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A l’ombre des inconnus

Le monument rendant hommage "aux volontaires catalans" lors de la cérémonie du 9 mai 2016

Les femmes sont-elles restées dans l’ombre de l’Histoire pour n’avoir pas participé à son écriture ? Même dans une ville progressiste comme Barcelone, seules 4% des rues portent le nom d’une femme, un chiffre qui inclue déjà son lot de saintes ! The Dissident vous propose de découvrir leur combat sous l’Espagne franquiste à travers le travail de notre journaliste Thomas Durand.

La guerre civile et le franquisme ont marqué la vie de nombreuses femmes et certaines d’entre elles peuvent en témoigner en tant qu’actrices à part entière. Ce sont des femmes comme Maria Salvo, qui a passé 16 ans de sa vie en prison et qui a vécu en clandestinité en Catalogne jusqu’au retour de la démocratie. Comme Teresa Alonso Gutierrez, « enfant de la guerre » envoyée en URSS à 12 ans et qui résista sur le front russe à l’avancée nazie durant l’un des sièges les plus sanglants de l’histoire. Comme Antonia Jover del Olmo, qui a grandi en prison avec sa mère et qui cacha durant des années le secrétaire général du PSUC (parti socialiste unifié de Catalogne). Ou des femmes comme Rosario Cunilleras, fille de parents exilés, dont le père fut ensuite prisonnier en Espagne, elle-même y retournera dans les années 60 pour lutter contre le franquisme. Il y a aussi Gloria Labarta, qui a contribué à changer les lois franquistes qui maintenaient la femme dans un statut subordonné à l’homme, ou Carmen Magallón qui fut l’une des premières agrégées de sciences physiques en Espagne, dont l’action pour la paix est reconnue au niveau mondial.

Aujourd’hui la nécessité de mettre en avant l’action des femmes à travers l’Histoire est davantage reconnue. Des pays comme les États-Unis ou la France ont récemment effectué des actes symboliques en l’honneur de femmes dont l’action a marqué l’évolution de leurs pays. Les premiers, en remplaçant Andrew Jackson par Harriet Tubman sur les billets de 20 dollars, pour rendre hommage à son action en faveur de l’abolition de l’esclavage. C’est la première femme qui apparaît sur les billets américains depuis bientôt 100 ans. Avant elle, seules les épouses de présidents ou des figures symboliques du peuple amérindien comme Pocahontas y eurent droit. En France l’an passé, deux femmes (Geneviève de Gaulle-Antonioz et Germaine Tillon) sont entrées au Panthéon, ce qui porte le total à quatre sur un total de 75 personnages. À l’instar de ces pays, l’Espagne a aussi éprouvé des difficultés à reconnaître l’importance du rôle des femmes dans son histoire. Serait-ce parce que ce sont principalement les hommes qui écrivaient jusqu’à présent le roman national ?

« Nous les femmes, on ne peut jamais parler »

Lundi 9 mai 2016, le parlement de Catalogne a vécu une journée un peu spéciale, unique en Espagne : l’anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale. La victoire des peuples libres sur le fascisme. Mais la présence des femmes n’était pas indispensable… Comme chaque année, l’événement s’est déroulé avec des discours et un hommage musical, au violoncelle. Comme chaque année, les femmes ont l’impression que leur part d’efforts n’est pas reconnue. « Nous les femmes, on ne peut jamais parler. Teresa a participé à la défense du siège de Leningrad, elle a 91 ans, et avant cette année, on ne l’avait jamais invitée à l’événement. Certaines d’entre nous ont connu la guerre davantage que ceux qui s’expriment« , déclare l’une d’entre elles, présente à l’hommage.

Lors de l’hommage solennel, aucune femme ayant participé à la guerre n’est présente pour déposer la gerbe.

Après les interventions, vient l’instant solennel où l’on dépose les fleurs au pied du monument « aux volontaires catalans« , situé à côté du Parlement : il représente un homme debout regardant vers le ciel. Les volontaires catalans sont masculins. Il n’y a pas de référence aux femmes. Une  fois de plus, elles ne participent pas au dépôt de la gerbe. Au sein des associations qui revendiquent la mémoire, il est difficile parfois de se rappeler que les femmes, comme les hommes, étaient présentes durant ces années-là. « Si on n’insiste pas, ils nous oublient« , confie Antonia Jover del Olmo dans le local de l’Association des ex prisonniers politiques catalans. Au sujet d’une pièce de théâtre réalisée récemment sur le sort des prisonniers politiques durant la dictature, « j’ai dû faire pression pour qu’ils mettent une femme parmi les prisonniers. Sinon ils nous auraient oubliées, et après les gens vont croire que les femmes n’étaient pas en prison« . Il est même parfois compliqué de se mettre d’accord entre membres de l’association sur cette question. « Les femmes aussi ont souffert du manque de nourriture et des punitions. Certaines avaient même des enfants avec elles« , ajoute-t-elle.

