Albanie : Vangjel Leka, un poète en lutte contre la corruption

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Ex-rédacteur en chef à la télévision albanaise, cinéaste, écrivain et journaliste, l’ancien militaire Vangjel Leka a traversé l’histoire de l’Albanie contemporaine. Si la page communiste est tournée, la jeune démocratie est aujourd’hui en proie à la corruption. Et Vangjel Leka, lui, continue de se battre pour récupérer les terres dont sa famille a été spoliée…

Vangjel Leka est né le le 17 décembre 1944 à Himara, un village de l’Albanie du sud proche de la frontière grecque. « La maison de mon enfance se trouve sur la côte de la mer d’Ion au carrefour de deux voies maritimes, l’une en direction du sud vers les îles grecques Eruxie et Corfou, l’autre en direction du canal d’Otranto », écrit-il dans Les Clandestins1 publié en 2003, en ajoutant : « J’ai fait moi-même le trajet des clandestins ».

À l’instar de ses concitoyens, l’écrivain a connu une moitié de XXe siècle et un début de XXIe agités. Sa mémoire est en effet nourrie des évènements de la Seconde Guerre mondiale et de la politique menée dans l’après-guerre par le dictateur communiste Enver Hoxha. « Les communistes albanais ont totalement censuré la communication entre les citoyens, contrôlé les frontières et éliminé les adversaires. La terreur a été la caractéristique fondamentale du régime ». Avec la complicité bienveillante de certaines télévisions occidentales. Vangjel Leka se rappelle ainsi avoir pu observer une équipe d’Antenne 2, arrivée de Paris : « Ils venaient, filmaient selon les recommandations des Albanais, la vie heureuse, les brillantes années du communisme, se garnissaient les poches, puis retournaient chez eux ».

Vangjel Leka

Vangjel Leka

Plongée dans le communisme albanais

À l’époque, l’homme travaille alors dans l’armée, qu’il a intégrée après ses études militaires. « Officier à la 21ème brigade d’infanterie de la division du nord de l’Albanie, j’ai servi sur presque toute la frontière entre l’Albanie et la Yougoslavie de 1964 à 1971, raconte-t-il. J’ai été topographe en chef de l’artillerie de la brigade, puis plus tard commandant d’unité et chef d’artillerie du bataillon. En tant qu’officier, donc homme de confiance du régime, j’avais la possibilité de passer au Monténégro », se souvient Vangjel Leka, qui sera plus tard emprisonné et rayé des cadres de l’institution.

Pendant les sept ans où il sert dans l’armée, il est déjà tourmenté par la tentation de la fuite. Et en 1973, fraîchement diplômé de littérature, il publie son premier recueil de poèmes. Reconnu jusqu’à Stockholm, le poète devient assistant metteur en scène jusqu’en 1979, puis scénariste pour la télévision albanaise où il travaillera pendant onze ans. La Flamme des montagnes, Le Temps n’attend pas… Les années 80 voient sortir plusieurs films dont il a lui-même écrit les scénarios.

L’exil en France

Vangjel Leka refuse de rentrer dans le moule imposé par le régime communiste. En 1990, il finit par fuir vers la France. « En mer tu es sans forme, comme l’eau. Le sol atteint, la pensée n’est plus fluide. Elle devient consistante comme la terre. » Commence-là un autre combat : trouver un toit, apprendre la langue… « Tu te trouves dans un milieu étranger, sans pouvoir parler. Tu ne sais pas non plus comment sera reçu le soldat déserteur du front de l’Est par un pays déjà habitué aux clandestins ».

« Lorsqu’au début des années 90, le monde entier diffusait les images troublantes de l’exode massif des Albanais vers l’Italie, la masse humaine était considérée tout simplement comme une multitude. Cette multitude n’était ni plus ni moins qu’un éclat de peuple. Les poèmes présentés par Vangjel Leka sont l’œuvre d’un poète qui faisait partie de cette multitude. Le recueil poétique de Leka est totalement consacré à l’acte final de la tragédie : sa fuite en Occident », écrit ainsi son ami, Ismail Kadaré, écrivain de renommée mondiale, en préface de l’un des ouvrages du poète.

