A Trinité-et-Tobago, la censure des médias recule - The Dissident - The Dissident

A Trinité-et-Tobago, la censure des médias recule

Port d'Espagne, capitale de Trinité-et-Tobago. Photo DR

Port d'Espagne, capitale de Trinité-et-Tobago. Photo DR

[En partenariat avec le Pacific Freedom Forum] Début octobre, le journaliste néo-zélandais Jason Brown s’est rendu à la conférence #IFEX15 (International Freedom of Expression Exchange) qui se tenait sur l’île de Trinité-et-Tobago, dans les Caraïbes. L’occasion pour lui de faire le point sur les évolutions du paysage médiatique national.

Les Trinidadiens ont un drôle de sens de l’humour.

« Ils ont perdu.
– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

Telle a été la réaction de mon chauffeur de taxi, en réponse à une question au sujet des récentes élections et du dernier gouvernement. Cet humour particulier, je l’ai de nouveau observé le lendemain matin, lors d’une promenade, lorsque je suis tombé sur une inscription « Frappe-moi pour gagner 10 points », peinte à la bombe sur une épaisse barrière de protection routière. Les voitures rapides et leurs jeunes chauffeurs trop compétitifs semblent être un problème ici autant qu’ailleurs.

Trinité-et-Tobago

Trinité-et-Tobago

Comme nombre de pays, Trinité-et-Tobago connaît également des problèmes de corruption. Alors que nous nous arrêtons pour admirer la vue depuis une route surplombant Port d’Espagne, la capitale, un bâtiment au toit circulaire attire l’attention d’un visiteur. Le centre national des arts de la scène, à ce qu’on nous a dit, qui n’est que rarement utilisé du fait de défauts de construction. C’est que les histoires de corruption ne manquent pas, à l’image de cette route de 10 km qui a coûté plusieurs milliards de dollars.

Avec des douzaines de médias d’information présents en ville pour assister à #IFEX15, une conférence stratégique sur la liberté d’expression, les chauffeurs de taxi détaillent sans détour les faits et chiffres relatifs au pays hôte et à son paysage médiatique.

Moins de corruption, plus de liberté d’expression

Port d’Espagne est une ville en plein boom, boostée par la manne financière des exportations de pétrole. Bien heureusement pour cet État d’1,3 million d’habitants, ses réserves ne sont pas suffisamment grandes pour attirer l’attention des gros de l’OPEC, épargnant de fait à Trinité-et-Tobago les troubles géopolitiques que crée la « ressource maudite » dans tant d’autres pays du monde.

De grands espoirs sont à ce titre placés dans le nouveau gouvernement, dirigé par un homme [Keith Rowley, Premier ministre depuis le 9 septembre 2015, ndlr] qui avait été chargé par son parti de prendre la relève dans la lutte anti-corruption. Plusieurs officiels de l’IFEX estiment que ce gouvernement part dans la bonne direction sur les questions des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Cela constituerait un changement bienvenu, les précédentes administrations ayant exercé pendant des années ce que certains locaux décrivent comme un « contrôle total » des radiodiffusions publiques.

C’est peut-être la raison pour laquelle les kiosques à journaux du matin connaissent désormais un commerce si florissant, les automobilistes faisant la queue en bord de route pour récupérer leur exemplaire du Trinidad and Tobago Guardian ou d’autres titres. Avec, en première page, les révélations sur la corruption généralisée qui coûte des milliards de dollars au pays.

Les journaux semblent cependant moins enthousiastes lorsqu’il s’agit de mettre en lumière l’histoire pour laquelle Trinité-et-Tobago se retrouve actuellement sous le feu des projecteurs : les allégations de corruption massive portées contre la FIFA et ses leaders, dont Jack Warner, un héros local ayant perdu de sa superbe. Cette histoire – dans laquelle les principaux sponsors de la FIFA appellent Sepp Blatter à démissionner immédiatement – est bien enterrée dans les colonnes des journaux, qui ne mentionnent aucune des connexions locales existantes. Possible explication : les médias trinidadiens ont révélé la corruption de la FIFA des années avant le reste du monde, tant et si bien que les lecteurs s’en sont depuis lassés.

Un nouveau gouvernement ramène peu à peu l’espoir

D’une taille similaire aux îles Fidjis, Trinité-et-Tobago se décrit comme « la New York des Caraïbes » et bénéficie de la proximité d’énormes marchés en Amérique du Sud et du Nord. Mais le pays a tout de même ses problèmes. Le mois de septembre a ainsi vu un nombre de meurtres record : la conséquence, dénoncent les locaux, d’un afflux illégal d’armes venant du Venezuela. Dans les journaux, un commissaire de police déclare pourtant que ces morts ne sont pas le fruit de rivalités entre gangs mais, la plupart du temps, de violences domestiques. De quoi déclencher les moqueries des journalistes du coin, qui suspectent leurs gardiens de la paix d’éviter la controverse sur le crime organisé.