Affiche de la pièce de théâtre écrite avec l’aide de témoignage d’ex-prisonnier de l’association, dont Antonia (sa mère est la femme sur l’affiche).

À Barcelone, les choses changent peu à peu. La maire Ada Colau, première dame à présider la municipalité de la capitale catalane, a affirmé plusieurs fois la nécessité de faire plus souvent référence à l’action des femmes à travers l’Histoire : « Si nous avons presque atteint l’égalité légale, il nous manque l’égalité culturelle : nous vivons toujours dans une société machiste« , déclare-t-elle à The Dissident. Selon Llum Ventura, conseillère culture et égalité de la coalition « Barcelona en comun » (celle d’Ada Colau), « la maire a retiré le buste du roi et a mis des portraits de femmes sur les murs de son bureau, comme Maria Salvo« . Llum connait bien le sujet de la représentation des femmes. Avec Josefina Piquet, elle a fondé l’association « Les femmes de 36 », dont l’objectif principal était de reconnaître le combat de celles qui avaient participé à la défense de la république durant la guerre civile : « On voulait former une association pour qu’elles obtiennent le prix Maria Aurelia Capmany, qui est décerné le 8 mars aux femmes oubliées ». Puis elles furent invitées dans des lycées et des universités. « Elles éveillaient tant d’intérêt chez les jeunes qu’elles ne pouvaient presque pas sortir des amphithéâtres car ils n’arrêtaient pas de poser des questions« , se rappelle Llum, elle-même grande admiratrice de Concha Pérez, une anarchiste barcelonaise qui vécut la guerre civile. Llum Ventura a un salon de coiffure, « La Pelu », où l’on trouve une librairie entière sur les femmes et le féminisme. Comme membre de la municipalité, elle a renommé des salles, des centres sociaux de son district au nom de résistantes. Aujourd’hui, il existe même une place « des femmes de 36 ». Une action nécessaire selon elle, « sinon nous sommes invisibles« .

« Nous ne savons rien des femmes faites prisonnières sous Franco »

Llum Ventura, conseillère au sein de l’équipe d’Ada Colau, devant son salon de coiffure.

Selon les Nations unies, les femmes ne représentent aujourd’hui que 22% des parlementaires dans le monde. Si les postes de représentations ne sont pas l’unique revendication nécessaire dans la lutte pour l’égalité, il s’agit d’un symptôme important, car l’évolution sociale tend à se transcrire dans le pouvoir politique, explique Angela Cenarro, professeure d’Histoire contemporaine à l’université de Saragosse et membre du centre d’investigation interdisciplinaire de la femme. Dans l’interview qui conclura la série de portraits à paraitre sur The Dissident, elle souligne qu’en Espagne « il y a deux thèmes où les recherches manquent : la guerre civile et l’après-guerre. Les débats pour la loi de mémoire historique ont favorisé la mise en lumière des femmes prisonnières, mais nous ne savons presque rien d’elles, ni le nombre de victimes, ni leurs noms, ni leurs parcours ou les sévices auxquels on les soumettait. Ce sont des choses que nous connaissons à peine. Ce sont des témoignages difficiles à recueillir et je crois que nous arrivons trop tard... »

Sans une représentation égale de la femme, l’égalité culturelle paraît difficile à obtenir. Il s’agit d’un concept peu établi dans les médias, comme l’explique June Fernández, fondatrice de Pikara magazine et auteure participante à « Mujeres en red » (femmes en réseau) : « La présence de femmes dans les médias n’arrivent pas à 30%. Sur dix experts, un seul sera une femme. Le seul endroit où les femmes apparaissent autant que les hommes, c’est dans la rubrique des faits divers. Nous apparaissons peu, et souvent comme victimes« . Pour June, la perspective féministe permet de lutter contre cette image diffusée sur les femmes : « Il y a peu, j’ai partagé un article sur des femmes gitanes qui s’étaient révoltées à Auschwitz. Ce genre de choses ne se sait pas. Il y a dès lors des personnes qui pensent que les femmes sont soumises et que les hommes sont machistes. C’est parce qu’on connait peu l’histoire ». Comme le disait Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient ».

Les femmes qui apparaitront dans la suite de ce travail sont des exemples singuliers de personnes dont l’action n’a été que peu reconnue voire pas du tout. Pourtant ces résistantes, par leurs histoires et leurs parcours, nous posent à toutes et à tous, des questions essentielles et … existentielles.

Thomas Durand
Journaliste en formation à Barcelone après des études en sciences politiques. Spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux et politiques.