Dans L’Aigle écartelé, le premier recueil poétique de Leka en français, Kadaré écrit encore : « C’est le cri désespéré d’un homme qui ne peut être parfaitement libre que dans son pays libre ». Leka écrit également le roman La Poudrerie en 1998, dont l’action se situe en 1911-1912. Mais c’est le recueil Terres d’asile, asiles de terres de 1996 qui amène un critique à écrire que « ses poèmes virevoltent dans le paradoxe d’un cauchemar où demeurent encore des bribes de soi et d’un rêve occidental tout autant exacerbé qu’inaccessible ». Et le cauchemar dure jusqu’à nos jours

Une affaire albanaise

Sous la dictature communiste, qui commence dès 1945, le père de sa femme Sylvie Hasa-Leka, Hasa Seid, fut en effet exproprié des terres qu’il possédait depuis 1928. De 1945 à 1990, les propriétés confisquées des prisonniers politiques sont alors utilisées par l’État. Pour la famille Hasa, ce sont 25 000 m² occupés par l’armée albanaise.

Entre 1991 et 1993, la démocratie est finalement établie et l’Agence pour la restitution des biens et l’indemnisation de leurs propriétaires (Arbip) est créée. « Les fils des ex-fonctionnaires de la dictature se proclament démocrates. Les anciennes pratiques des passe-droits et privilèges hérités de cinq siècles de pouvoir ottoman et stimulés par la dictature persistent », confie Leka. « S’organise une nouvelle confiscation des propriétés ».

Entre 1991 et 2000, l’instabilité du pays et la pleine déliquescence de l’État, forment un terreau idéal pour le crime organisé et la spoliation de masse. Et les anciens propriétaires, eux, sont exploités par tous les services administratifs : cadastres, hypothèques, archives du ministère de l’agriculture et des forêts, multiples commissions de restitution et de compensation des propriétés mises en place dans les communes, mairies, régions, ou ministères…

Récupérer son terrain ? Un vrai parcours du combattant. Alors que les propriétaires spoliés doivent fournir d’innombrables documents, la loi sur la terre n° 7501 favorise les ex « koperativist » (un membre de coopérative, ndlr) restés sur les terres collectives pendant la dictature. Une période durant laquelle les propriétés s’étaient retrouvées submergées par les coopératives, les fermes, les constructions de rues, les canaux, hangars et autres bunkers. Entre temps, les cartes topographiques ont été manipulées au seul service de l’armée, et les changements toponymiques ont brouillé les pistes.

« Au moment de la chute du régime communiste, les Albanais éprouvaient toutes sortes de peurs. Plus tard fleurit la contrebande, celle des armes, de la drogue, de la prostitution et du marché des clandestins. La nouvelle mafia albanaise, instruite par les mafieux expérimentés provenant des rangs des ex-communistes, reprit le travail avec tant de zèle que rien ne pouvait l’arrêter », dénonce le poète.

On a beaucoup parlé, en effet, des compagnies pyramidales fondées en Albanie après 1991. La presse et le public disaient que ces firmes étaient basées sur le commerce des armes, de la drogue, de la prostitution, des cigarettes et même sur les organisations terroristes islamiques. « Les ex-hauts fonctionnaires communistes qui avaient les clés du trésor et disposaient de somptueux entrepôts d’armes, ont-ils mis en circulation toutes ces valeurs et fondé ces compagnies pour blanchir de l’argent ? », interroge Vangjel Leka. Quant aux tribunaux albanais, ils ont reconnu les droits des anciens propriétaires, dont la famille Hasa… Mais il n’y a jamais eu de restitution des biens.

