, plus mes fonds propres et ceux de la boîte que j’ai monté avec mon frère Hicham et un ami : Les films qui causent. Le film a dû coûter, à tout casser, 20 000 euros. Dans le cinéma français, on estime que deux millions d’euros est un petit budget. Ça veut dire qu’on n’avait pas de budget !

Comment avez-vous abordé les personnages ?

J’ai écrit le scénario pendant qu’on tournait. Il y a des traits de caractère qui se sont ajoutés au fur et à mesure. Quand on a tourné le soir de la victoire de Hollande le 6 mai place de la Bastille,  je ne savais pas comment le film allait se terminer. L’idée de la fin est venue six mois plus tard. Ce film a été une improvisation permanente. Je rebondissais sur les événements tout le temps. J’ai fait très attention à ne pas tomber dans une caricature. Je me suis inspiré de mon entourage, des gens que j’ai croisés. J’ai eu des voisins comme le personnage de Jacques, ce père alcoolique qui vire à l’extrême-droite. On peut trouver ça cliché. Mais il y a énormément de rejetés de la société comme lui, dans les cités. À chaque fois qu’une boucherie ferme en bas de chez eux, il y a une boucherie halal qui ouvre à la place. Ils ne voient que des rebeus, des renois. Ces gens, qui n’ont pas le recul, qui ne sont pas dans des conditions qui leur permettent d’être positifs, peuvent vite se laisser tenter par le FN.

Marco Calderon, le personnage joué par Adlène Chennine.

Marco Calderon, le personnage joué par Adlène Chennine.

Dans le film, Jacques est tout le temps cloisonné devant sa télé, rideaux fermés. À la télé, il y a tout le temps des reportages sur l’insécurité et des politiciens qui prêchent la haine. Il ne faut pas diaboliser ces électeurs. Il faut comprendre pourquoi ils sont amenés à ça. C’est facile de critiquer le résultat, mais il faut régler le problème à la base. C’est un problème social, d’emploi. Jacques, c’est un mec qui a fait 40 ans de chômage. C’est un connard qui battait sa femme, ses enfants. Mais je ne le stigmatise pas dans mon film. Je montre un type en galère, qui est avant tout lâche. Jamais il ne regarde sa fille dans les yeux quand il la croise. Quand son fils ou le mari de sa fille, Moussa, joué par Youssef Diawara, viennent le voir, il baisse la tête. Il a peur des gens. Il est dans une fuite perpétuelle. J’essaie d’amener une touche d’espoir avec le personnage de Leila (Lisa Cavazinni). Quand elle s’intéresse à Jacques, il s’ouvre un petit peu. C’est le message que je fais passer sur ce type d’électeur.

Ce personnage de Leila supporte à fond François Hollande avec un enthousiasme qui paraît daté aujourd’hui…

C’est la première fois qu’elle vote. Elle découvre la politique, le militantisme, une campagne électorale. À l’époque, on sortait de cinq ans de Sarkozy, de 11 ans de Chirac. Pour elle, François Hollande c’est forcément porteur d’espoir. En tant qu’électeur, je n’y croyais pas du tout. Je me disais qu’il n’avait pas les épaules. J’ai quand même voté pour lui au second tour. On ne m’y reprendra pas ! Beaucoup de jeunes croyaient au changement avec le PS. « Le changement, c’est maintenant ». Leila, c’est Marco quand il avait 20 ans. Elle est encore naïve. Elle croit en plein de choses. Elle n’a pas encore été déçue. Elle a tout donné pour ce qu’elle pensait être un vrai changement. Si on filmait Leila maintenant, elle serait dans les manifestations, place de la République, à Nuit debout. Elle serait ultra remonté. Elle aurait viré à l’extrême-gauche. Je ne comprends même pas comment le PS peut intervenir sur des thèmes sociaux après les années qu’on vient d’avoir et leur façon de gérer la crise actuelle.

Marco, c’est le symbole de cette désillusion vis à vis de la classe politique.

J’ai des potes comme ça, qui étaient ultra-militants et qui maintenant ne votent plus, parce qu’ils sont complètement écœurés de la politique. Moi-même en 2012, je ne partais pas pour voter. J’étais un peu dans l’état d’esprit de Marco. Il n’est pas adapté à notre société. C’est un rêveur sans concessions. Comme il veut vivre de la musique, il refuse de prendre un boulot de merde. Quand tu es sans concessions et que tu t’accroches trop à tes rêves sans avoir les pieds sur terre, tu te mets en marge. Ce mec est perché au point de dire à un gérant de home studio que son studio est naze. Il ne se censure pas. S’il pense quelque chose, il le dit tout de suite. Il est maladroit avec les gens. Il ne sait pas y faire.

Moussa est militant du Parti communiste (PC) dans un contexte où l’ancrage de ce parti se délite dans les quartiers populaires au profit du FN.

