Achille Mbembe : « Il y a un glissement autoritaire à l'échelle planétaire » - The Dissident - The Dissident

Achille Mbembe : « Il y a un glissement autoritaire à l’échelle planétaire »

Achille Mbembe. Photo Jean Counet

Achille Mbembe. Photo Jean Counet

« Politiques de l’inimitié », paru aux Éditions la Découverte, est un essai majeur pour comprendre le contexte de tensions de notre monde marqué par les replis et la violence. Décryptage avec son auteur, le philosophe camerounais Achille Mbembe.

The Dissident : Quelles sont ces politiques de l’inimitié que votre livre analyse?

Achille Mbembe : Mon livre situe le caractère inquiétant du moment mondial qui est le nôtre. Qu’est-ce qui fait qu’à la fois les vieilles démocraties libérales et les nouveaux pays recourent systématiquement et si légèrement à la guerre pour résoudre les conflits ? Parfois sous des prétextes tout à fait fallacieux. Pourquoi la guerre est-elle devenue le moyen privilégié de relation avec celui avec lequel on n’est pas d’accord ou avec celui dont on ne veut pas ? Et que l’on ne considère non pas comme un adversaire, mais comme un ennemi. Il y a une expansion de cette catégorie de l’ennemi aux réfugiés, aux migrants, à l’ethnie voisine et ainsi de suite. J’essaie de comprendre ces dynamiques dans le contexte actuel.

Des dynamiques aussi négatives que le terrorisme ou la répression policière des manifestations en France dans le contexte de l’État d’urgence..

Politiques de l'inimitié, par Achille Mbembe, Editions la Découverte.

Politiques de l’inimitié, par Achille Mbembe, Editions la Découverte.

Il y a une violence structurelle qui entraîne parfois des réponses irrationnelles. Aujourd’hui, le terrorisme et la guerre contre la terreur font partie d’une même matrice nihiliste propulsée par les mécaniques économiques à l’échelle globale. Ces deux formes de nihilisme mettent à mal la démocratie, notamment en constitutionnalisant le non-droit dans des situations dites d’exception. Cela permet à plusieurs États d’abroger toutes sortes de libertés qui font pourtant partie de notre condition moderne. Le recours à des actes extra-judiciaires permet à l’État de développer une violence sans réserve à l’égard de ceux qui lui sont opposés.

Cette dérive dépasse le cadre de la France.

Il y a à l’échelle globale un glissement autoritaire. Il y a, y compris dans les démocraties, une pulsion dictatoriale que l’on essaie de justifier par l’existence réelle ou fictive de toutes sortes d’ennemis. Les États contemporains vivent aux complots, aux conspirations, avec des ennemis réels ou supposés qui ont pour but de justifier l’exercice d’une violence inhérente à ces États qui ne se fixent plus de limites.

Comment expliquez-vous ce glissement autoritaire ?

C’est lié à un certain nombre de facteurs. D’abord notre monde est devenu très petit. Nous avons vécu pendant longtemps sur une distinction entre ici et ailleurs qui n’existe plus aujourd’hui. Au moment où cette distinction se délite, il y a à peu près partout des efforts pour réinventer des frontières, séparer les gens, discriminer. Cette abolition des frontières est congénitale du capitalisme financier. Ce système ne souffre pas de frontières. Mais les États eux en ont besoin. On assiste à une collusion entre les logiques d’un capitalisme financier livré à lui-même et des États-nations dont l’une des premières fonctions est de dire qui est dedans et qui est dehors.

 

Selon vous, une solution contre ces ségrégations serait de convoquer le penseur martiniquais Édouard Glissant et sa notion de Tout-monde.

On pourrait convoquer la pensée de Glissant dans ce contexte inédit d’un monde limité. Nous n’en sommes pas les seuls habitants. Nous devons le partager avec d’autres espèces vivantes. Les humains ne sont qu’une dimension d’un ensemble plus vaste d’entités vitales, de flux, d’espèces organiques, végétales, minérales. On doit partager ce monde avec l’ensemble des vivants. Puisque les frontières rendent l’ici et l’ailleurs flous, cela veut dire que nous devons repenser toute la question de la frontière. On doit lire Glissant dans ce contexte historique nouveau qui nous oblige à réinventer la démocratie et à élargir les formes d’inclusion et de participation pour que le futur soit ouvert à tous et pas seulement à quelques uns.

En quoi la pensée de Frantz Fanon, l’auteur des « Damnés de la Terre » est-elle pertinente dans votre réflexion ?

C’est sans doute le penseur qui a prêté toute son attention au phénomène de la désaliénation. Dans le contexte de la guerre anti-coloniale en Algérie qu’il décrit, la violence est presque atmosphérique. Elle est partout. On la respire. Elle nous cerne de partout. C’est un contexte qui exige de prendre soin de l’homme blessé qui a été confronté à des situations invivables. Je m’intéresse à ces deux dimensions de Fanon : celui qui est conscient du fait de la violence et celui qui s’efforce d’ouvrir des chemins d’avenir en administrant des soins. Cette politique du soin est capitale si les sociétés d’aujourd’hui veulent échapper à la folie.