De la corruption en Albanie

Vangjel Leka, dont le cas est emblématique, insiste d’ailleurs sur la généralisation de la corruption. À ce sujet, il cite le Conseil de l’Europe, dont le Groupe d’États contre la Corruption (GRECO) a publié le 27 juin 2014 un rapport de 51 pages sur l’Albanie, fait notamment état des « mesures de prévention de la corruption des parlementaires, des juges, des procureurs ». Et souligne que « Le pouvoir judiciaire albanais, en particulier, souffre du bas niveau de confiance de la part du public et de sa faible position par rapport aux autres branches du pouvoir. »

Aujourd’hui, la réglementation sur la lutte contre la corruption et les conflits d’intérêts est en place. Mais le cadre législatif s’avère très complexe, et sa stabilité est compromise par les nombreux amendements qui sont source d’interprétations contradictoires. Selon le rapport du Greco, l’appareil judiciaire n’a pas la maîtrise de la sélection des juges de la Haute Cour. Et l’on apprend même que des constructeurs et des promoteurs immobiliers français sont inscrits dans un programme de développement du tourisme, mais que « le principal obstacle à la réalisation de ces programmes est la confusion qui caractérise la légitimité de la propriété des terrains ».

En attendant, les requêtes auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) ont triplé entre 2012 et 2015 (375 étaient en cours d’instruction au 1er janvier 2015). À ce tableau chaotique, Leka ajoute que « les islamistes voient en l’Albanie un état pauvre et isolé ». Avec 70% de musulmans et une autorité défaillante, le pays est en effet bien placé pour servir de tremplin à leur expansion. De quoi favoriser également des trafics en tous genres : prostitution ou commerce d’opium provenant du Pakistan ou d’Afghanistan.

À ce jour, la spoliation continue pour la famille Hasa, qui a obtenu la nationalité française. « En Albanie, les lieux où se pratique la torture ne sont pas secrets, invisibles, noirs, en dehors du droit commun : ce sont les services administratifs, l’oppression et l’arrogance d’État », conclut Vangjel Leka. Les articles sur le sujet dans les journaux albanais tels que Gazeta Tema, Observator ou Metropol n’ont pas permis le moindre changement. Quant aux nombreux courriers adressés à Hervé Morin (alors ministre de la Défense), à Jean-Paul Delevoye (médiateur de la République), au chef d’État-major de l’Otan, au premier ministre albanais Sali Berisha, ou le recours déposé à la Cour Européenne des Droits de l’Homme n’ont pu faire évoluer la situation… Affaire à suivre, donc.

1 Les Clandestins, de Leka Vangjel, aux éd. Société des écrivains, 2003.

Pour en savoir plus sur l'histoire de Vangjel Leka

Pour plaider sa cause, la famille Hasa tient à disposition des pièces justificatives authentifiées :

– le 23 avril 2007, le ministre de l’Économie Genc Ruli écrivait à son homologue de la Défense Fatmir Mediu qu’il fallait « privatiser les objets de la caserne d’armée Plepa Durres, ancienne caserne en ruine et sans fonctions » ;

– Arrêt pour le cas Siliqi et autres, contre l’Albanie 4ème section, CEDH, signé par George Nicolaou, président, Ledi Bianku et Krzysztof Woftyczek, juges, en date du 10 mars 2015 ;

– le 28 mai 2010 parait un mémorandum « Affaires concernant la non- exécution des décisions définitives en Albanie ; mesures visant à l’exécution des arrêts de la Cour Européenne », préparé par le service de l’exécution des arrêts de la Cour Européenne pour assister le Comité des ministres dans sa mission de surveillance de l’exécution par l’Albanie d’un nombre d’arrêts de la Cour Européenne qui révèlent plusieurs problèmes structurels importants appelant une solution urgente. Une attention spéciale est accordée aux affaires relatives à la restitution des propriétés et aux questions d’indemnisation ;

– le Parlement européen atteste d’une pétition examinée le 3 septembre 2010 signé par Karl Natscheradetz chef d’unité ;

– la lettre de Marta Garcia Fidalgo, chef d’unité de la Commission Européenne (direction générale élargissement) du 30 juillet 2010 : « La législation nationale sur la restitution et l’indemnisation des biens fonciers, confisqués au cours de la période communiste, doit être appliquée sur la base des principes constitutionnels et de la Convention Européenne des Droits de l’Homme ratifiée par l’Albanie » ;