Mais malgré les gros titres, le nouveau gouvernement ramène peu à peu de l’espoir à Trinité, même au sein des médias. Le nouveau ministre des communications, Maxie Cuffie, a en effet suscité l’intérêt de l’Association of Caribbean Mediaworkers (ACM). Lors de leur dernière assemblée générale, il a notamment déclaré que, pour son administration, la liberté d’expression était « indispensable à une bonne gouvernance ». Plane également la promesse d’une action sur les lois portant sur la diffamation. Encore plus prometteur, son engagement à ce que les médias publics soient les seuls à prendre les décisions concernant leur avenir.

Si le nouveau gouvernement de Trinité-et-Tobago, élu le 7 septembre dernier, tient ses engagements, il pourrait créer un leadership sur la liberté de la presse qui fait aujourd’hui cruellement défaut. Partout, les médias publics se font attaquer, traditionnellement par des politiciens paranoïaques, mais plus récemment par de puissants magnats du secteur tel que Rupert Murdoch. Même des bastions comme la BBC ne sont plus à l’abri des ingérences politiques ou des appels, étrangement contradictoires, du secteur privé pour à la fois être plus autonome et moins concurrencé par les médias publics.

À Trinité, lors de l’assemblée générale de son association, le président de l’ACM Clive Bacchus a d’ailleurs exposé un solide argument contre la censure et les ingérences extérieures : « Si le contribuable doit financer des médias publics, alors ces derniers doivent être au contribuable ». Plus tard dans la journée, des rires ont fusé quand un délégué a réclamé à ce que son pays natal crée un « gouvernement ouvert » et accessible aux médias. « Dans quel pays vivez-vous, déjà ? », lui a demandé en plaisantant un autre délégué. C’est une bonne question, qui pourrait être posée au monde du journalisme lui-même.

Déontologie à la sauce Tobago

Sur le trajet de cette conférence, assis à plus de 10 000 mètres d’altitude dans un Airbus A380 Qantas, j’ai regardé une vidéo du présentateur de Comedy Central, Jon Oliver. Il y questionne Edward Snowden au sujet de ses révélations sur la surveillance massive des citoyens, l’une des thématiques de l’#IFEX2015.« Les gens s’en foutent », dit-il à Snowden après l’avoir interrompu, alors que ce dernier commençait à parler des menaces qui pèsent sur les libertés civiles -il a ensuite montré des images de ce qui intéresse vraiment les gens.

Oliver n’est pas un journaliste, mais son angle humoristique a suscité plus de réactions que presque n’importe quel autre journal en deux ans. Ce programme n’aurait peut-être pas créé autant de « buzz » s’il n’y avait pas eu en fond cette couverture sans fin des médias mainstream. Quelle qu’en soit la cause, Oliver fait les choses à sa manière. De quoi tirer des leçons pour compenser les défauts du paysage médiatique.

Il existe à Trinité-et-Tobago des inquiétudes concernant une nouvelle génération de journalistes qui acceptent des smartphones gratuits des sponsors et ne s’offusquent pas d’être arrosés par ceux-ci, quel qu’en soit l’impact sur leur crédibilité. Les médias caribéens peuvent ne pas cacher leurs faiblesses, mais ils sont aussi les dignes représentants d’une région fière de faire les choses comme elle l’entend. Un exemple : ici, les immeubles sont numérotés de haut en bas. N’est-il pas plus logique que l’étage le plus haut soit toujours le n°1 ? Bien sûr, cela contribue à marquer les nouveaux arrivants comme moi, que l’on voit plantés devant les ascenseurs, le regard confus.

Mais ce qui m’a vraiment perdu, c’était un panneau à l’extérieur du zoo de Trinité indiquant « Ballons interdit ». Alors même que, de l’autre côté de la route, une parade de jeunes soutenant le World Sight Day (Journée mondiale de la vue, ndlr) s’étirait sur une centaine de mètre en arborant des ballons.

Lors des prochains jours, nul doute que les défenseurs de la liberté d’expression, issu de médias et d’organisations de la société civile, agiteront beaucoup de solutions-ballons plutôt que de se focaliser sur des problèmes concrets.

Jason Bown
Rédacteur au Pacific Freedom Forum et correspondant pour Islands Business

Traduction Baptiste Duclos

Auteur invité
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