Ivry est encore un bastion de cette banlieue rouge. Je n’ai pas fait d’études politiques pour savoir pourquoi le FN prend le pas sur le PC dans les banlieues. À la télévision, dans les journaux, on a tendance à montrer qu’il y a deux possibilités de vote : les Républicains ou le PS. Avec une troisième possibilité, l’épouvantail qui doit donner envie de voter pour les deux autres : le FN. Marine Le Pen prend une place énorme dans les médias. Tous les reportages sur l’insécurité, sur l’islam, montrent l’intégrisme religieux, la délinquance, le terrorisme. Dans les années 2000, on parlait des tournantes. Ça fait flipper des mecs qui vont vers ce parti. Il faut aussi reconnaître que des jeunes des quartiers populaires foutent le bordel. Ce sont des minorités qui font beaucoup de bruit et sur lesquelles on pointe volontiers les caméras. J’essaie de médiatiser ceux qui sont positifs. Pour ceux qui foutent le bordel, TF1 s’en charge suffisamment ! Il y a des quartiers complètement abandonnés, « ghettoïsés », avec des familles immigrées ou de descendants d’immigrés et quelques rares familles de blancs. Dans la montée du FN, il y a un peu tout ça. Depuis 10 ans, on parle des banlieues autour de la montée de l’intégrisme religieux. Je suis musulman. Je connais plein de musulmans. Ceux qu’on nous montre à la télé existent, mais je n’en croise pas beaucoup. Ce n’est pas la majorité.

On a aussi le sentiment que vous avez voulu donner une autre vision des quartiers populaires à travers ce film..

Notre société est faite de plein de gens différents. On essaie de cohabiter malgré nos différences, en se disant : « Il n’est pas comme moi, mais voyons ce qui nous rassemble ». C’est ce qui se passe dans cet immeuble. Leila arrive chez Marco. Elle va chez le voisin, Jacques. Elle rencontre la femme de Moussa, qui est la fille de Jacques. Je montre que dans ces quartiers populaires, il y a de la mixité. Quand un film se passe en banlieue, il y a tout le temps des histoires de deal, de délinquance. On voit des mecs squatter des halls. Mais 80% des gens qui y vivent ne sont pas dans la délinquance. Ils vivent une vie normale de gens qui travaillent. Moussa, qui n’a pas le droit de vote, qui est étranger, qui n’a pas les papiers français, est libraire. Il milite. Il est nickel à plein de niveaux. Les noirs sont tellement mal représentés dans le cinéma français que c’est bien de montrer des images un peu plus positives. Dans « Intouchables », on a fait jouer à Omar Sy une racaille qui pousse un fauteuil roulant : « C’est un banlieusard, mais il est gentil quand même ! » Deux ans plus tard comme il est devenu bankable, on lui propose le rôle de Samba, un blédard avec un accent. Ensuite son troisième gros rôle c’est… Chocolat ! On devrait lui proposer un rôle d’avocat talentueux. Mais là on ne pense pas à lui, car on ne pense pas à un noir. Quand je montre une petite rebeu, Leila, elle fait des études. Elle milite. Elle s’exprime correctement. Elle ne crache pas par terre. Elle ne va pas dépouiller d’autres filles. Quand Cannes prend un film comme « Bande de filles », ça me rend fou ! Ces filles sont des sauvages mais à la fin il y a la bonne morale : « En fait elles sont humaines. Elles sont gentilles. » Si tu fais un film sur des gens du 15ème arrondissement à Paris, tu ne dis pas qu’il faut creuser. Dès le départ, on part du principe que ce sont des gens bien. Cette stigmatisation de la banlieue me saoule !

Leïla, jouée par Lisa Cavazzini.

Leïla, jouée par Lisa Cavazzini.

Comment s’est faite la collaboration avec Ridan, qui signe la musique du film et qui est un chanteur engagé ?

J’ai réalisé deux clips de son dernier album. Un an plus tard, je suis allé le voir avec mon premier montage en lui disant que j’avais besoin d’un coup de main pour la musique. Il s’est montré disponible. Il m’a même honoré d’un titre inédit pour le générique de début. Dans le souci de ne pas rentrer dans les clichés sur la banlieue et le rap, j’étais content d’avoir cette couleur musicale, chanson française, guitare, piano, violon, avec Ridan. Il y a un peu de rap, mais c’est venu à la fin. Dans une scène, on entend une chanson de Casey. Pour l’anecdote, un des joueurs de poker dans le film, c’est Weedy du groupe de rap Expression direkt.

Est-ce un film qui a vocation à s’inscrire dans le contexte de l’élection présidentielle de 2017 ?

Au départ je voulais le sortir en 2014. Avec la perspective de la présidentielle, le film résonne plus que s’il était sorti il y a deux ans. On le présente avec des projections-débat un peu partout en France jusqu’à la prochaine élection présidentielle. Il devrait permettre aux politiciens de voir la réalité d’un quartier populaire. Il y en a qui parlent de choses qu’ils ne connaissent pas. Quand on voit Macron dire à un syndicaliste : « Va bosser, tu pourras t’acheter un costard »… Avec ce film jessaie à mon petit niveau de donner une autre image des miens, des gens qui me ressemblent. Je fais un constat qui permet de discuter de l’intérêt et du sens du vote. Par exemple, si Valls se retrouve face à Marine Le Pen, est-ce qu’on vote ou pas ? Il y a aussi la question du vote des étrangers. Dans le film, je montre qu’un étranger peut être plus militant que plein de Français qui ont le droit de vote.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.