Qu’est-ce qui rend Fanon si actuel aujourd’hui ?

Il a eu une trajectoire de vie assez intéressante. Il est né en Martinique, a participé à la seconde guerre mondiale contre le nazisme. Il a étudié à Lyon et a pratiqué en Algérie, où il est mort. C’est quelqu’un qui était en permanence en route, sur le chemin. Sa destination n’était pas tout à fait évidente. Pour lui, l’important n’était pas les origines. Là où on naît relève de l’accident. Ce qui importait pour lui, c’est ce qu’il rencontrait sur le chemin et ce qu’il en faisait. D’où ma conclusion dans le livre sur l’éthique du passant. À partir de la métaphore de la route, je développe quelques réflexions sur ce que pourrait être une éthique non pas de l’inimitié, mais de celui avec lequel on est en route. Au détour du chemin, on fait des rencontres.

Vous êtes enseignant à Johannesbourg, en Afrique du Sud, pays qui malheureusement souffre toujours des conséquences de l’apartheid..

C’est loin d’être résolu, mais au moins personne ne nie qu’il y a un problème. Il y a une différence entre reconnaître qu’il y a eu un problème, un passé désastreux et le déni. L’Afrique du Sud n’est pas dans une posture de déni. Il y a eu quelques avancées à partir des années 90 qui montrent leurs limites aujourd’hui. Il y a une demande d’inclusion en Afrique du Sud, en France, aux États-Unis… Partout les gens demandent à être inclus. Nul ne veut être exclu. La demande d’inclusion me paraît caractéristique des aspirations profondes de l’humanité contemporaine. Il y a deux forces qui s’opposent de nos jours : la force de ceux qui veulent être inclus et la force de ceux qui veulent exclure, séparer, bâtir des murs, réactiver et militariser les frontières. C’est la grande lutte d’aujourd’hui. On la voit en Afrique du Sud sous des formes très diverses. Un nouveau cycle de lutte est en cours, dont on ne peut prédire les résultats pour le moment. Des luttes entre les pauvres, les affranchis, qui n’ont pas bénéficié de la nouvelle dispensation résultant de la fin de l’apartheid. C’est la lutte des marginaux pour appartenir à la cité politique, pour avoir un toit, avoir accès à la santé, une scolarisation gratuite… La lutte des minorités sexuelles, des étrangers frappés par la xénophobie, les Zimbabwéens, Mozambicains, les autres nationalités africaines.. La lutte des ouvriers. En 2012 à Marikana, 44 mineurs ont été tués à la suite de revendications pour un revenu minimum digne. Reste à savoir comment ces luttes vont converger et pour quel type de convergence.

Dans votre livre, vous prédisez une émergence du continent africain.

Dans les années 2030-2040, ce continent sera le plus jeune au monde. On doit se poser la question : comment transformer ce dividende démographique en nouvelles ressources pour produire des richesses dont chacun puisse bénéficier ? Ce continent est le laboratoire des choses à venir. L’avenir de la planète se joue partout, mais dans certaines régions du monde plus que dans d’autres. C’est le cas de l’Afrique.

Comment expliquer que l’Afrique centrale, en particulier, soit totalement bloquée sur le plan démocratique?

L’ensemble du monde est bloqué. Quand on regarde la démocratie américaine, elle est captée par les forces de l’argent. Aux États-Unis, grâce à l’argent, vous pouvez acheter la loi. Mais personne n’appelle ça de la corruption. La démocratie est vidée de son sens par un glissement autoritaire à l’échelle planétaire. Il nous faut approfondir la forme démocratique, la renforcer si on ne veut pas que surgisse un peu partout cet autoritarisme, voire ce fascisme. L’Afrique centrale, c’est le cœur des ténèbres. C’est le gouvernement perpétuel par la négligence, l’accaparement, la prédation. C’est un chaos organisé typique des processus d’accumulation primitive. Cela vient de raisons d’ordre historique pré-coloniales, coloniales. La concaténation de facteurs structurels et historiques, la faiblesse structurelle des oppositions, l’éparpillement ethnique, la segmentation accélérée, la suspicion généralisée qui empêchent de faire coalition, et que le rapport entre la société et l’État bascule au profit de la société.

Selon vous, la solution passe par la libre circulation des individus, l’abolition des frontières ?