– le 31 juillet 2012, le greffier de la CEDH publie, en communiqué de presse, un arrêt pilote concernant l’inexécution des décisions administratives indemnisant les propriétaires de biens expropriés sous le régime communiste;

– une lettre expédiée à Hervé Morin, ministre de la défense en date du 10 juillet 2009 et la réponse du chef de cabinet du ministre des Affaires Etrangères, Bachir Bakhti, qui propose de prendre « l’attache de notre ambassade à Tirana pour appeler l’attention du ministère des Affaires Etrangères albanais »;

– le médiateur de la République Jean-Paul Delevoye, lui-même, le 11 août 2010 répond à une demande d’intervention : « Je ne suis pas compétent pour intervenir dans un litige avec une administration étrangère » ;

– une lettre en date du 9 septembre 2009 a été envoyée au chef d’état-major de l’OTAN, Headquarters, boulevard Léopold à Bruxelles : « Le gouvernement affirme qu’une partie des terres 22 000 m² est destinée aux activités de l’armée albanaise et que l’autre partie 44 000 m² est libre. En réalité, la première partie des terres n’est pas utilisée et la deuxième (ex-résidence des hauts fonctionnaires de l’ancien régime) est inaccessible car entourée de barbelés… « L’Albanie se réclame de son appartenance à l’OTAN affirmant que toute décision concernant la jouissance de notre propriété dépend de l’OTAN », explique Vangjel
Leka.

Les plus hautes autorités albanaises se contredisent. Dans un document signé par le premier ministre Sali Berisha à en-tête du conseil des ministres, on peut lire: « modification de la décision n° 815 du 29 novembre 2007 du conseil des ministres. Décision n° 700 du 21 août 2013 : le Premier ministre prend la décision 1) d’enlever de la liste d’inventaire en responsabilité d’administration du ministre de l’intérieur pour la garde de la république, compagnie 322, groupe de Durres…d’une surface de 33 838 m² située dans la zone cadastrale 8518, Durres. 2) le ministre de l’intérieur et le chef d’enregistrement de la république pour les propriétés immobilières sont chargés d’exécuter la décision ».

Mais, nous dit Leka, « la décision en notre faveur (conseil des ministres du 21 août 2013) signée par le premier ministre Sali Berisha a été abrogée par une nouvelle décision prise 40 jours après, signée par le nouveau premier ministre le 30 septembre 2013, Edi Rama, qui indique que notre propriété est administrée par le ministère de l’intérieur et la garde républicaine sur environ 40 000 m² ».

Alors que Vangjel Leka affirme que « dans notre propriété, selon l’expertise du 31 mai 2000, il y a eu création de quatre parcelles de 400 m² chacune, par la commission de restitution des propriétés. Mais comment ? Quand ? Basé sur quel droit ? Sur quel document cadastral ? Quel juge ? Aujourd’hui, sur nos terres spoliées se trouvent des propriétaires anonymes ».

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.

Extrait de l'oeuvre poétique de Vangjel Leka

« Je ne suis qu’un vieux camion

Qui porte partout son vide.

Chemin faisant, tel un musée antique,

Mes vieilles tôles crissent

Rongées par le vent et la pluie.

J’arrive tout vide.

Car la charge était énorme,

Intransportable par aucun moyen

Terrestre, maritime ou aérien.

Charge bizarre, quinquagénaire,

Où es-tu passée ? Qu’es-tu devenue ?…

Où puis-je retrouver mes espoirs ?

Où puis-je retrouver mes douleurs ?

Où puis-je retrouver les fleurs de l’âme ?

Elles se fanent dans les cendres…

Aujourd’hui j’arrive vide,

D’une terre accablée de drames.

Dois-je faire demi-tour ?

Je ne peux y retourner en spectateur.

Qu’est-ce que le corps sans le cœur ?

Qu’est-ce que l’homme sans son œuvre ?…

Un camion vieux, très vieux,

Chargé des cendres de la créativité,

Se présente à l’entrée,

Plein de cinquante ans de deuil. »