À Radio France, une cure d’austérité menace les fondations du service public - The Dissident - The Dissident

À Radio France, une cure d’austérité menace les fondations du service public

Assemblée générale à la Maison de la radio, le 13 avril, à Paris. Photo AFP / Bertrand Guay

Assemblée générale à la Maison de la radio, le 13 avril, à Paris. Photo AFP / Bertrand Guay

D’un bout à l’autre de l’Europe, on entend la même rengaine : les médias publics sont priés de faire des économies. Une tendance qui était au cœur du débat organisé le 16 juin dernier à Nantes. L’occasion de revenir sur la (fragile) situation de Radio France, qui a connu 28 jours de grève après l’annonce de lourdes restrictions budgétaires… Décryptage.

«  Un mouvement historique ». Antoine D., journaliste à France Bleu Loire Océan et militant CGT à Radio France, ne trouve pas d’autre mot pour qualifier la grève exceptionnellement longue qui a eu lieu dans les locaux des stations de radios du service public du 19 mars au 16 avril. Le 16 juin, à Nantes, il est revenu sur les causes d’un mouvement qui pourrait bien en annoncer d’autres, faute de compromis trouvé avec la direction.

Un budget amputé de 80 millions d’euros

Radio France est financée chaque année par le pays à hauteur d’environ 650 millions d’euros. Régi par un Contrat d’objectifs et de moyens (COM), notre service public radiophonique prend des engagements vis-à-vis de l’État, lequel fournit en contrepartie l’argent nécessaire au fonctionnement des différentes antennes, pour quatre ans. « Le précédent COM s’étalait de 2010 à 2014. Mais dès 2012, l’État n’a plus honoré sa promesse, dénonce Antoine. Nous nous sommes retrouvés avec beaucoup moins de budget que ce qui avait été prévu en 2010 ». Suite à ce désengagement étatique, manquent effectivement la bagatelle de 80 millions d’euros. Mais la mission de service public, elle, doit rester la même.

À ce trou budgétaire, s’ajoutent les chantiers – sans cesse repoussés, retardés ou modifiés, dans les locaux de la maison-mère. « À l’origine, il s’agissait simplement de remettre la tour centrale aux normes de sécurité. Par la suite, chacun a voulu y apporter sa petite touche personnelle, tant et si bien que le projet, devenu pharaonique, vise aujourd’hui à réhabiliter complètement la Maison de la Radio », poursuit le journaliste. Un chantier qui n’est pas prêt de se terminer, et dont la facture à plus de 100 millions d’euros ne cesse de s’allonger.

Ces derniers jours, la ministre de la Culture Fleur Pellerin a toutefois annoncé une aide exceptionnelle de 80M€ -dont 25 millions répartis sur trois ans- pour régler les problèmes de trésorerie engendrés par le chantier de réhabilitation. Selon Le Monde, cet argent n’épargnera cependant pas Radio France concernant la politique d’austérité à laquelle l’entreprise s’était engagée dans le cadre du COM.

Débrancher FIP ou supprimer des postes ?

C’est dans contexte tendu que le nouveau PDG de Radio France, Matthieu Gallet a présenté un budget en déficit de plus de 20M€ sur l’année 2015, tout en rappelant la nécessité d’économiser 50 millions sur les cinq ans à venir. « Contrairement à France Télévision, qui achète des programmes aux boîtes de production, nous n’avons aucune souplesse, car la masse salariale représente 60% de notre budget. Faire des économies implique obligatoirement de virer du personnel. Or le budget prévoit d’économiser 17 à 24 millions d’euros de masse salariale par an », explique Antoine D..

Cette année, Radio France contractera un emprunt. Une première dans l’histoire de l’institution. De son côté, l’intersyndicale estime que 350 à 380 postes pourraient être supprimés d’ici l’année prochaine. Une situation d’autant plus explosive que les sorties médiatiques de Matthieu Gallet ont un peu de mal à passer auprès des salariés. Récemment, il a par exemple été question de « débrancher FIP », cette antenne qui a le tort de proposer un éclectisme devenu subversif. Alors que les préavis de grève avaient déjà été déposés, les équipes de Radio France ont également découvert dans le Canard Enchaîné le montant de la rénovation du bureau de Matthieu Gallet. 105 000€ de travaux pour le directeur, lui-même rémunéré 19 000€ par mois. « C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. La grève est partie très fort, pour durer 28 jours. À France Bleu Loire Océan (station locale à Nantes, ndlr), tous les métiers ont participé : journalistes, animateurs, techniciens, chargés d’accueil, administratifs… À Paris, ce sont surtout les personnels administratifs et techniques », détaille le journaliste.

Malgré les menaces que ces économies à venir font planer sur la capacité de Radio France à assurer une mission de service public de qualité, peu de journalistes de France Inter et France Info se sont joints au mouvement. Il faut dire qu’à Radio France, près de la moitié de la profession est inscrite au Syndicat national des journalistes (SNJ), qui a estimé la grève prématurée.

Quel avenir pour les locales?

Si les nationales et populaires antennes de France Inter, France Info et France Culture semblent à l’abri, les 44 stations locales, elles, pourraient bien encaisser les principales mesures d’économie. « À France Bleu, on nous demande de plus en plus d’uniformiser nos grilles de programmes. Aux yeux de Paris, le citoyen français fait manifestement la même chose à la même heure, qu’il soit à Guéret, à Dunkerque ou à Nantes. Davantage de programmes nationaux sont imposés : il est moins cher de réaliser une émission à Paris et de la diffuser dans toute la France, que de mobiliser 44 équipes pour faire un programme pour chaque locale », détaille le journaliste. Qui a parlé de jacobinisme ?

À ce titre, le traitement des dernières élections départementales constitue l’exemple type de ce que pourrait réserver, à terme, la direction à ses locales. L’idée d’alors était de reprendre une émission nationale dans les toutes les stations France Bleu. Et chacune d’entre elle aurait ainsi eu droit à trois fois trois minutes pour parler des résultats locaux. La proposition a entraîné une forte mobilisation des personnels concernés, qui ont finalement obtenu gain de cause.

Pas besoin d’être devin pour comprendre ce qui se prépare à Radio France. On l’a vu par le passé : les suppressions de postes ou de programmes ont rarement débouché sur un meilleur traitement de l’information. Dans cette course à l’austérité que se livrent la direction de Radio France et le gouvernement, c’est donc la France qui va trinquer, voyant les fondations de son service public être rognées peu à peu… jusqu’à l’effondrement ?

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.