Il faut que ça circule, que ça bouge, que ça respire. Il faut tourner le dos au modèle de l’Afrique centrale. Transformer l’Afrique en un vaste espace de circulation. Si on est d’accord sur un tel objectif stratégique, il y a plusieurs manières de l’atteindre. L’Afrique souffre d’un enclavement interne, d’une fermeture sur soi-même et d’une logique d’extraversion. Le continent regarde vers l’extérieur. Il n’est pas parvenu pour le moment à tisser un réseau intérieur qui l’aiderait à avoir sa force propre. Il faut créer des autoroutes, des routes, des chemins de fer régionaux, des ports. Il faut ouvrir ce continent. Il n’y a pas d’autre chemin que de sortir de cette double pénalisation qui fait que les Africains ne sont les bienvenus nulle part et le sont encore moins chez eux-mêmes.

Il y a aussi les rapports Nord-Sud qui font que les Européens en Afrique sont considérés comme des expatriés et les Africains en Europe comme des immigrés..

Il faut casser ce type de rapports qui n’ont aucune raison d’être de toutes les façons : juridique, esthétique, artistique, politique… Ça ne produit que de l’asservissement et de l’aliénation.

Que pensez-vous des propos de la ministre de la famille et du droit des femmes Laurence Rossignol, qui a comparé les femmes voilées aux « nègres » qui étaient pour l’esclavage?

La ministre ferait bien de se donner un petit moment pour mieux apprendre l’Histoire. C’est toujours la même chose. C’est le droit à l’ignorance dont se prévalent les puissants puisque l’ignorance autorise l’indifférence. L’ignorance permet aux puissants de traiter les autres d’une manière irresponsable.

Le 2 mai, l’écrivain Alain Mabanckou a initié un colloque « Penser et écrire l’Afrique noire » au Collège de France, avec des intellectuels comme vous-même, Françoise Vergès, Pap Ndiaye, Dany Laferrière, Lucy Mushita, Pascal Blanchard, Souleymane Bachir Diagne… Est-ce un signe encourageant ?

Disons que cette initiative est comme une luciole dans la nuit. On sait comment fonctionnent les lucioles. Un rai de lumière et tout de suite elles convergent. La question, c’est de savoir comment passer de la luciole à quelque chose de plus lumineux sur le plan institutionnel. Il y a une énorme demande en France, dans d’autres pays d’Europe, en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Brésil… pour une autre intelligence de l’Histoire du contemporain. C’est lié à une profonde inquiétude sur le futur de notre planète, de l’humanité dans ses rapports avec les autres espèces vivantes. Il y a une demande d’intelligence. La question est de savoir comment reconnaître la légitimité de cette demande et la prendre en charge institutionnellement. Ce n’est pas avec un cours pendant un mois au Collège de France qu’on transformera les choses de manière effective. Mais en faisant les Alioune Diop d’aujourd’hui. (1) Alioune Diop, c’est quoi ? Un ensemble d’institutions autour desquelles s’organise une vie intellectuelle, culturelle, artistique, avec une réflexion et des moyens de dissémination qui permettent de transformer l’esprit de l’époque. Il nous faudra des Alioune Diop. Que les institutions académiques françaises prennent en charge de façon systématique ces savoirs… qui pour le moment sont écartés des curriculum dominants. C’est à cette condition que des initiatives comme celle d’Alain Mabanckou auront un futur. Ceci dit, ce 2 mai nous avons vécu quelque chose de magique. Les centaines de personnes qui ont assisté à ce moment l’ont bien senti et ne demandent qu’à recommencer.

Dans votre livre, vous puisez dans un corpus très divers qui va de Fanon à Freud.

Il faut puiser dans les archives du monde en général. Il ne peut pas y avoir de ségrégation théorique. Dans l’esprit de Fanon, ce dont nous héritons, c’est du monde dans son ensemble. C’est ce que pensent des gens comme Édouard Glissant. Il nous faut habiter toutes ces archives. Ma vie se situe dans ce couloir qui va de l’Afrique à l’Europe, aux États-Unis. Je m’efforce de puiser dans les ressources que nous offrent ces trois régions. Il faudrait puiser dans l’Asie, les grands États émergents comme la Chine, l’Inde, le Japon… toutes ces vieilles traditions dont on ne peut plus se passer à l’ère planétaire et qui auront un poids dans l’avènement du futur.

Pour la suite, on imagine que l’afro-futurisme va nourrir vos écrits.

Après la trilogie « De la post-colonie » en 2001, « Sortir de la grande nuit » en 2010 et « Critique de la raison nègre », le dernier ouvrage de cette série portera en effet sur l’Afrique du futur. De l’Afrique comme monde et du monde ayant par définition une dimension africaine et un devenir africain. Le devenir africain du monde.

 

(1) Intellectuel sénégalais, fondateur de la revue Présence africaine, organisateur en 1956 à la Sorbonne du Congrès des écrivains et artistes noirs qui a rassemblé entre autres Richard Wright, Aimé Césaire, Amadou Hampâté Bâ, Joséphine Baker…

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.